Tensions entre actionnaires familiaux, concurrence chinoise... Les coulisses de l’éviction brutale du patron de Seb
RÉCIT - Stanislas de Gramont, directeur général depuis 2022, cède sa place à Loïc Moutault. Cet ancien de Mars va devoir remettre le groupe sur les rails.
Coup de tonnerre chez SEB. Le conseil d’administration du leader mondial du petit électroménager (Rowenta, Calor, Moulinex, Krups, Tefal…), réuni lundi soir sous la présidence de Thierry de La Tour d’Artaise, a décidé à l’unanimité de se séparer de son directeur général, Stanislas de Gramont. La mesure est brutale : ce dernier partira dès le 30 septembre, sans assurer une période de transition avec son successeur, qui prendra ses fonctions le lendemain.
Arrivé chez SEB fin 2018 en tant que directeur général délégué, Stanislas de Gramont en était le numéro un officiel depuis 2022. « J’ai appris la nouvelle du départ de Stanislas de Gramont par la presse », regrette Pascal Girardot, président de Fédéractive, qui regroupe une partie des actionnaires familiaux (avec 10 % des droits de vote) opposés à la politique menée par Thierry de La Tour d’Artaise, aujourd’hui âgé de 71 ans. À son grand dam, le président de SEB depuis 2022 (après 22 ans passés en tant que PDG), a toujours continué à s’impliquer dans la gestion du groupe.
Cette situation ne devrait pas changer. Le communiqué de SEB prend le soin de préciser que « la dissociation des fonctions de président et de directeur général est maintenue » et que « Thierry de La Tour d’Artaise demeure président du conseil d’administration ». Le nouveau directeur général, Loïc Moutault, 55 ans, est « un pur produit » du géant américain et familial Mars, qu’il a rejoint en 1995. Il a notamment présidé Royal Canin, puis Mars Petcare au niveau mondial, avant de quitter le groupe en mai. Selon son profil LinkedIn, Loïc Moutault était depuis un consultant en gouvernance et un investisseur basé à Bruxelles.
Ce dirigeant, qui a passé une grande partie de sa carrière à l’international, n’a aucun lien avec la famille Lescure, fondatrice de SEB en 1857 à Selongey (Côte-d’Or). Mais c’est un Bourguignon qui a habité à Messigny-et-Vantoux, un village situé à une dizaine de kilomètres de Dijon, titulaire d’un MBA de la Burgundy School of Business.
Loïc Moutault possède de solides atouts. Mais la vraie question est celle de l’adéquation entre son expérience et les problèmes à résoudre, qui concernent principalement l’innovation et la transformation de l’offre
Philippe Crevoisier, ex-président de la SAS Seb
« Son expérience internationale, sa connaissance approfondie des marques mondiales et des consommateurs, ainsi que sa capacité à mobiliser et à transformer des organisations complexes seront des atouts majeurs », affirme Thierry de La Tour d’Artaise.
« Je m’inquiète de la mise en œuvre du plan rebond »
« Loïc Moutault possède de solides atouts. Mais la vraie question est celle de l’adéquation entre son expérience et les problèmes à résoudre, qui concernent principalement l’innovation et la transformation de l’offre », a réagi sur LinkedIn Philippe Crevoisier, qui a passé quinze ans chez SEB (jusqu’en 2019), après avoir notamment été directeur produits et innovation de toutes les marques. Constatant la forte baisse du cours de Bourse de SEB ces dernières années, il s’inquiète de la capacité du groupe à réagir, dans un contexte où la concurrence redouble d’efforts et de succès.
« Inquiétudes des investisseurs sur la stratégie menée »
En succédant à Stanislas de Gramont, Loïc Moutault hérite du plan baptisé « Rebond », annoncé en octobre dernier, dans la foulée d’un avertissement sur les résultats de 2025 (le deuxième en quelques mois). Ce plan vise à remettre SEB sur les rails. Un travail à la fois long et compliqué pour un géant qui n’a pas l’agilité de la plupart de ses rivaux. « Je m’inquiète de la mise en œuvre de ce plan, qui prévoit à la fois des économies et la relance d’une croissance rentable. Le problème numéro un, c’est le manque d’innovation », assure Pascal Girardot.
Une première mesure a consisté à réduire les effectifs, avec le lancement d’un plan de licenciements mondial, touchant jusqu’à 2 100 postes, dont 600 en Allemagne et 500 en France. L’essentiel des personnes concernées par ce plan est déjà parti. Mais ne faut-il pas aller plus loin dans les changements d’organisation de SEB, pour redonner de l’agilité au groupe ? « S’il est permis de saluer l’amélioration de la rentabilité opérationnelle des activités au premier semestre de 2026, celle-ci n’a rien de spectaculaire car elle reste proche des plus bas historiques du groupe », réagissait Fédéractive en juillet.
Pertes de part de marché
Malgré une place incontournable dans sa catégorie, SEB ne tient plus le rythme. « Le monde a changé, reconnaissait en début d’année Cyril Buxtorf, directeur général adjoint, en charge de la transformation. La concurrence, notamment asiatique, est plus rapide et plus intense. Les cycles d’innovation se raccourcissent. Le digital redéfinit la distribution. Et l’intelligence artificielle devient un facteur décisif de compétitivité. »
La plupart des concurrents de SEB, particulièrement l’américain SharkNinja, devenu le roi de l’AirFryer, sous-traitent la fabrication de leurs produits, se concentrant sur la recherche-développement, le marketing et la commercialisation, via des partenaires. SEB, lui, possède 42 usines dans le monde, dont 17 en France, qu’il entend conserver, à l’exception d’une fermeture prévue en Allemagne. Certes, une bonne partie de la production est assurée par sa filiale Supor en Chine. Mais pas assez pour lutter contre une concurrence, qui casse les prix. C’est particulièrement vrai en Chine : le pays a longtemps été la locomotive du groupe. C’est fini. Quant à l’Europe, elle croule sous l’offre de produits de petit électroménager des plateformes chinoises (Temu, AliExpress et très récemment Joybuy…). Laissant SEB désorienté.