Le Monde : Les étrangers adorent la France… mais ont toujours du mal avec les Fr

Les étrangers adorent la France… mais ont toujours du mal avec les Français
Si la France séduit par sa culture et son art de vivre, les Français eux-mêmes restent souvent mal appréciés et caricaturés en peuple arrogant et impoli. Une ambivalence qui interroge le bien-fondé des sentiments antifrançais à l’étranger.

Avec légèreté ou sans détour, bien des Occidentaux nourrissent à l’égard des Français une forme d’agacement tenace – une antipathie que la France, dans sa superbe, feint souvent de ne pas entendre. Sous-estimée dans l’Hexagone, cette réalité devient tangible pour ceux qui voyagent et entendent des remarques devenues presque banales comme : « Je t’aime bien, tu ne fais pas français. » Une expérience suffisamment répandue évoquée sur les forums communautaires comme les américains Reddit ou Quora.

Pourtant, la culture française continue de séduire le monde occidental. Avec 32 millions de tickets vendus à l’international, la France est aujourd’hui le premier exportateur de films non anglophones. Sur le service de streaming Spotify, les écoutes de la musique francophone ont bondi de 94 % depuis 2019. Et en 2023, LVMH, suivi de près par Hermès et Dior, a enregistré un chiffre d’affaires dépassant les 86 milliards d’euros, confirmant le règne mondial du luxe français. Cette même année, la France a accueilli le plus de touristes au monde : environ 100 millions de personnes, dont plus de 6 millions ont visité le Musée du Louvre. Autrement dit, si les Français n’ont pas une bonne image à l’international, ce n’est pas la faute de la culture française, mais plutôt des caractéristiques et des comportements qui leur sont associés en tant qu’individus.

Dans certaines cultures, l’antipathie envers les Français est une quasi-tradition. Dès la guerre de Cent Ans, au Moyen Age, les Anglais les caricaturent en chevaliers vantards et arrogants. Dans Henri V (1599), Shakespeare prolonge ce stéréotype : à la veille de la bataille d’Azincourt, que les Français finiront par perdre, le connétable et le dauphin Louis s’attardent longuement sur la prestance de leurs armures et la noblesse de leurs chevaux. Sous Louis XIV, le moraliste Jean de La Bruyère dénonce lui-même l’artificialité des mœurs françaises. Cette condamnation du paraître se diffuse largement en Europe, en même temps que les protestants, acculés à l’exil.

Décadence et chaos
Au siècle suivant, Ignacy Krasicki reprend cette critique dans le poème polonais La Femme à la mode (1779), où l’imitation du style de vie français mène les personnages à la décadence morale. A la Révolution, les premiers insurgés deviennent aux yeux des monarchies européennes des semeurs de chaos, prêts à exporter leur fièvre. Puis, l’ambition militaire de Napoléon, à la fin du XVIIIe siècle, renforce l’image d’une nation prétentieuse et belliqueuse.

C’est au XXe siècle que les stéréotypes contemporains se durcissent. La défaite face à l’Allemagne nazie en 1940 – souvent réduite, à tort, à une reddition facile – alimente l’idée d’un peuple à la fois hautain et lâche, bientôt moqué dans la presse européenne puis dans des blagues récurrentes, reprises aujourd’hui par les séries animées américaines Les Simpson ou Les Griffin (Family Guy).

Ces représentations ne relèvent pas que du passé. Après le refus de participer à la guerre en Irak en 2003, les Français sont perçus comme déloyaux, et certains restaurateurs américains rebaptisent leurs frites, French fries en anglais, en « freedom fries », frites de la liberté. Interrogé en 2020 par le magazine britannique The Face, le propriétaire de Firehouse BBQ en Alaska, qui continue de vendre des « freedom fries », résume simplement : « Je n’ai jamais été fan des Français. (…) Je ne les aime pas. »

Ce sentiment est largement partagé. Des tests de complétion de phrases, publiés dans la revue scientifique Corela en 2012, ont révélé que l’adjectif le plus fréquemment choisi par les participants britanniques (38 %) pour terminer la phrase « Les Français sont… » était « impolis » (« rude »). Pour la phrase « Elle est française, mais… », la réponse la plus courante (19 %) était « elle n’est pas si terrible que ça » (« she’s not that bad »). Pourtant, dans les pays anglo-saxons, l’hostilité s’accompagne d’un apprentissage très répandu de la langue de Molière, marquant là encore une différence dans la valorisation de ce qui relève de la culture française et de la population.

La boulangère et la fleuriste
Si l’histoire des stéréotypes sur les Français est riche, encore faut-il savoir si ceux-ci ont un fondement dans la réalité contemporaine. Les représentations négatives des Français sont encore répandues. Sortie en 2020, la première saison de la série américaine Emily in Paris, qui caricature le style de vie parisien, a été visionnée par 58 millions de foyers dans le monde. Au-delà des clichés sur les employés de bureau flemmards, c’est surtout l’image de la boulangère ou de la fleuriste méprisantes qui trouve un écho chez de nombreux touristes qui partagent en ligne les aperçus de leur séjour en France.

Car, comme la plupart des habitants de n’importe quel pays, les Français peuvent aussi se montrer franchement désagréables… si on l’est avec eux en premier. Une définition de l’impolitesse différente de celle d’autres pays occidentaux ? Une étude publiée en 2021 dans la revue Studies About Languages montre qu’en France la coopération dans les interactions – comme servir un café d’une manière efficace et polie – dépend étroitement des règles de bienséance. Un « bonjour » ne précède pas simplement l’échange aimable, mais il en conditionne la possibilité même. Ceci n’est pas nécessairement le cas dans d’autres pays d’Europe, où un excès de courtoisie peut même susciter de la méfiance. Or, en France, à défaut de se conformer à des conventions souvent implicites, le client issu d’une autre culture peut se heurter à une certaine résistance.

Néanmoins, un article du Guardian paru en 2024 suggère que même les Parisiens sont aujourd’hui perçus comme moins froids qu’auparavant : une évolution attribuée en partie à l’amélioration de leur niveau d’anglais. Reste encore à faire face au stéréotype du touriste français arrogant, râleur, et critique de tout ce qui n’est pas « à la française ».

Bashing sur Internet
Nourrir de l’hostilité envers une nation à partir de clichés historiques ou de vécus est assez universel. Cependant, les jeunes générations ont fait émerger en ligne une francophobie inédite, véhiculée par un humour absurde. Ce discours antifrançais, présent dans des commentaires ou des mèmes (vidéos ou images détournées et dupliquées, souvent avec humour), est désormais l’un des codes de la culture Internet.

Fin mars 2025, une tendance TikTok a placé les Français au centre d’un jeu comparatif entre pays. Sur un remix du tube Bad Romance de Lady Gaga, la phrase « I don’t wanna be friends » (« Je ne veux pas que nous soyons amis ») était détournée en « I don’t wanna be French » (« Je ne veux pas être française »). La tendance a gagné l’Europe et les Etats-Unis, chaque nation l’adaptant pour se mettre en valeur ou se moquer des Français. Les Italiens montraient leurs bidets, jouant sur le stéréotype de la mauvaise hygiène française, tandis que les Espagnols insistaient sur leur mode de vie détendu et festif, à l’opposé des Français coincés.

Rien que durant la première semaine, plus de 8 000 vidéos avec ce son ont été postées sur TikTok, cumulant 241 millions de vues et 23 millions de likes. Ce chiffre inclut toutefois les réponses françaises. Outre ceux qui affichaient « I wanna be French » (« je veux être français ») et brandissaient leur carte Vitale, des marques et figures politiques ont aussi saisi l’occasion pour promouvoir la culture française. Gabriel Attal a notamment partagé un montage mêlant des célébrités françaises à des images de fromage et de vin – une illustration du soft power français condensé sur dix-sept secondes. Mais, cherchant à valoriser la culture française, la réplique nationale a plutôt servi à reproduire les mêmes stéréotypes de Français hautains et incapables d’autodérision.

Sixième au Global Soft Power Index de Brand Finance, la France demeure incontestablement une puissance culturelle. Que l’on s’en moque parfois sur TikTok n’efface pas ses siècles de prestige, mais signalise plutôt une forme de trop-plein. Reste à apprendre à rire de soi sans se laisser définir par les clichés, ni trop s’en offusquer. Après tout, les Français ont aussi la réputation d’être d’excellents artistes, intellectuels et amants.