Chute accidentelle ou crime maquillé ? L’ombre d’un drame familial plane sur l’empire Mango après la mort de son fondateur
RÉCIT - Dès le départ, la mort «accidentelle» d’Isak Andic, fondateur de Mango, avait créé le trouble. Derrière cette incroyable success-story, la piste du drame familial se précise.
Ce qui paraissait n’être qu’un tragique accident tourne à l’affaire judiciaire. Moins d’un an après la mort d’Isak Andic, fondateur du géant du prêt-à-porter Mango et l’une des premières fortunes d’Espagne, la justice catalane explore désormais la thèse de l’homicide. Le principal suspect ? Son fils aîné, Jonathan, 44 ans, actuel vice-président du conseil d’administration du groupe. L’affaire commence le 14 décembre 2024, lorsque le magnat du textile, 71 ans, part en randonnée dans la chaîne de Montserrat, sur les hauteurs de Barcelone, en compagnie de son héritier. Quelques heures plus tard, son corps est retrouvé au pied d’une falaise, après une chute de cent mètres. L’affaire paraît d’abord simple : un accident tragique en montagne. Mais rapidement, les doutes s’accumulent.
Le récit du fils ne colle pas. Ses déclarations changent au fil des auditions. Les relevés sur le terrain démentent certains points. Selon El País, les explications de Jonathan, seule personne présente au moment de la mort de son père, sont «erratiques» : «Le témoin s’est contredit, a laissé des zones grises et décrit des événements qui ne pouvaient correspondre», écrit le quotidien. Interrogée par les enquêteurs, la compagne du défunt, la golfeuse professionnelle Estefanía Knuth, ajoute au trouble en avouant que le père et le fils entretenaient une relation «complexe», et même franchement «mauvaise», selon El País . Si Jonathan reste présumé innocent à ce stade, le faisceau d’indices se resserre : son téléphone portable est passé au crible, l’enquête est requalifiée en «possible homicide».
L’immigré turc devenu magnat de la mode
Derrière cette tempête judiciaire, c’est l’un des empires familiaux les plus prospères d’Europe qui est secoué. Un empire bâti, pendant quarante ans, sur l’audace et le flair d’un jeune immigré turc, devenu une icône de la mode espagnole. C’est en effet dans une modeste famille juive d’Istanbul qu’Isak Andic voit le jour en 1953. Arrivé adolescent en Espagne, il commence, dans les années 1970, à vendre ses premières chemises sur les marchés catalans. En 1984, Isak ouvre, avec son frère Nahman, une première boutique sur le Paseo de Gracia, à Barcelone. Mango – un nom choisi parce qu’il se prononce de la même façon dans toutes les langues – a alors une ambition simple mais audacieuse : offrir aux femmes des vêtements élégants, de qualité, à des prix accessibles.
Le succès est fulgurant, d’abord en Espagne, en plein boom post-franquiste, puis en Europe. Le concept ? Des vêtements sans cesse adaptés aux dernières tendances, vendus à des prix abordables, commercialisés sous une seule marque reconnaissable. À l’instar de ses rivaux Zara et Bershka, l’enseigne adopte une stratégie marketing offensive, et s’offre des égéries stars comme Kate Moss, Penélope Cruz, et Antoine Griezmann. La diversification fut aussi la clé de son succès : l’enseigne lance Mango Man, Mango Kids et Mango Home. Piloté d’une main de maître par son fondateur, le groupe décolle véritablement à partir des années 1990 et compte aujourd’hui près de 2 900 boutiques dans cent pays, dont 250 en France, et emploie plus de 16 000 personnes.
L’avenir de l’empire familial
La fortune d’Isak Andic a suivi la même ascension vertigineuse que son empire. À sa mort, le fondateur de Mango figurait parmi les hommes les plus riches d’Espagne, avec une fortune estimée à 4,5 milliards de dollars selon Forbes. La relève semblait alors assurée : son fils aîné, Jonathan, avait intégré le groupe en 2005 et gravi avec succès les échelons de la direction. Mais en décembre 2023, Isak Andic prend une décision qui interroge : il fait entrer l’un de ses plus fidèles lieutenants, Toni Ruiz, actuel président du conseil d’administration, au capital familial, en lui cédant 5 % des parts du groupe. Les relations entre le père et le fils s’étaient-elles déjà envenimées ? Jonathan s’est-il senti lésé au point de nourrir des pensées criminelles ?
L’enquête, très suivie, devra résoudre cette énigme. Pour l’heure, Jonathan, qui a depuis été nommé vice-président du conseil d’administration du groupe, clame son innocence. Il a aussi le soutien de sa famille, qui a confié à la presse espagnole être confiante dans le fait que «ce processus se terminerait le plus rapidement possible et prouverait l’innocence de Jonathan». Un dernier détail jette une ombre de plus sur cette success-story devenue tragédie familiale. Dans une vidéo, diffusée par Mango quelques mois avant la mort de son père, Jonathan lançait, bravache : «Si vous savez clairement où vous voulez aller et que vous avancez toujours, vous finirez par atteindre vos objectifs.»