Arnault, Freymond et le butin du raid sur Hermès (1/3) : guerres secrètes
C'est l'épisode le plus secret des grandes batailles du luxe : après le raid avorté de LVMH sur Hermès en 2010, un très violent conflit a opposé ses organisateurs sur le partage de la plus-value générée par l'opération. Glitz.paris a enquêté sur ce bras de fer à 3,8 milliards d'euros entre le PDG de LVMH Bernard Arnault et le gestionnaire de fortune suisse Eric Freymond.
Mis en examen en France à la suite d'une plainte d'Hermès (voir nos révélations, Glitz du 16/03/23), le gestionnaire de fortune Eric Freymond a été, en Suisse, le protagoniste d'une guerre à huis clos qui a usé les nerfs des personnages les plus puissants du luxe, aux premiers rangs desquels le PDG de LVMH, Bernard Arnault. L'objet du bras de fer, resté secret jusqu'à ce jour ? Le partage des 3,8 milliards d'euros de plus-value générés par l'entrée, puis la sortie, entre 2010 et 2014, de LVMH du capital d'Hermès, dont le géant du luxe a contrôlé jusqu'à 23,1 %.
Pour obtenir sa part du butin, Eric Freymond n'a pas hésité à rédiger une plainte ainsi qu'à assigner LVMH et Bernard Arnault pour 380 millions d'euros. Une initiative particulièrement mal accueillie par l'état-major du géant du luxe, car la plainte du conseiller patrimonial révélait, avec un luxe de détails, tous les secrets de son raid sur Hermès.
Un butin de 3,8 milliards d'euros
Le mardi 25 novembre 2014, sur la scène du Carrousel du Louvre, Pierre Godé est goguenard. Devant les actionnaires de LVMH, le vice-président du groupe de luxe, décédé en 2018, ironise sur la tentative de prise de contrôle d'Hermès, qui a pris fin quelques mois plus tôt avec la conclusion d'un pacte de non-agression entre les deux sociétés. Evoquant l'amende de 8 millions d'euros infligée à LVMH par l'Autorité des marchés financiers (AMF) après cette opération, Godé plastronne : "On peut considérer que nous sommes condamnés, mais à une bien bonne nouvelle." L'entrée et la sortie de LVMH du capital d'Hermès ont permis au groupe de Bernard Arnault de générer 3,8 milliards d'euros de plus-value : "On aimerait bien des punitions de ce genre tous les jours !", lance Godé aux actionnaires hilares.
Si, à Paris, les petits porteurs s'en amusent, à Genève, le baroud d'honneur de l'éminence grise de LVMH exaspère Eric Freymond. Aussi discret qu'influent, ce gestionnaire de fortune a joué, pour le compte de LVMH, un rôle central dans la tentative de prise de contrôle d'Hermès, mais son nom et sa responsabilité sont encore, à ce stade, mal connus. Dans le rapport d'enquête de l'AMF publié l'année précédente, il est désigné d'une simple lettre.
Eric Freymond enrage qu'une part substantielle de la colossale plus-value, à laquelle il estime avoir largement contribué, ne lui revienne pas. Durant les deux années qui suivront, il ne cessera d'insister auprès de LVMH, de manière de plus en plus pressante, pour qu'on lui reverse 10 % du gain, soit 380 millions d'euros, une part à laquelle il estime avoir droit et que, selon lui, LVMH s'était engagé à lui payer.
Un homme de l'ombre pris dans la lumière
La discrétion d'Eric Freymond est inversement proportionnelle à l'étendue de son réseau. Avocat de formation, il a fondé en 2001 le cabinet de gestion de fortune Semper Gestion, dont le carnet de clients ressemble à un véritable who's who du luxe et des arts. Semper a notamment géré le patrimoine du chorégraphe Roland Petit et de sa muse Zizi Jeanmaire, qui ont fini par se retourner contre le cabinet, ainsi que celui de plusieurs membres de la dynastie genevoise des Bodmer. Semper compte parmi ses administrateurs l'avocat suisse Alexandre Montavon, conseil régulier de LVMH, et emploie le fils d'une héritière Puech, l'une des trois familles qui contrôlent Hermès : le cabinet est donc idéalement placé pour jouer un rôle dans le raid du géant du luxe sur son concurrent.
Rapidement devenu un acteur important du demi-monde de la haute finance offshore, Semper et son fondateur Eric Freymond ont même un temps songé à s'associer à la société suisso-émiratie Helin International, qui fait actuellement l'objet de multiples enquêtes en Suisse, en Belgique et en France (Glitz du 08/12/22). Dans un échange de courriers que Glitz.paris a pu consulter, le fondateur de Semper avait proposé au cabinet Jawers, tête de pont d'Helin en Suisse, d'investir entre 2 et 3 millions d'euros dans Olympus, un fonds d'investissement alimenté par des clients d'Helin.
En décembre 2014, un mois après l'annonce de la plus-value de LVMH, Eric Freymond prend cependant une décision radicale : il quitte Semper, officiellement pour se consacrer à l'art contemporain, qu'il collectionne. En réalité, il emmène quelques clients, dont il deviendra le conseiller exclusif. Parmi ceux-ci, l'homme qui l'a rendu indispensable à LVMH : Nicolas Puech. Depuis des années, le gestionnaire patrimonial suisse administre la fortune de ce petit-fils d'Emile Hermès qui possède 5,7 % du groupe familial.
Les liens entre Freymond et Puech sont extrêmement étroits : le conseiller patrimonial a, non seulement, un mandat de gestion sur la fortune de Nicolas Puech, mais il siège également au conseil d'administration de sa fondation. Il dispose même de comptes joints avec son client (Glitz du 19/01/23). En 2010, c'est notamment en prêtant les actions Hermès de Nicolas Puech à LVMH que Freymond a permis au groupe de Bernard Arnault de monter au capital du maroquinier.
Fort de son lien renforcé avec ce client stratégique, Eric Freymond passe les deux années qui suivent à alterner pressions et main tendues en direction de LVMH et de Bernard Arnault pour obtenir la rémunération qu'il désire. Dans cette négociation, il s'appuie sur plusieurs intermédiaires, dont l'avocat français Jérôme Lemercier, passé par les cabinets Taylor Wessing et Dewey & LeBoeuf avant de fonder sa propre firme, Pevensey Avocats, ainsi que sur Frédéric Levy, lui aussi issu de Taylor Wessing.
Conseil d'Eric Freymond depuis 2012, Jerôme Lemercier a été étroitement associé au raid sur Hermès. Jusqu'en 2018, il est l'un de ceux qui plaident sa cause auprès de la direction de LVMH et rédige des memorandum conseillant de le payer. Sans grand succès : début 2018, le conseiller patrimonial suisse n'a toujours pas obtenu ce qu'il réclame. A toutes ses demandes, LVMH oppose une fin de non-recevoir, arguant que le groupe ne peut rien lui verser tant que des procédures judiciaires d'Hermès portant sur le raid de LVMH sont en cours.
Coup de poker
Or, si les multiples plaintes déposées par Hermès se sont éteintes avec le pacte de non-agression conclu par le maroquinier avec LVMH en 2014, l'une d'entre elles, initiée en 2015 pour "faux", est en cours (voir nos révélations, Glitz du 16/03/23). Pire : elle vise directement Eric Freymond. A l'été 2018, le conseiller suisse est appréhendé au pied d'un avion à l'aéroport de Paris-Charles de Gaulle et emmené dans le bureau de la juge Charlotte Bilger, en charge de l'affaire, au sein du pôle financier du tribunal de Paris. Alors qu'il avait jusqu'ici réussi à rester sous les radars, celle-ci lui signifie qu'il est témoin assisté dans une enquête portant sur des déclarations de propriété de titres Hermès par Nicolas Puech.
Directement mis en cause, Eric Freymond décide de se retourner contre LVMH. Avec l'aide de son fidèle conseil suisse François Besse et celle de Jérôme Lemercier, il rédige une plainte de 78 pages contre le géant du luxe ainsi que contre son PDG, Bernard Arnault, attaqué à titre personnel. Il leur réclame, "principalement", 380 millions d'euros, assortis d'intérêts à 5 % "depuis le 1er mars 2016".
La plainte constitue à la fois une attaque directe contre LVMH et son PDG, mais aussi un levier : dans le document, Eric Freymond détaille longuement son rôle d'agent de LVMH. Or, le groupe, qui a été lourdement condamné en 2013 par l'AMF pour défaut d'information du public dans l'opération Hermès, est toujours resté muet sur les mécanismes employés pour monter au capital du maroquinier, et n'a aucune envie de les voir exposés sur la place publique. Eric Freymond le sait, et espère que la menace de révélations sera suffisante pour obtenir le considérable complément de rémunération qu'il réclame.
Sans rien laisser transparaître des grandes manœuvres en cours, Eric Freymond organise une grande fête à Venise en septembre 2018 pour fêter son anniversaire. Parmi ses invités figure l'aréopage d'avocats qui l'ont aidé à rédiger sa plainte, ainsi que ses clients les plus fidèles, dont Nicolas Puech. Le casting est en place pour l'acte 2 de la bataille entre le conseiller patrimonial suisse et LVMH.