Prix, migration des clients… Patrick Drahi et SFR lancent le grand Monopoly des télécoms français
La fin de la restructuration d’Altice, attendue le 1er octobre, ouvre de façon plus formelle le processus de vente de l’opérateur SFR et d’autres filiales. Les prétendants s’agitent mais les questions sont vertigineuses.
Le répondeur automatique va-t-il enfin changer de tonalité ? Depuis le printemps, alors que les rumeurs bruissent chaque semaine un peu plus sur la vente de SFR, l’état-major d’Altice ressert le même élément de langage ad nauseam. « Altice est concentré sur l’implémentation de l’accord sur la dette, la cession d’actifs non essentiels et la relance commerciale de SFR. » Avec la clôture prévue ce mercredi de son colossal plan de sauvegarde - qui aboutit à une réduction de dette de 8,4 milliards sur les 23 milliards dans les comptes de l’entreprise et une montée au capital des créanciers à hauteur de 45 % -, le groupe de télécoms de Patrick Drahi ne va plus pouvoir se cacher derrière son petit doigt.
Lui ou son état-major n’en diront rien. Mais tout l’empire français du milliardaire dans les télécoms est sur le marché. « Patrick Drahi promène la vache en ce moment », confie un connaisseur du dossier. En clair, le milliardaire évalue les marques d’intérêts, regarde combien les prétendants seraient prêts à débourser et a même fait un saut à Paris fin août pour prendre langue avec les uns et les autres. Les acquéreurs se bousculeraient au portillon, entend-on : des fonds d’infrastructures anglo-saxons (KKR, Blackstone, GIP) ou français (Ardian et InfraVia), des opérateurs télécoms étrangers (le saoudien STC, l’émirien Etisalat), des opérateurs d’infrastructures (EuroFiber, Altitude) et, bien sûr, les trois rivaux historiques de SFR : Orange, Bouygues Telecom et Free.
Comme souvent dans ce genre de négociations, le timing est clé. Avec sa restructuration, Altice France estime être entré dans une nouvelle ère. « Les vents contraires sont derrière nous. La dette nous mettait une pression financière et calendaire, cette pression n’existe plus. La situation financière est assainie et SFR va beaucoup mieux d’un point de vue commercial », promet Arthur Dreyfuss, PDG d’Altice France. Au sujet d’une éventuelle vente, il indique : « À ce jour, nous n’avons reçu aucune offre. Si cela arrive, nous l’étudierons sans aucun tabou, dans l’intérêt de l’entreprise, de ses salariés et de ses actionnaires. » Patrick Drahi ne veut pas donner l’impression de précipiter les choses car il se mettrait en position de faiblesse pour négocier. Une stratégie partagée par un représentant d’une partie des créanciers : « La restructuration donne de l’air pour qu’il ne négocie pas la vente d’actifs avec le couteau sous la gorge. Ce serait mauvais pour lui et donc pour nous », explique-t-il.
Accélérer le processus
En même temps, deux raisons poussent à ne pas s’éterniser. La première, c’est le nouvel échéancier signé en mars dernier. L’équation est simple : si Altice fait défaut au paiement d’intérêts ou au remboursement d’une échéance, les porteurs de dette prennent le contrôle du groupe. Les revenus dégagés par les entités d’Altice France, le matelas des différentes cessions faites en 2024 (BFMTV-RMC, La Poste Mobile, Ultra-Edge) et certaines en cours (son opérateur d’infrastructure de fibre, XPFibre) permettent d’envisager sereinement la première grosse échéance de 2028, mais difficilement au-delà. « Il va devoir continuer les cessions », annonce un financier. Comme il l’a fait sur la dette, Drahi a donc intérêt à prendre les devants dans la négociation.
La deuxième raison, c’est le contexte politique. Quel que soit le scénario de vente - par appartement ou dans le cadre d’un rachat par les trois rivaux qui se répartiraient alors la bête -, celui-ci prendra du temps. Les opérateurs français, notamment, pensent à raison ou à tort que la consolidation fait désormais consensus dans l’esprit des politiques et régulateurs. La présidentielle de 2027 n’est cependant pas si loin. Le pire, pour les protagonistes du dossier, serait que cette vente ne devienne un objet politique en pleine campagne.
Fusée à trois étages
Orange, Bouygues Telecom et Free se sont donc mis autour de la table avant l’été. Malgré une dizaine de rencontres, les négociations ont achoppé. Après une pause estivale à partir du 29 juillet, elles ont repris depuis fin août, sans progrès notable. « C’est une fusée à trois étages : il faut d’abord répartir les actifs, s’accorder sur un prix, et préparer le passage devant les autorités de concurrence. On bute sur la première étape », indique un observateur. Orange, nécessairement plus en retrait car ne pouvant pas avaler trop d’actifs pour des raisons de concurrence, laisse Bouygues Telecom et Free s’écharper.
Leurs états-majors ne s’entendent notamment pas sur la répartition des bases d’abonnés premium, low cost (marque RED) ou professionnelles (SFR Business) de l’opérateur au carré rouge. « Les deux opérateurs ne veulent pas que l’un et l’autre se passent devant en parts de marché à l’issue du deal », estime cette source. Tout juste, les opérateurs se sont mis d’accord sur la création d’un consortium pour gérer l’acquisition de SFR s’ils venaient à toper. « C’est une structure de défaisance qui permettrait de faire une offre commune, gérer la migration des actifs et des bases de clients durant une période intermédiaire », indique une analyste.
Enjeux de souveraineté
Ce consortium n’est toutefois qu’une chimère s’ils ne parviennent pas à tomber d’accord. Mais ont-ils le choix ? Pour Sylvain Chevalier, spécialiste du marché télécoms chez BearingPoint, les acteurs tricolores auraient tout à perdre de l’arrivée d’un repreneur tiers pour SFR. « Un nouvel acteur va forcément vouloir relancer l’opérateur et remettre une pièce dans la guerre des prix sur un marché déjà ultra-compétitif. » Un des trois opérateurs s’accroche à l’idée qu’il n’y aura pas de prétendant. « Les prix sont trop bas, ce qui pose un problème de rentabilité pour un investisseur étranger », estime-t-il.
Du point de vue de Bercy également, qui s’est dit en juillet préoccupé par les enjeux de souveraineté, on doute que l’hypothèse séduise. SFR est un opérateur d’infrastructure vitale (OIV), qui détient bon nombre d’infrastructures très sensibles au cœur des réseaux français. C’est aussi le cas d’Orange, Bouygues Telecom et Free, détenus par des intérêts tricolores et soumis de surcroît à la régulation du gendarme des télécoms (Arcep). Autant de critères qui font défaut aux acteurs non-tricolores.
L’hypothèse d’un acteur étranger
Au-delà des enjeux de souveraineté et de sécurité des communications, l’État aura également des arrière-pensées patrimoniales. « En face du bureau de Marc Ferracci (le ministre chargé de l’Industrie, NDLR), il y a celui de l’Agence des participations de l’État, actionnaire d’Orange. L’État, qui doit prochainement céder un peu du capital, doit le faire dans les meilleures conditions financières possibles », explique un bon connaisseur des télécoms. Une consolidation porterait la hausse de l’action de l’ex-France Télécoms. L’arrivée d’un acteur étranger, qui renforcerait la concurrence, ferait au contraire pression à la baisse.
Pour autant, l’hypothèse d’un non-accord entre les trois n’est pas nulle. Selon nos informations, Bouygues, Orange et Free, qui avaient prévu de déposer une offre indicative le 3 octobre, vont sans doute faire glisser ce délai. Sans accord, il n’est pas impossible que l’un d’entre eux, Bouygues, ne tente un raid en solitaire.
Devant ces atermoiements, les fonds d’investissement et autres opérateurs alternatifs se disent qu’ils ont une carte à jouer. À entendre une source, ces derniers toquent depuis un mois à la porte des banquiers de Drahi, Lazard et BNP Paribas. Ils sont attirés par certains appartements d’Altice France : le réseau fixe, le réseau longue distance, le marché professionnel ou encore les actifs ultramarins.
Patrick Drahi pourrait être tenté de vendre quelques morceaux de son empire en attendant qu’une solution se dessine pour l’immeuble. L’accord avec les créanciers lui laisse une certaine latitude pour les transactions dont le prix de vente ne dépasse pas 3 milliards d’euros, mais leur donne un droit de veto au-delà. « Les créanciers n’ont pas de préférence sur l’identité des acheteurs, que ce soit fonds ou opérateurs, mais ils seront attentifs aux prix. Ils veulent récupérer leur argent et espèrent que ce dernier aura fait des petits », explique-t-on dans l’entourage des porteurs de dette.
Le casse-tête d’une vente à la découpe
Cette vente à la découpe valoriserait sans doute mieux les actifs, mais constituerait un casse-tête vu leurs imbrications à des ensembles plus larges. « SFR, c’est le résultat de 20 ans d’achats successifs, avec des morceaux de réseaux et de systèmes d’information qui s’empilent, qui supportent chacun des actifs matériels et des bases de clients », alerte Olivier Lelong, délégué syndical central CFDT de SFR.
Dans le scénario d’une consolidation, la migration des 19,3 millions de clients mobiles comme des 6,1 millions du fixe promet un sacré bazar. « Cela fait de gros volumes de cartes SIM à bouger, dans le grand public, la clientèle professionnelle ou encore les cartes SIM IoT (ascenseurs, armoires de rues). Il va y avoir de l’engorgement sur la portabilité », martèle le patron d’un opérateur alternatif.
Au niveau juridique, les contrats passés avec les entreprises par SFR Business, que l’entité soit reprise par des opérateurs ou des fonds, entraîneront également des renégociations en cascade. À entendre plusieurs sources, cette migration prendrait deux ans, au moins, dans le cas d’un passage de quatre à trois opérateurs.
La crainte d’une nouvelle saignée
La migration des salariés s’annonce aussi délicate. Les syndicats de SFR sont inquiets et craignent une nouvelle saignée, après la suppression de 5 000 postes en 2017 et 1 700 postes en 2021. « Si on devait être racheté par les trois opérateurs français, l’impact serait énorme », confie Olivier Lelong. Selon ses calculs, deux tiers des 8000 emplois de SFR sont à risque. « Certaines fonctions sont relativement proportionnelles à la base d’abonnés, donc il y aura des gens repris. Mais il y a des foyers de synergies dans les fonctions marketing, finance, ressources humaines, communication », confirme Sylvain Chevalier, de Bearing Point. Dans le projet de consortium, les opérateurs ont d’ailleurs prévu de provisionner une somme d’un milliard d’euros pour faire face aux probables coûts de restructuration, selon nos informations confirmant celles parues dans La Lettre. Chez les syndicats des trois autres opérateurs, on surveille de très près le sujet car l’intégration des salariés de SFR pourrait se faire au détriment des emplois en place. « Au-delà des fonctions supports et des systèmes d’information, il y a des doublons sur les boutiques, une partie du réseau en zone très dense », analyse Sébastien Crozier, président de la CFE-CGC Orange.
Les syndicats de SFR, eux, espèrent secrètement une tentative de reprise par un chevalier blanc : un opérateur étranger, seul ou dans le cadre d’un tour de table mené par plusieurs investisseurs, prêt à reprendre la main. « Le deuil n’est pas fait chez les salariés. Patrick Drahi, par ses méthodes prédatrices et ses choix commerciaux, nous a mis dans cette situation, mais il y a encore un attachement à la marque », indique Olivier Lelong. Cette alternative a toutefois peu de chance de se concrétiser. Pragmatiques, les syndicats tentent déjà des approches auprès de Bercy pour limiter la casse sociale. « Il n’y a aucun projet sur la table, mais nous avons beaucoup d’options », indique au Figaro le ministère de l’Économie, faisant miroiter des engagements de maintien de l’emploi. Une idée qui n’effraie pas les repreneurs tricolores. « Le sujet salarial est marginal dans l’accord. En tout cas, l’idée de maintenir les emplois ne neutralise pas l’intérêt de l’opération », promet un opérateur.
La grande inconnue dans ce Monopoly géant reste la position des gendarmes, que ce soit l’Arcep ou l’Autorité de la concurrence. N’ayant aucun projet sur la table, ils se refusent à spéculer. « Nous avons des sujets d’attention », a quand même indiqué au Figaro la patronne de l’Arcep, Laure de La Raudière, début septembre. Niveau des prix, poursuite des investissements ou encore attribution des fréquences seront notamment suivis de près. S’agissant des prix, aucun des interlocuteurs interrogés ne croit à une inflation dans le cas d’une consolidation. « Il y aura une baisse de certaines opérations promotionnelles. Mais Free ne touchera jamais à ses forfaits à 2 € ou 19,99 € sur le mobile », estime un analyste. Sur les autres sujets, les opérateurs devront à l’évidence faire des compromis. « Les remèdes comportementaux, ce n’est pas un problème en soi. Tout dépendra de l’ampleur », conclut un opérateur.