Bio c’Bon : les dessous d’un possible Ponzi à 320 millions d’euros. Partie 1
Des milliers d’épargnants s’estiment floués par les anciens dirigeants de la chaîne bio, depuis reprise par Carrefour. Ils réclament réparation en justice. L’Informé s’est procuré des documents inédits.
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Autorité des marchés financiers, Brigade de recherche et d’investigations financières, DGCCRF… Il aura fallu sept ans à ces trois administrations pour produire deux rapports d’une centaine de pages, que l’Informé a pu consulter, sur le scandale Bio c’Bon-Marne et Finance. Deux dirigeants de ces sociétés, Jean-Bernard Thierry Brissaud * et Thierry Chouraqui, doivent être jugés en mai 2025 pour « pratiques commerciales trompeuses ». Alors que la chaîne de produits bios - 72 magasins aujourd’hui - a été rachetée en 2020 par Carrefour suite à son dépôt de bilan, ce procès est attendu par des milliers de petits épargnants tombés dans ce qu’ils considèrent comme un schéma de « Ponzi à la française ».
Un retour en arrière s’impose. Née en 2008, la chaîne de magasins Bio c’Bon a très vite choisi de grandir de manière assez originale dans le secteur, en faisant appel aux particuliers. De 2010 à 2022, l’enseigne et sa société d’immobilier sœur Marne et Finance ont commercialisé deux produits d’investissement via des conseillers en patrimoine : BCBB pour financer l’ouverture de magasins Bio c’Bon et ICBS pour placer des fonds dans des murs gérés par Marne et Finance. Le profil des investisseurs est varié : il va de la congrégation religieuse au boucher-charcutier, en passant par des agriculteurs, un chef d’entreprise dans l’aéronautique et une société de distribution cinématographique spécialisée sur les grands classiques du cinéma français ! Alors qu’ils pensaient mettre leurs billes dans des placements garantis, plus de 5 000 investisseurs ont perdu environ 320 millions d’euros dans l’effondrement de deux structures.
Parmi eux, les Jestin ont perdu « l’argent de toute une vie ». Elle ancienne institutrice et lui cadre dans l’agriculture, Françoise et Louis Jestin décident de vendre leur gîte et leur maison dans le Finistère en 2019 à l’âge de 70 ans. Ces habitués du Crédit Agricole se tournent vers un conseiller en investissement financier (CIF) pour placer leur argent - sur la recommandation très insistante d’amis proches. Ou plutôt d’ex-amis. « On se demande s’ils n’ont pas touché quelque chose dans l’opération », souffle Françoise. Charmant et affable, l’expert en placements leur inspire confiance. Lorsqu’il les enjoint à placer tout leur argent sur un projet d’immobilier soi-disant garanti et très rentable, les retraités tiquent un peu. Mais ils se mettent finalement d’accord : ce sera 40 000 sur une assurance-vie et le solde, soit 200 000 euros, sur ce mystérieux placement juteux, du nom d’ICBB, le véhicule financier lancé par une des sociétés contrôlées par Marne et Finance. Au moment où ils signent, l’AMF enquête déjà depuis 18 mois et vient de transmettre une alerte au parquet de Paris. En 2020, alors que Bio c’Bon connaît déjà des difficultés financières, le couple s’étonne de ne pas recevoir les intérêts prévus dans le contrat, soit 6 % ; ils parviennent néanmoins à les toucher, au prix de nombreuses relances de leur CIF, pendant deux ans.
Mais le 8 septembre 2022, quand Louis Jestin se présente à l’Assemblée générale de Marne et Finance, dans des locaux luxueux situés non loin des Champs-Élysées, c’est la douche froide. « On nous a annoncé que les actifs étaient transférés dans une autre société. J’ai alors demandé quelle était leur valeur au nouveau dirigeant, Patrick Schiltz m’a répondu qu’elle ne correspondait plus qu’à 30 % de la mise de départ. » Quatre jours plus tard, Marne et Finance est placée en redressement judiciaire.
Commence alors une longue descente au bout de l’angoisse. Ils n’osent en parler à personne, se referment et broient du noir - jusqu’à une tentative de suicide pour Françoise. « On a souvent honte, c’est un sentiment profond, ça nous pourrit la vie. Mais en fait il n’y a pas de raison d’avoir honte, on a été victime d’une arnaque, voilà », résume Louis. À court d’argent, ils font un emprunt pour se payer un avocat. Louis se rapproche de l’association Cpabon, qui regroupe 1400 victimes des deux sociétés, en devient le trésorier. « Ça nous a permis d’être moins seuls, l’association a été un vrai soutien psychologique. Et puis on a enfin compris ce qui s’était passé. »
À commencer par l’étrange motivation de leur conseiller financier à concentrer leur placement sur un seul support. Comme quelque 300 autres, les victimes apprendront plus tard qu’il a touché une commission de 6 % des sommes initialement versées, puis 0,6 % en intérêt annuel. Certains d’entre eux ont vendu plusieurs millions d’euros de contrats. En récompense, l’un d’eux a même reçu en 2023 la « pyramide d’argent » dans la catégorie « Capital Investissement société Immobilière ». « Dans ces dossiers, ce qui est caractéristique c’est la légèreté avec laquelle les courtiers ont vendu ces produits, on omettant les risques - notamment de faillite des sociétés » souligne l’avocat François de Cambriaire, qui défend une dizaine de victimes.
Le produit ICBS, pour Immo Capital Building System, vendu aux Jestin comme une action d’une société détentrice d’immobilier, n’en est pas vraiment une : c’est plutôt un titre de créance. Il a été cédé à 5 545 investisseurs entre 2010 et 2022 pour un montant total de 249 millions d’euros, et réparti dans 134 filiales de Marne et Finance qui achetaient des biens immobiliers. En octobre 2022, les administrateurs estiment les actifs à 29,5 millions d’euros seulement, plus de 8 fois moins.
Dès 2019, les investisseurs inquiets avaient commencé à réclamer le remboursement de leur mise. Mais ils se sont heurtés à une clause dite « Gates », discrètement ajoutée aux contrats qu’ils ont signés auprès de leur conseiller financier et qui permet de suspendre les remboursements en cas d’afflux de demandes. Au total, selon les derniers calculs de la DGCCRF, seulement 46 millions d’euros ont été restitués lors des demandes de rachat du véhicule financier ICBS. Soit un solde de 203 millions d’euros envolés dans la nature pour Marne et Finance. Côté Bio c’Bon, où le schéma a sensiblement été le même, 2 800 épargnants ont perdu 117 millions d’euros. Soit un total de 320 millions d’euros disparus et un nombre de victimes impressionnant : entre 5 000 et 7 000. Souvent des commerçants, des agriculteurs, conseillés par leur assureur qu’ils connaissaient depuis longtemps. « Le nombre exact est compliqué à obtenir, puisque les investisseurs ont souvent misé sur les deux structures, explique Maître Dimitri Pincent, avocat de nombreux plaignants et de l’association CpaBon. Et comme la tenue des registres n’a pas été rigoureuse, certaines victimes ne sont pas reconnues comme actionnaires, alors que d’autres qui font partie des rares investisseurs ayant racheté leur contrat le sont toujours ! »
Groupe de distribution ou schéma de Ponzi ?
Mais comment expliquer une telle débâcle ? Pour les ex-dirigeants, la chute de Marne et Finance s’explique notamment par celle de Bio c’Bon : lorsque l’enseigne a plongé en 2020, la seconde structure Marne et Finance n’a pas pu faire face aux demandes de remboursement soudaines. Les deux sociétés partageaient le même PDG, Thierry Chouraqui, le même fondateur et actionnaire de l’ombre, Thierry Brissaud, et le même système de financement. Selon l’enquête de l’AMF, Bio c’Bon et Marne et Finance constituent « un groupe de fait » en raison de leurs participations croisées et de la similitude de leurs dirigeants et de leur fonctionnement.
Interrogé par la Brigade de recherche et d’investigations financières, un conseiller financier de la société Patrimea assure avoir « demandé (à un dirigeant de Bio c’Bon) de prouver qu’ils n’utilisaient pas les investisseurs entrants pour financer les sortants, et il avait été affirmatif, c’était les cash-flows de l’activité qui permettait de financer les sortants », explique-t-il.
Selon l’association de plaignants Cpabon, les cash-flows étant insuffisants, le mécanisme de financement était au contraire un schéma de Ponzi délibéré : les premiers pouvaient être remboursés… mais pas les suivants.
Les plaignants plaident aussi une communication trompeuse. Au premier coup d’œil, l’investisseur était en effet rassuré par l’adossement de l’investissement immobilier à un vrai business. Mais à y regarder de plus près, la chaîne de magasins Bio c’Bon finançait sa forte croissance par endettement, avec un engagement hors-bilan qui faisait d’elle un investissement risqué, « proche d’une start-up » souligne le rapport d’enquête de la DGCCRF. Si bien que les arguments présentés dans les plaquettes d’investissement tirés de l’historique de la chaîne bio étaient « fallacieux » estime l’administration.
C’est sur ces arguments notamment que plusieurs épargnants ont déjà été partiellement indemnisés, lors de poursuites engageant la responsabilité des CIF, et de leur assurance. Ainsi, le 8 février 2024, le tribunal de Bourgoin-Jallieu a demandé à MMA de dédommager des investisseurs à hauteur de la quasi-totalité de leur investissement. Le tribunal a notamment reproché aux conseillers de s’être contenté de diffuser des plaquettes « comportant des erreurs parfois grossières », « sans analyse préalable sur la fiabilité des offres, sur l’existence des sociétés, sur la publication de leurs comptes annuels, ou encore sur la composition et le montant de leur capital ».
Les petits épargnants ne sont pas les seules victimes. « Ce qu’ils ont fait, c’est de la cavalerie, explique à l’Informé un investisseur des débuts de Bio c’Bon, qui a perdu 250 000 euros dans l’aventure. Dès qu’il y avait de l’argent dans une société, ils le faisaient passer dans une autre pour prétendre qu’il y avait de la trésorerie. Au total il y en avait une centaine… » . Un récit que le fondateur de Bio c’Bon réfute catégoriquement : « c’est l’alerte de l’AMF qui a provoqué la chute de Bio c’Bon » en incitant les investisseurs à demander des remboursements, et en empêchant la société à continuer à se financer assure Thierry Brissaud à l’Informé.
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Le Japonais AEON dindon de la farce
Contrairement à Françoise et Louis Jestin, et de nombreux petits épargnants, le géant japonais de la distribution AEON ne s’est pas porté partie civile dans la plainte ouverte contre les anciens dirigeants de Bio c’Bon. Il a pourtant aussi perdu sa chemise dans l’aventure. Retour en 2017. Attiré par la mode du bio et amateur de la France, un dirigeant d’AEON, Akinori Yamashita fait le tour des enseignes bio dont sa femme apprécie le concept, afin de l’importer au Japon. Face à Naturalia et Biocoop, ce sont les boutiques Bio c’Bon, plus chics et accueillantes, qui ont sa préférence. C’est le début d’une relation privilégiée avec Thierry Brissaud. En 2018, Bio c’Bon est évalué à 135 millions d’euros, et un accord est signé. Le groupe acquiert 17,92 % du capital de Bio c’Bon SAS pour 27 millions d’euros selon nos informations - plus cher que la valeur réelle donc… Les dirigeants vont fêter le deal dans un restaurant 3 étoiles, chez Guy Savoy. Mais dès 2019, la situation se dégrade. Le 11 décembre, Thierry Brissaud envoie dans une « Note pour les Japonais » un argumentaire justifiant les résultats médiocres de l’activité par « la concurrence agressive des autres enseignes et à la mise en place compliquée d’une nouvelle plate-forme logistique ». « C’est étonnant quand AEON a investi, on n’a pas entendu parler d’eux, alors que c’étaient des grosses sommes, a assuré aux enquêteurs un commissaire aux comptes de Bio c’Bon. Moi je ne les ai jamais vus, ils avaient 20 % du capital et de ce que je sais ils se sont fait avoir comme les autres. » Et d’ajouter que lors de l’entrée de ce nouvel investisseur, « les actionnaires historiques ont encaissé l’argent, alors qu’il aurait fallu augmenter le capital ». La perte a en tout cas été rapide pour le distributeur nippon : en 2020, moins de deux ans après sa mise de départ, son investissement ne valait plus rien pour cause de redressement judiciaire. Comble de l’humiliation, lorsque Carrefour a repris l’enseigne Bio c’Bon pour une bouchée de pain (60 millions d’euros) en 2022, les actionnaires ne touchent rien en raison des dettes sociales et fiscales abyssales et prioritaires. Historique de l’aventure AEON, M. Akinori Yamashita est déchu de la quasi-totalité de ses mandats au même moment. Contacté par l’Informé, le groupe AEON n’avait pas répondu au moment de la publication.