Orange, SFR, Bouygues Telecom… Fragilisés, les télécoms cherchent à se relancer
Malgré une facture au plus haut pour le fixe et le mobile, les opérateurs français ralentissent. Menacés par les Gafam, contraints par les investissements qui rognent leurs marges, il leur faut de nouveaux relais de croissance.
Dans le petit monde des télécoms, on n’échappe pas au lent poison de l’inflation. La facture mensuelle des utilisateurs d’Internet croît de 1,50 euro en un an au troisième trimestre 2023, s’établissant à 34,80 euros. « Un niveau jamais atteint en dix ans », note l’Arcep, l’autorité de régulation des télécoms. La facture moyenne des abonnés au mobile, elle, progresse plus lentement, de 20 centimes en un an, pour atteindre 15,20 euros par mois au troisième trimestre 2023. De quoi doper légèrement les revenus des opérateurs, après dix années de recul, à 9,4 milliards d’euros au troisième trimestre 2023 selon l’institution.
L’augmentation de la facture est une « conséquence directe des hausses tarifaires survenues sur le marché », souligne l’Arcep. L’explosion des coûts logistiques, de transport, des semi-conducteurs et de l’énergie ont asséné un coup au secteur. Et impacté « directement le fonctionnement des infrastructures télécoms », reconnaît Bouygues Telecom. Comme Orange et SFR, ce dernier a ajusté ses prix de 1 à 2 euros. Certains ont réduit la durée des offres promotionnelles de 12 à 6 mois, voire les ont supprimées à l’automne dernier, quand d’autres ont multiplié les forfaits avec une consommation réduite de données.
Xavier Niel, lui, s’est engagé à bloquer les prix des deux forfaits phares d’Iliad (Free) jusqu’en 2027, soit les deux offres mobiles de base à 2 euros et à 19,99 euros. Mais pour engranger des bénéfices, Free joue sur l’offre booster, c’est-à-dire les options que le client peut acheter en plus de l’offre de base, dont le prix et les services varient selon les périodes. Des hausses « modérées », tempère Anne-Laure Durand, cheffe de l’Observatoire des marchés à l’Arcep : « Sur le fixe, les prix remontent très lentement depuis la baisse drastique en 2018 ».
Le succès de la 5G
Les tarifs en France restent parmi les plus bas d’Europe, après la Pologne sur le fixe et l’Italie sur le mobile, selon la Fédération française des télécoms (FFT). Surtout, ils croissent moins vite que l’inflation : six fois moins entre 2021 et 2022, déplore la FFT. Au-delà des prix, la croissance de la facture globale trouve sa racine dans le succès des abonnements 5G, plus onéreux. Avec 1 million d’utilisateurs de plus par trimestre, la France en compte 12,4 millions. Côté fixe, la fibre optique, plus chère que l’ADSL, séduit de plus en plus, avec 20,6 millions de clients selon l’Arcep.
Pas suffisant pour redonner le sourire à un secteur fragilisé par les guerres de prix à répétition, des investissements lourds et une sempiternelle bataille contre les géants du numérique. Les opérateurs s’inquiètent de marges très étroites et d’une croissance de 2 % en moyenne par an depuis 2018. « C’est la quadrature du cercle », soupire Romain Bonenfant, directeur général de la FFT. En 2022, les opérateurs ont investi 14,6 milliards d’euros dans les réseaux – soit 1,7 fois le budget des jeux Olympiques 2024. Près de deux fois le montant qu’ils investissaient il y a dix ans, en 2012.
Ces dépenses ont été englouties par l’immense chantier de la fibre optique, déployée à vitesse record sur le territoire pour répondre à l’objectif de généralisation du très haut débit en 2025. L’installation de nouvelles antennes 5G a aussi été gourmande en cash, nécessitant 3,8 milliards d’euros en 2022. « Il faut réinvestir massivement tous les dix ans dans le secteur », note Didier Levy, associé au cabinet Roland Berger. Pour doper les recettes, les opérateurs cherchent de nouveaux clients. Mais dans un secteur où les taux de pénétration dépassent les 80 %, cela relève de la haute voltige.
Gafam dominateurs
Les groupes de télécoms misent beaucoup sur une « juste contribution » des Gafam. Mais là encore, les perspectives ne sont guère réjouissantes. En utilisant les réseaux, les géants du Net font exploser la facture des opérateurs et captent la majeure partie de la chaîne de valeur. Meta, Apple, Microsoft et Netflix ont monopolisé 55 % du trafic en 2022 selon l’Etno, le lobby européen. D’où le combat de longue date pour faire payer ces géants. Tous les opérateurs attendent de pied ferme les premières conclusions d’une vaste consultation lancée en février par la Commission européenne.
Au-delà du partage de la valeur, se pose la question du devenir même des opérateurs, en perte de vitesse face aux Gafam. L’arrivée prochaine d’un iPhone uniquement compatible avec l’e-Sim, sans tiroir pour carte physique, les marginalisera un peu plus, avec le risque de perdre le lien direct avec leurs abonnés.
Les opérateurs peuvent se consoler avec le segment entreprises, en forte croissance. Historiquement dominé par Orange et SFR, le marché estimé à 10 milliards d’euros aiguise bien des appétits. Dans son plan stratégique, Christel Heydemann, directrice générale d’Orange, a sifflé la fin des projets de diversification et mis le cap sur son cœur de métier, notamment ses services de cloud et de cybersécurité.
De son côté, Iliad vient d’acquérir un supercalculateur pour doter Scaleway, sa filiale de fournisseur de services informatiques dématérialisée, de « la plus grande puissance de calcul » du continent et devenir un « champion européen de l’IA ». « Les opérateurs ont une carte à jouer dans la numérisation et sur le marché des entreprises où il y a de vrais besoins », note Didier Levy. Autant dire un eldorado.