Arnault, Freymond et le butin du raid sur Hermès (2/3) : confessions explosives
Afin de forcer LVMH à le récompenser pour services rendus dans le raid sur Hermès, le gestionnaire de fortune Eric Freymond a listé, dans une assignation demeurée secrète jusqu'à ce jour, tous les détails de la tentative de prise de contrôle du maroquinier par le géant du luxe. Un document radioactif pour le groupe de Bernard Arnault, déjà condamné pour "opacité" par le régulateur financier dans cette opération. Deuxième épisode de notre enquête.
Lorsque l'assignation d'Eric Freymond, qui exige 380 millions d'euros de Bernard Arnault et de LVMH pour les avoir aidés à monter au capital d'Hermès International, arrive au siège du géant du luxe avenue Montaigne à l'automne 2018 (voir notre premier épisode), elle provoque, parmi le petit cercle de conseillers du PDG qui ont été informés de son existence, un mélange de colère et de consternation.
Colère car la plainte, qui révèle tous les dessous du raid sur Hermès, est une véritable arme braquée sur la tempe du groupe et de son PDG. Ceux-ci se sont toujours efforcés de passer sous silence les circonstances exactes de l'entrée de LVMH chez Hermès, au point de se voir infliger, en 2013, une amende de 8 millions d'euros par l'Autorité des marchés financiers (AMF) pour dissimulation.
Consternation, car, dans son assignation, Eric Freymond accable celui qui fut le plus proche conseiller de Bernard Arnault et qui vient de disparaître, Pierre Godé, raillant l'"inconséquence" de celui qui fut vice-président de LVMH pour mieux célébrer son propre rôle, n'hésitant pas à se qualifier lui-même de "pièce maîtresse" du raid sur Hermès.
Boîte noire
Pour contraindre LVMH à lui verser les sommes qu'il réclame, Eric Freymond refait, dans sa plainte, toute l'histoire de la montée du géant du luxe au capital d'Hermès. Et sa version, nourrie du rôle privilégié qu'il a tenu dans l'opération et étayée de 77 pièces originales, diffère assez nettement de celle du groupe de Bernard Arnault, divergences qu'Eric Freymond souligne avec un plaisir manifeste. Il explique dans son assignation combien il est "piquant" de constater que LVMH n'a pas exactement raconté les choses comme elles se sont, selon le conseiller patrimonial suisse, passées.
Ainsi, LVMH a toujours soutenu, y compris devant les enquêteurs de l'AMF, que son investissement dans Hermès n'était qu'une opération financière opportuniste. Dans son assignation, Eric Freymond affirme le contraire, documents à l'appui. Il cite notamment un accord secret qu'il a conclu le 12 novembre 2002, soit huit ans avant que LVMH ne révèle sa présence au capital d'Hermès. Ce contrat, signé à un seul exemplaire dans l'étude de l'avocat suisse de LVMH, Alexandre Montavon, et immédiatement remis à l'ancien bâtonnier de Genève, Benoît Chappuis, prévoyait que le géant du luxe acquière, par l'entremise d'Eric Freymond, 10,8 millions d'actions, soit 29,3 % du capital du maroquinier.
Une note datée du 15 mai 2002 et annexée à la plainte est encore plus explicite : désignant Hermès sous le nom de code "Diane", l'ancien directeur général de LVMH, Michel Pietrini, indique que le groupe cible 43 % du capital du maroquinier, sur lequel il prévoit, à terme, de lancer une OPA. Pour commencer à mettre en œuvre cet ambitieux programme, Eric Freymond achète, entre 2001 et 2002, 4,9 % des titres Hermès, principalement auprès de son client Nicolas Puech, petit-fils d'Emile Hermès (13/10/22).
Si LVMH a reconnu avoir acheté des titres Hermès en 2001, le groupe a toujours maintenu que ces acquisitions avaient cessé entre 2002 et 2008. En réalité, comme l'explique dans son assignation le gestionnaire de fortune, les acquisitions ont continué grâce à un système qu'il qualifie "d'ingénieux", le "parcage", dont l'opacité a été, selon lui, "voulue par Messieurs Pierre Godé et Bernard Arnault".
Le montage est le suivant : Bernard Arnault ouvre à la Banque Pictet un compte dont il est l'ayant droit économique. A partir de celui-ci, et sous couvert d'un fonds, Asphalia, il confie 40 millions de dollars en gestion à Eric Freymond, tandis qu'une filiale de LVMH, Sofidiv, toujours via Asphalia, lui donne mandat sur 700 millions de dollars. Freymond use de ces fonds pour acheter, auprès d'un client qu'il ne désigne que sous la lettre X, des actions d'une société quelconque.
Ensuite, et pour brouiller les pistes, le gestionnaire de fortune utilise les sommes dégagées par cette opération pour acquérir des titres Hermès. Les actions sont "parquées" sur un compte baptisé du nom de code "BIB". Entre 2002 et 2008, ce sont ainsi 12,5 % du capital d'Hermès qui sont acquis par Eric Freymond et transférés à LVMH par le biais d'instruments financiers, les equity-linked swaps. Grâce à ce stratagème, LVMH détient, dès 2008, 17,11 % d'Hermès, une participation bien supérieure aux seuils de déclaration obligatoires.
Comptes écrans
Pour mettre en place toute cette ingénierie financière, Eric Freymond raconte dans son assignation qu'il rend régulièrement compte à Pierre Godé, inamovible bras droit de Bernard Arnault, ainsi qu'à Vincent Borgeot, le représentant à Genève du Groupe Arnault, qui est alors la maison mère de LVMH. Mais il explique également qu'il rencontre à de nombreuses reprises le PDG de LVMH lui-même au château d'Yquem, en compagnie de son client, Nicolas Puech. Le premier de ces rendez-vous s'est déroulé le 12 septembre 2006, mais pas moins de douze autres ont suivi, dans le château bordelais propriété de la famille Arnault, dans l'appartement d'Eric Freymond, rue Bonaparte à Paris, ainsi que lors d'une rencontre au sommet, le 9 février 2011, à l'hôtel Ritz de Madrid, où Bernard Arnault s'est rendu pour la journée en jet privé.
La présence de Nicolas Puech lors de ces rencontres s'explique par la volonté de ce dernier de jouer un plus grand rôle dans Hermès, un projet qu'encouragent, non sans arrière-pensées, les dirigeants de LVMH. Elle est également dictée par une réalité plus prosaïque : les achats de titres secrètement effectués par Eric Freymond auprès de certains membres des familles Guerrand, Dumas et Puech, actionnaires historiques du maroquinier, transitent pour plus de discrétion par les comptes de Nicolas Puech... Pour convaincre certains membres des trois branches descendant d'Emile Hermès de lui céder des actions, Eric Freymond, qui a autorité sur l'ensemble des comptes de Nicolas Puech, n'hésite pas à octroyer des prêts pouvant aller jusqu'à 35 millions d'euros.
Malgré ces petites trahisons, la majorité des héritiers resserre les rangs lorsque LVMH rend publique son entrée au capital en 2010. Ressoudées par cet assaut, les trois familles contre-attaquent en portant plainte pour délit d'initié, obligeant l'AMF à s'en mêler et à condamner LVMH. En 2014, le groupe de Bernard Arnault signe finalement un pacte de non-agression avec Hermès et cède l'essentiel de ses participations. Un retrait qui génère pour le géant du luxe une plus-value de 3,8 milliards d'euros.
Rémunération occulte
Au vu de ce gain considérable, Eric Freymond remet sur le tapis la question de sa rémunération. A l'origine, celle-ci avait été envisagée de la manière suivante : des sociétés affiliées à LVMH devaient confier au conseiller patrimonial suisse une somme de 3 milliards d'euros à gérer, et le rémunérer par des honoraires de 1 % sur une période donnée.
Le 12 juin 2015, Eric Freymond et Nicolas Puech évoquent une nouvelle fois ce montage avec Pierre Godé lors d'un déjeuner chez Laurent, le restaurant de l'avenue Gabriel à Paris. Le conseiller de Bernard Arnault met immédiatement le holà : le géant du luxe ne peut effectuer aucun paiement tant que des procédures judiciaires liées à l'opération sont en cours. Dans les mois qui suivent, Hermès retire progressivement ses plaintes contre LVMH, mais en dépose une nouvelle, qui cible explicitement Eric Freymond (voir nos révélations, Glitz du 16/03/23). Et à la grande irritation du gestionnaire de fortune, le groupe de Bernard Arnault ne le paye pas.
En assignant LVMH et en révélant, dans sa plainte déposée à Genève, les secrets les mieux gardés du raid sur Hermès, Eric Freymond espère donc, à l'automne 2018, forcer Bernard Arnault à lui accorder ce qu'il considère comme son dû. Mais l'homme le plus riche de France réagit mal à la menace : lorsqu'il prend connaissance du contenu de la procédure initiée par Freymond, il se raidit et n'obtempère pas. Pour obtenir gain de cause, le conseiller patrimonial suisse, qui se présente désormais comme un collectionneur d'art retiré du monde de la finance, va devoir encore augmenter la pression.