La fascinante énigme du Déluge, antique mythe commun à toute l’humanité
DÉCRYPTAGELe mythe du Déluge s’est répandu sur toute la planète, à différentes époques et dans différents contextes. Psychanalystes, archéologues et anthropologues ont tenté de remonter aux racines de ces récits, contant l’effacement des civilisations à la suite de leur immersion sous des flots intarissables et dont les échos ont une résonance particulière en ces temps de dérèglement climatique.
Marc Lescarbot (1570-1641), érudit, avocat et voyageur français, parti de La Rochelle en 1606, séjourna toute une année en Acadie (région à cheval entre le nord des Etats-Unis et le Canada actuels), et eut alors la surprise de découvrir que certains Amérindiens racontaient des histoires de déluge. Comment était-il possible que ces « sauvages » aient connaissance du récit biblique ?
A son retour, il publia, en 1609, une Histoire de la Nouvelle-France, dans laquelle il exposait son explication, en posant la question suivante : qu’est-ce qui empêche de croire que Noé, censé avoir vécu trois cent cinquante ans après le Déluge, n’ait lui-même pris le soin et la peine de peupler, ou plutôt repeupler, ces pays-là ?
Lescarbot suggère que le patriarche biblique serait parti du Cap-Vert pour naviguer jusqu’au Brésil… où il aurait donc eu tout loisir de narrer ses aventures diluviennes. Cette invention de Lescarbot, qui fait sourire aujourd’hui, n’est qu’une des nombreuses théories « monogénistes » qui cherchent à donner une seule et unique explication à tous les mythes diluviens du monde.
Au commencement était la Bible ?
Jusqu’à la parution des Principes de géologie du savant britannique Charles Lyell (1797-1875), en 1875, la préhistoire était largement considérée comme une période « antédiluvienne », antérieure au Déluge biblique. De nos jours, seuls de rares géologues créationnistes comme l’Américain John Baumgardner continuent de soutenir l’existence d’un cataclysme universel correspondant au récit de la Genèse. Mais, avant lui, nombreux sont ceux qui ont voulu prouver la véracité du mythe diluvien.
En retrouvant l’arche de Noé, par exemple. Une légende notée au Ve siècle raconte ainsi que le patriarche Jacques de Nisibe escalada le mont Ararat (Turquie) à sa recherche et que, parvenu tout près du sommet (à plus de 5 000 mètres d’altitude), un ange lui révéla que Dieu ne voulait pas qu’il vît l’arche, mais qu’un morceau lui en serait remis. De fait, à son réveil, le patriarche trouva près de lui une planche qu’il descendit précieusement de la montagne, et cette relique est toujours conservée dans le trésor de l’église d’Etchmiadzine, en Arménie.
Cette expédition n’était que la première d’une longue série. De nos jours encore, il ne manque pas d’aventuriers qui déclarent avoir retrouvé en divers endroits la fameuse embarcation — en réalité un coffre, selon le sens propre du mot hébreu utilisé dans la Bible, tebah.
En d’autres lieux et dans d’autres traditions, on raconte aussi que des survivants d’un antique déluge ont été sauvés grâce à d’autres objets : courge ou tambour en Asie du Sud-Est, mortier à Taïwan et Bornéo, gros coquillage en Irian Jaya (Nouvelle-Guinée), jarre en Amérique du Nord, ou encore tronc flottant, panier, etc.
Comment donc expliquer un mythe qui, en dépit des variantes, soit commun à autant de peuples autour de la planète ? Pour l’historien autrichien Moriz Winternitz (1863-1937), la plupart des mythes diluviens seraient des déformations de l’enseignement chrétien – il n’exclut pas pour autant la possibilité que quelques récits autochtones anciens aient pu être modifiés sous l’influence des missionnaires.
Les travaux plus contemporains de la mythologue allemande Eva Gerhards ont, en partie, confirmé cette hypothèse pour l’Amérique : les missionnaires ont eux-mêmes cherché à élaborer des versions syncrétiques entre traditions amérindiennes et texte biblique. Pour ce faire, l’histoire de la tour de Babel et le mythe de Jonas ont été privilégiés en Amérique du Nord, tandis que le Déluge fut préféré au sud.
Mais cela n’explique pas tout, loin de là, et l’on ne peut imputer tous les mythes diluviaux à l’influence des missionnaires. C’est ce que montre, par exemple, le mythe tupi d’un déluge recueilli par le moine cordelier André Thévet (1516-1590) durant son voyage au Brésil en 1555-1556. Ce récit est vraiment très éloigné de celui de la Genèse.
Qu’on en juge : de retour d’une bataille, un féroce guerrier, ayant tué un ennemi, défie son propre frère en jetant contre sa porte le bras coupé de sa victime. Au même instant, leur village est transporté au ciel, tandis qu’eux-mêmes restent sur terre.
Le frère défié, stupéfait, frappe si rudement le sol de son talon qu’il en jaillit une eau sombre qui recouvre bientôt la terre, noyant toute l’humanité, à l’exception des deux héros et de leurs épouses ; ceux-ci grimpent au faîte de deux arbres dressés au sommet d’une montagne, et les couples seront les ancêtres de deux populations ennemies, chacune pratiquant le cannibalisme aux dépens de l’autre. Difficile de croire qu’un tel récit aurait été inspiré par le zèle évangélisateur des missionnaires !
Vraie catastrophe ou activité de l’inconscient ?
Le philologue allemand Adalbert Kuhn (1812-1881) pensait, pour sa part, que toute la mythologie serait à comprendre par la crainte des forces de la nature, et le mythe du Déluge résulterait donc de la « mythisation » d’une inondation réelle. Le géographe Richard Andree (1835-1912), qui, en 1891, a consacré tout un livre à cette question, estimait également que tous les récits de déluges recueillis dans le monde étaient indépendants les uns des autres, mais que chacun d’eux conservait le souvenir d’une ancienne catastrophe locale.
Ainsi, nombreux sont les savants qui ont cherché à « expliquer » les mythes diluviens par des phénomènes bien réels, à l’instar de l’ouverture brutale du seuil du Bosphore il y a environ sept mille cinq cents ans ans, avec pour conséquence le déversement des eaux méditerranéennes dans la mer Noire.
D’autres chercheurs y voient le souvenir d’une submersion marine dans le golfe Persique, ou bien de la montée des eaux survenue lors du réchauffement climatique du début de l’holocène il y a quelque douze mille ans, quand il ne s’agirait pas d’une crue subite du fleuve Jaune, il y a quatre mille ans.
Il est pourtant évident que des phénomènes aussi localisés, et survenus à des dates très diverses, ne peuvent aucunement élucider l’ensemble des mythes du Déluge recueillis en abondance en Amérique du Sud. Et les variations du niveau marin ne peuvent livrer l’origine de variantes recueillies parfois très loin dans les terres.
Des motivations plus générales ont donc été recherchées, notamment du côté des lectures symboliques. En 1903, le linguiste allemand Ernst Böklen (1863-1935) a imaginé que l’arche de Noé figurait la Lune, dont les trois phases seraient représentées par les trois étages de l’embarcation légendaire, tandis que la poix utilisée pour la calfater constituerait une évocation de l’éclipse lunaire.
En 1939, Eleanor Follansbee (1898-1981) interpréta le héros du mythe comme un dieu de la végétation, dont la castration provoque la sécheresse, alors que la pluie marque son retour à la virilité. De façon encore plus large – ou vague ? –, Mircea Eliade (1907-1986) considérait que derrière le Déluge se cacherait un « système mythico-rituel de la fête du Nouvel An », et plus généralement une « régression au chaos ».
Sur un tel sujet, les psychanalystes ne sont pas demeurés en reste et rivalisent toujours d’imagination. Pour Géza Roheim (1891-1953), l’image du Déluge naît des rêves masculins, quand la pression de l’urine ou l’érection matinale suggèrent des images de liquide jaillissant. Pour une jungienne comme Eleanor Bertine (1887-1968), les flots du Déluge seraient les périls de l’inconscient risquant d’inonder l’esprit, l’arche figurant alors la capacité de surmonter cette épreuve.
Otto Rank (1884-1939) pensait, quant à lui, que le Déluge contait de façon imagée la fertilisation de la terre par un ciel mâle, et que la création d’une nouvelle humanité après cet épisode autorisait à y reconnaître la perte des eaux à l’accouchement. Alan Dundes (1934-2005) reprit cette idée d’une projection dans la cosmogonie d’un souvenir du liquide amniotique, ce qui expliquerait, selon lui, que tant de savants masculins, par définition privés de l’expérience de la grossesse, se seraient passionnés pour l’étude de ce type de récits. Le Déluge exprimerait alors le désir inconscient de grossesse masculine, et l’expression du mythe compenserait symboliquement l’incapacité masculine à enfanter.
Compiler ce type de lectures montre que, loin d’élucider le mythe, les exégètes projettent sur lui leurs propres présupposés, sans tenir compte de la très large variété des récits. C’est, du reste, le sort des interprétations symboliques en général, qui se contredisent souvent, et demeurent irréconciliables : l’arche de Noé symbolisait le Soleil pour Hermann Usener (1834-1905), alors que c’était la Lune pour Ernst Böklen !
Les pièges de l’ethnocentrisme
On le voit, les récits diluviens ont fait l’objet d’innombrables hypothèses, qui se contredisent souvent les unes les autres, mais qui toutes considèrent comme une évidence la notion même de « déluge », sans prendre la peine de définir ce terme. C’est là commettre une première erreur, qui nous fait tomber dans les pièges de l’ethnocentrisme. Il semble a priori évident, en effet, que ce mot désigne une pluie si abondante qu’elle finit par noyer le monde ; d’où notre expression « pluie diluvienne ».
Or, il existe d’autres façons de considérer ce mythe, en notant qu’il s’agit principalement d’un récit de « double création » : les premiers humains se révèlent vite insupportables, trop ambitieux ou trop bruyants, ils sont imparfaits, ils se prennent pour des dieux, ou encore ils violent un tabou ou commettent des fautes irréparables.
Il est alors décidé de les détruire, afin de procéder à une nouvelle création, meilleure que la précédente. Cette destruction est obtenue par le déclenchement d’un cataclysme universel qui, bien sûr, peut être une « pluie diluvienne », mais il peut également s’agir d’un déluge de feu, qu’on appelle ekpyrosis (« embrasement », en grec ancien).
Quant à l’inondation générale, elle peut résulter de divers processus, dont la pluie n’est qu’un exemple : selon les mythes, ce peut être un raz de marée, de l’eau sortant d’une plante coupée ou arrachée, un récipient brisé ou renversé et d’où sort un flot destructeur, les larmes inextinguibles d’un être mythique, le souffle d’une baleine… ou bien encore quelqu’un soulève une pierre qui faisait office de bonde, ou le monde se retourne soudainement, ce qui fait que l’eau des océans se répand partout.
Pour une étude générale des mythes du Déluge, aucune de ces variantes n’est à privilégier a priori au détriment des autres ; le type impliquant une pluie n’est donc pas un modèle général, et encore moins le modèle d’où proviendraient tous les récits diluviens.
La seconde erreur, fréquemment commise, est de limiter la documentation à un trop petit nombre de documents. Ainsi, après avoir réuni, en 1919, une belle collection de mythes diluviens, le grand folkloriste James Frazer (1854-1941) a déclaré : « Alors que la légende d’un déluge universel est largement répandue en de nombreuses régions du globe, on peine à en trouver trace en Afrique. En fait, on peut douter qu’une seule tradition d’un grand déluge puisse avoir été notée sur ce vaste continent. » Or, les inventaires actuels, plus complets, permettent d’affirmer que ce mythe est, au contraire, bien présent en Afrique, où l’on en connaît aujourd’hui cinquante-sept occurrences. Cet exemple montre qu’il est toujours risqué de se livrer à de grandes interprétations générales en partant d’une documentation par trop incomplète.
Certes, il en est du Déluge comme des autres mythes : nos inventaires ne seront jamais exhaustifs, du simple fait que, par exemple, d’innombrables peuples ont disparu du globe sans que leurs mythes soient jamais recueillis. De plus, il est très difficile et très long d’élaborer des bases de données importantes, mais c’est un préalable nécessaire aux analyses, puisque seule une documentation suffisamment abondante permet de mettre en évidence la variabilité de certains éléments du récit de base.
Ainsi, le détail selon lequel l’arche serait toujours visible en haut d’une montagne fait partie d’un ensemble bien plus vaste de narrations qui procèdent par différents « effets de vérité ». Les Pawnees des Grandes Plaines nord-américaines montrent les ossements des victimes de la catastrophe ; au Mexique, ce sont les empreintes des survivants qui sont marquées dans des pierres amollies par les eaux ; en Chine, des peintures rupestres sont supposées nous léguer les connaissances des humains antérieures au Déluge en témoignant de son historicité ; enfin, en Indonésie, les Muyu montrent aux passants les restes du grand barrage dressé en vain pour tenter d’arrêter les eaux.
On reconnaît là une façon extrêmement répandue d’ancrer un récit dans un détail du paysage, ce dernier étant pris comme « témoin » du mythe, alors même que le récit légendaire lui donne une signification.