Glitz Paris : Arnault, Freymond et le butin du raid sur Hermès (3/3)

Arnault, Freymond et le butin du raid sur Hermès (3/3) : injonctions à payer
Après avoir assigné Bernard Arnault et LVMH pour obtenir 10 % de la plus-value réalisée par le géant du luxe dans son raid sur Hermès, le gestionnaire de fortune Eric Freymond a mystérieusement retiré sa plainte à l'été 2019. A-t-il obtenu les 380 millions d'euros qu'il réclamait ? Troisième et dernier volet de notre enquête sur l'épisode le plus secret des grandes guerres du luxe.

En assignant Bernard Arnault et son groupe LVMH pour 380 millions d'euros à l'automne 2018 (voir l'épisode précédent de notre feuilleton, 27/03/23), le gestionnaire de fortune Eric Freymond pensait lancer une véritable bombe sur le géant du luxe français et forcer le groupe à lui payer ce qu'il estime être le prix de son intervention dans le raid sur Hermès International, qui a généré 3,8 milliards d'euros de plus-value. Mais la violence de son offensive, qui révèle tous les secrets de la tentative de prise de contrôle du maroquinier par LVMH, s'avère contre-productive : premier visé, et explicitement ciblé par la plainte, Bernard Arnault se cabre et refuse de se plier aux exigences du gestionnaire de fortune.

La plainte de Freymond, qui pointe avec gourmandise toutes les contradictions entre les déclarations officielles de LVMH et les montages patrimoniaux et boursiers qu'il a lui-même mis en place pour le compte du groupe, est gênante pour le géant français du luxe. Ce d'autant plus que LVMH est toujours tenu par les nombreux engagements qu'il a pris vis-à-vis d'Hermès en 2014.

Freymond, de son côté, a tout prévu : même si sa plainte est explosive, elle ne l'incrimine pas explicitement. Avant de lancer l'assaut sur LVMH, ses avocats, aux premiers rangs desquels Jerôme Lemercier, ont passé au peigne fin tous les documents en sa possession, au cas où le groupe de Bernard Arnault contre-attaquerait en justice. Eric Freymond a également déplacé sa résidence officielle de Suisse à Londres, même s'il continue à passer le plus clair de son temps entre son appartement de la rue Bonaparte à Paris et son chalet à Gstaad.

Pressions tous azimuts
Pour forcer Bernard Arnault et son groupe à lui régler ce qu'il estime lui être dû, Eric Freymond va chercher un point de pression et s'intéresser de très près à la vie du fondateur de LVMH. Le gestionnaire de fortune suisse est un habitué de ce genre de recherches : pour étayer sa plainte contre le géant français du luxe, il a sollicité plusieurs cabinets de détectives privés. Grâce aux éléments que lui a fournis l'un d'eux, l'espagnol JM Asociados Criminologos Detectives, l'assignation contre LVMH documente le déplacement en jet privé de Bernard Arnault à Madrid le 9 février 2011. C'est lors de cet aller-retour, effectué dans la journée, que le président de LVMH a conclu un pacte avec Eric Freymond et son client Nicolas Puech, petit-fils d'Emile Hermès.

En parallèle, Eric Freymond multiplie les tentatives d'approche envers des membres du premier cercle de Bernard Arnault, tant en Suisse qu'en France. Outre son avocat Jerôme Lemercier, il s'appuie également sur plusieurs autres émissaires, parmi lesquels le baron belge Xavier del Marmol, époux d'Inès Bodmer. Le conseiller patrimonial suisse a un temps géré la fortune de cette dernière.

Effet de levier
L'une de ces approches a-t-elle été décisive ? Ou bien est-ce seulement l'expiration du pacte de non-agression qui lie LVMH à Hermès, et qui devient caduc le 3 septembre 2019 ? Toujours est-il qu'au terme d'un bras de fer de quatre ans avec l'un des hommes les plus riches du monde, Eric Freymond obtient gain de cause et reçoit une fraction de la plus-value réalisée par le géant du luxe français à la suite de sa montée au capital d'Hermès. La transaction, selon plusieurs sources concordantes, a lieu à l'automne 2019. Seul signe explicite de ce règlement : la plainte déposée par Freymond contre LVMH est retirée.

Combien Eric Freymond a-t-il obtenu de LVMH pour son rôle largement secret dans le raid sur Hermès ? La réponse, qui a des implications, notamment fiscales, pour les deux parties, est jalousement gardée. Seule certitude : le conseiller patrimonial suisse a perçu une somme en dessous de ses exigences qui s'élevaient à 380 millions d'euros, soit 10 % de la plus-value réalisée dans l'opération.

Par quel biais LVMH a-t-il payé Freymond ? A l'origine, le groupe avait envisagé de confier au conseiller patrimonial suisse des fonds à administrer, et de le rémunérer par honoraires. Mais le gestionnaire de fortune a quitté en 2014 son cabinet Semper Gestion, ce qui n'a pas permis d'exécuter ce scénario (voir le premier épisode de notre feuilleton, 23/03/23).

En revanche, Eric Freymond a développé de nombreux liens avec des structures financières aux Emirats, spécifiquement les fonds Horizon Chronos et Noor Capital, tous deux administrés par le Français Olivier Couriol, ancien de Semper (Glitz des 12/01/23, 19/01/23 et 26/01/23). Est-ce par Dubaï, où réside également une partie de l'année Jean-François Rosso, le coordinateur de la sécurité de la famille Arnault, qu'ont transité les paiements ? Là encore, l'opacité règne.

Porte ouverte
Une fois reçu le paiement, Freymond a développé ses investissements dans l'art : disposant déjà d'une galerie, l'Espace Muraille à Genève, il en ouvre une autre à Florence, le Palazzo Al Bosco (Glitz du 13/10/22) et investit dans la restauration du Museo Correr, sur la place Saint-Marc à Venise. Il garde cependant des liens étroits avec Nicolas Puech, l'héritier Hermès qui lui a permis de monter, pour le compte de LVMH, au capital du maroquinier : il est administrateur de sa fondation et dispose toujours de plusieurs comptes joints avec lui.

Ces liens demeurent une porte d'entrée dans le capital d'Hermès : Nicolas Puech est le seul héritier d'Emile Hermès à être resté en dehors des sociétés familiales H51 et H2, verrouillées pour vingt ans. Une fragilité structurelle qui continue d'inquiéter un groupe traumatisé par le raid de LVMH.