Jacques Veyrat : « Mon ambition est d'accélérer des projets industriels dans des secteurs réputés difficiles d'accès »
Vous avez quitté le groupe Louis Dreyfus il y a cinq ans pour créer votre holding, Impala. Comment se positionne-t-il dans l'écosystème des investisseurs ?
Je suis d'abord un entrepreneur, avant d'être investisseur. Mon ambition est d'accélérer des projets alternatifs industriels dans des secteurs réglementés, réputés difficiles d'accès ou limités par des barrières à l'entrée en les portant à une croissance à deux chiffres. Nous ne créons pas de valeur en faisant des arbitrages financiers ou en nous focalisant sur des rationalisations industrielles, mais en développant une expertise et en investissant.
Pour bâtir nos projets alternatifs, mon principal actif quand j'ai quitté le groupe Louis Dreyfus n'a pas été les ressources, mais l'intelligence collective de la centaine de collaborateurs qui m'ont suivi depuis notre aventure dans les télécoms. Nous avions prouvé qu'il était possible de bâtir un groupe de 8 milliards d'euros avec 18 millions de francs. Mon horizon d'investissement est encore plus long qu'à cette période. En réalité, il y a aujourd'hui peu d'équivalents à Impala, c'est-à-dire peu de capitaux privés de long terme prêts à développer de nouveaux champions en dehors de l'écosystème des start-up du Net.
Estimez-vous être parvenu à casser les barrières du secteur de l'énergie, votre premier pôle d'investissement ?
L'essentiel de mes ressources et de mon temps y a en effet été consacré. Quand j'ai créé Impala en 2011, un ensemble de mesures porteuses de transformations majeures a été voté pour le marché de l'électricité et du gaz, un secteur très capitalistique dominé par des grands groupes. Nous étions persuadés que nous avions une carte à jouer et nous avons lancé plusieurs projets parallèles avec des entrepreneurs (Direct Energie, Neoen et Castleton). Cinq ans après sa relance, Direct Energie compte près de 2 millions de clients et capte 5 % de part de marché. La concurrence aux acteurs traditionnels est acceptée et les modes de consommation commencent à évoluer. Dans les énergies renouvelables (solaire, éolien), Neoen est devenu un acteur majeur, avec un portefeuille en construction et en opération de plus d'un gigawatt de la France à l'Australie, en passant par la Zambie et la Jordanie. C'est cent fois plus qu'il y a cinq ans et les investissements continuent à accélérer au rythme de 300 à 400 millions d'euros par an. Quant à l'américain Castleton, il est devenu un acteur de premier plan du négoce dans l'électricité, le gaz et le pétrole, et continue de se diversifier en rachetant des actifs à contre-cycle. Ces activités sont maintenant bien lancées, c'est pourquoi nous avons estimé pouvoir investir dans un autre pôle qui sera majeur pour nous dans les prochaines années : l'identité et la sécurité.
Qu'apporterait l'acquisition de Safran Identity & Security à cette stratégie ?
Nous pensons que la croissance et les transformations à venir dans ce secteur de l'identité et de la sécurité seront considérables, et qu'il existe beaucoup d'expertise et de savoir-faire en France pour construire des positions majeures au niveau mondial dans ces domaines. Nous avons bâti un pôle dans l'identité, un secteur en transformation rapide, autour d' Arjo Systems, qui gère les documents d'identité d'un grand nombre de pays, en particulier d'Asie et en Amérique latine, ainsi qu'un pôle dans l'authentification et la traçabilité des produits autour d' Inexto et d' Arjo Solutions. Ces métiers correspondent exactement aux gènes d' Impala, car nous utilisons la technologie pour croître sur des marchés qui évoluent à cause de la réglementation. Les Etats comme les grands groupes investissent massivement pour lutter contre le commerce illicite dans la santé, les aliments, le tabac ou le luxe. Nous leur proposons des solutions innovantes comme la biométrie de la matière pour garantir l'authenticité des produits. Notre développement dans ce secteur est donc bien lancé mais Safran Identity & Security est une opportunité extraordinaire compte tenu de son expertise unique et de sa réputation internationale. Impala va proposer une offre de reprise française à la fois entrepreneuriale et industrielle pour accompagner Morpho dans son développement géographique et sa transition numérique.
Vous êtes aussi l'homme des causes jugées perdues, comme l'imprimeur CPI ou Lejaby. Est-ce ainsi que se créent les empires ?
En dehors des deux secteurs majeurs d'Impala (l'énergie et l'identité-sécurité), nous soutenons une quinzaine de projets, mais il s'agit là d'investissements beaucoup plus limités. Nous nous y attachons car nous croyons aux aventures entrepreneuriales. A partir du savoir-faire numérique de CPI, par exemple, nous nous sommes diversifiés dans l'étiquette et l'avons consolidé avec quatre acquisitions pour en faire le leader européen de l'imprimerie en croissance. Avec Maison Lejaby, nous avons des produits d'une telle qualité que le succès commercial est déjà de retour. Les ressources mobilisées dans ces projets sont mesurées au regard du potentiel de croissance et de l'impact social créé.
Que sera Impala dans dix ans ? Vous voulez être le groupe Bolloré de demain ?
Vincent Bolloré est un entrepreneur industriel dont nous partageons l'approche de croissance et les horizons de long terme. Cette année, notre pôle énergie devrait croître de 40 % et le rythme devrait rester bon dans les prochaines années. Dans cinq ans, Impala sera l'actionnaire de référence de quelques sociétés cotées dans le secteur de l'énergie et de l'identité-sécurité. Et j'espère qu'elles seront de bonne taille !
La famille Louis-Dreyfus investit encore à vos côtés. La page du différend avec Margarita Louis-Dreyfus est-elle définitivement tournée ?
Je suis dédié entièrement au développement d'Impala. Mes liens solides n'ont jamais été altérés et perdurent avec la famille Louis-Dreyfus, qui investit régulièrement dans mes projets.