Lactalis continue d'intriguer pour racheter Bel
Le PDG de Lactalis, Emmanuel Besnier, est d'autant plus obstiné à racheter Bel que le patron du groupe, Antoine Fiévet, l'a chassé l'an dernier de son capital en faisant mine de vendre sa pépite Leerdammer à un concurrent canadien. La guerre sans merci entre Laval et Suresnes est relancée par les difficultés de Bel, contraint de se chercher un nouvel allié.
S'il est de moins en moins discret, notamment depuis son voyage de presse aux Etats-Unis le mois dernier (LLA du 04/05/22), Emmanuel Besnier n'a rien perdu de son obstination. Selon nos informations, le PDG de Lactalis continue de tourner autour de Bel (Boursin, Apéricube, Babybel...) comme un requin qui attend que sa proie s'essouffle. Et ce d'autant plus que la cible en question lui a joué un vilain tour l'an dernier.
Dans ses manœuvres, le patron de Lactalis s'appuie sur le fidèle Thierry d'Argent, directeur de la branche banque d'investissement de la Société générale. Et sur Pierre Moraillon, le conseiller du directeur général du Crédit agricole CIB, Jacques Ripoll, qui est chargé de cogiter sur de nouveaux scénarios pour se rapprocher de Bel. Le banquier de Perella Weinberg Partners, David Azéma, est pour sa part mandaté par Bel, et non pas par Lactalis, contrairement à ce qu'avait indiqué La Lettre A dans un précédent article (LLA du 20/04/22).
Diviser les familles
Parmi les banquiers de Lactalis, la tentation est grande de créer une brèche pour diviser les familles Fiévet, Sauvin et Dufort, qui détiennent Bel via leur holding Unibel. Les Dufort sont une cible facile, puisqu'ils sont en procès avec les deux autres depuis des années. Stéphane Dufort affichait ouvertement son désaccord sur plusieurs points de stratégie avec le président de Bel Antoine Fiévet lors de l'assemblée générale du 12 mai. Les Sauvin et les Fiévet seraient autrement plus difficiles à convaincre.
Mais pourquoi Emmanuel Besnier s'acharne-t-il, alors qu'il est sorti l'an dernier du capital de Bel, en échangeant ses parts (24 %) contre la pépite Leerdammer ? Justement parce que cette sortie lui reste en travers de la gorge. Selon nos informations, le patron de Laval n'avait aucune intention de quitter le groupe que son père, Michel Besnier, avait conquis via des procédés peu appréciés côté Bel dans les années 1990 (LLA du 12/05/22). Alors, pour l'appâter, Antoine Fiévet a décidé en 2020 de vendre son emmental Leerdammer à un des plus gros concurrents de Lactalis, le canadien Saputo. Ce groupe familial de 14 milliards d'euros de chiffre d'affaires est déjà en position de leader dans le fromage type cheddar aux Etats-Unis et dans toute l'Amérique du Nord. Leerdammer, numéro 1 en Allemagne et en Italie et très bien placé en France, aurait permis au géant laitier basé à Montréal de mettre un gros pied au cœur de l'Europe.
Bel se cherche un partenaire
L'information a bien entendu fuité utilement entre banquiers pour arriver jusqu'aux oreilles d'Emmanuel Besnier, qui ne pouvait pas laisser ce concurrent venir marcher sur ses plates-bandes. Menacé par l'arrivée de Saputo, Emmanuel Besnier a proposé en personne à Antoine Fiévet de lui racheter Leerdammer. En position de force, ce dernier a négocié une sortie définitive de Lactalis du capital de Bel en échange d'une cession de la marque de fromage, sans échange de cash. Le couteau sous la gorge, Emmanuel Besnier n'a eu d'autre choix que d'accepter ce deal qui, selon nos informations, a tout de même conduit à valoriser Leerdammer à plus de douze fois son Ebitda. Une pilule difficile à avaler pour le Mayennais, plutôt habitué à compter ses sous face aux agriculteurs et aux distributeurs, ou encore aux concurrents vendeurs.
Mais l'homme fort de Laval n'a pas dit son dernier mot. D'autant que Bel doit aujourd'hui trouver une solution pour sa branche fromage. Elle a moins de perspectives que l'autre branche, végétal et fruits, issue notamment du rachat de MOM (Mont-Blanc, Pom'Pot). Le groupe de Suresnes a aussi besoin d'argent frais pour gagner du terrain en Chine et aux Etats-Unis, afin de se dégager de sa dépendance à l'Afrique du Nord et au Moyen-Orient, où les affaires vont mal. Cette sortie de Lactalis l'a enfin contraint à quitter la bourse, ce qui affaiblit sa trésorerie. Alors pour s'offrir un coup d'accélérateur stratégique, Bel est actuellement, selon nos informations, en train de faire la tournée des fonds RSE et des family offices. Le groupe cherche un investisseur capable de s'engager sur le long terme à ses côtés, sans présenter de danger. La famille Bongrain, du concurrent Savencia, fait partie des prétendants.
Unibel resserre les rangs
Il est donc tentant pour Lactalis de revenir à l'attaque en endossant le rôle de sauveur de la branche fromage. Ou tout du moins d'alerter les marchés en clamant que seule l'union des groupes laitiers est à même de permettre de résister aux distributeurs dans la tempête inflationniste qui s'annonce.
Mais comme les Hermès en leur temps face à LVMH, les deux principales familles du groupe Bel, les Sauvin et les Fiévet, resserrent les rangs. En assemblée générale le 12 mai, ils ont réaffirmé leur action de concert devant leurs actionnaires. Et le 1er juin, lors d'un événement de communication interne, Florian Sauvin, le président du conseil d'Unibel, était aux côtés d'Antoine Fiévet pour renouveler ensemble leur confiance dans leur nouvelle directrice générale, Cécile Béliot, et dans la gouvernance en place. Le requin Besnier n'a semble-t-il pas fini de tourner.
