"Les États-Unis ont indirectement profité des sanctions contre l'Iran"
Le vice-ministre iranien de l'Industrie Hossein Esfahbodi affirme que les sanctions contre l'Iran ont desservi les intérêts de la France. Interview.
Le CAC 40 retient son souffle. À un mois de l'expiration du délai prévu pour la conclusion d'un accord final sur le nucléaire iranien, les négociations reprennent à Vienne entre l'Iran et les 5 + 1 (cinq pays du Conseil de sécurité + l'Allemagne). L'objectif, pour la communauté internationale, est de s'assurer que l'Iran ne développera pas la bombe atomique. Pour Téhéran, il s'agit d'obtenir la levée des sanctions qui étouffent l'économie iranienne. De quoi faire miroiter aux entreprises occidentales de juteux contrats avec un pays de 80 millions d'habitants, disposant qui plus est des deuxièmes réserves en gaz au monde et des quatrièmes en pétrole. De passage à Paris, le docteur Hossein Esfahbodi, vice-ministre iranien de l'Industrie et président de la Compagnie internationale des expositions de l'Iran, affirme au Point.fr que les sanctions contre l'Iran ont desservi les intérêts de la France et profité aux États-Unis. Entretien.
Le Point.fr : Les négociations sur le nucléaire iranien peuvent-elles rapidement aboutir à un accord final ?
Hossein Esfahbodi : Je suis très optimiste, d'autant que, dès le début, le processus des négociations a été transparent. Tout le monde nous tend la main. Les délégations se multiplient en Iran. Regardez la France : deux cents chefs d'entreprise appartenant à une délégation du Medef se sont rendus sur place en février, alors que huit cents personnes avaient signé pour venir ! Les négociations ont été fructueuses, et un grand nombre de pays ont suivi. L'Allemagne, l'Italie, la Corée, des délégations sont venues du monde entier.
Mais il s'agit de délégations économiques, pas politiques...
C'est vrai. Mais c'est l'économie qui dicte sa loi dans ce monde. Et les pays se sont succédé en Iran, dont beaucoup qui ne s'y étaient pas rendus au cours des dernières années. Et lorsqu'ils ont mis un pied à Téhéran, ils ont été surpris de voir un pays puissant, qui regorge de possibilités pour les investissements économiques, ainsi que l'a rappelé la récente délégation de la commission des Finances du Sénat venue en Iran fin avril. C'est en cela que je suis optimiste.
Avez-vous signé des accords avec le Medef ?
La plupart des chefs d'entreprise français ont vu leurs homologues iraniens et souhaitent entamer une collaboration. Il y a eu une série d'accords, des contrats ont bel et bien été signés, mais avec les sanctions, les entreprises ne vont pas non plus le crier sur tous les toits. Il est même probable que certains, avec la voie propre qu'ils ont trouvée, ont déjà été mis en application.
Par une voie illégale ?
Pas du tout. Une voie légale. Beaucoup d'activités peuvent être réalisées légalement en Iran par le biais de plus petites structures, de plus petites banques. Pensez-vous réellement que notre pays s'est reposé pendant toutes ces années ? Que toutes ses entreprises étaient hors service ? Nous avons continué à travailler. Mais c'était plus dur, les matières premières étaient plus chères, tant pour les vendeurs que pour les clients. Par exemple, nous avons facilement poursuivi notre commerce avec l'Italie ou l'Allemagne. D'une part, parce que le fossé entre leur gouvernement et leur secteur privé est moins grand et, d'autre part, parce qu'il est plus facile de travailler avec des montants plus petits. Nous avons également continué à exporter dans le monde entier. Maintenant, le groupe des 5 + 1 a levé certaines sanctions. J'entends autour de moi que l'effet a été positif, et pas uniquement au niveau psychologique. La production et les exportations sont en hausse. Lorsque l'économie s'accélère, j'ai le sentiment que nous nous rapprochons d'une issue politique.
Un responsable politique iranien, qui s'est récemment rendu à Paris, a déploré le retard de la France sur le plan politique par rapport aux autres pays européens...
C'est effectivement plus dur pour ce qui est du gouvernement français, pas du secteur privé, même si la France est en retard par rapport aux autres pays. Sur le plan politique, certains pays comme la France se montrent beaucoup plus conservateurs que d'autres. Cette attitude ne leur sera pas profitable.
En Iran, la fermeté de la France sur le nucléaire semble avoir laissé des traces.
Toutes ces questions sont mises de côté pour ce qui est de l'économie. On se dit que si Peugeot a quitté l'Iran, c'est lui qui en paie le prix aujourd'hui, même si nous aussi nous en avons souffert, mais beaucoup moins qu'eux. Aujourd'hui, Peugeot ainsi que toutes les autres entreprises qui veulent venir en Iran sont les bienvenues. C'est dans notre intérêt à tous.
Pourtant, les déclarations tonitruantes de Laurent Fabius lui ont valu le surnom de petit Satan en Iran...
Les responsables iraniens ne pensent pas ainsi. Ils souhaitent rétablir les liens d'amitié afin que les deux parties puissent en profiter. Lorsque mon intérêt me le dicte, le fait que vous m'ayez manqué de respect il y a six mois ne porte pas à conséquence. Vous savez, on dit que le conflit n'a pas sa place dans le business. Maintenant, entre deux candidats, on choisira celui qui ne nous a pas fait de mal.
L'Iran fustige également les sanctions américaines, qui ont obligé des compagnies comme Peugeot et Renault à quitter le pays...
Un seul exemple : nous avons organisé il y a deux mois un séminaire sur le pétrole. Les États-Unis étaient présents. Il faut comprendre cela. Les faits montrent que les Américains ont indirectement profité des sanctions, au détriment des Européens. Cela signifie qu'ils ont sanctionné l'Iran, que les Européens en ont souffert et que les Américains en ont profité par le biais de pays tiers. Laissez-moi vous poser une question : pourquoi faudrait-il, en raison de l'attitude des Américains, qu'un pays tel que la France voie ses propres intérêts être contrariés ? Imaginez que, dans votre famille, une personne vous interdise de faire une chose et que cette même personne ne s'applique pas la même discipline de son côté. Cette situation est-elle acceptable ?
Ne profitez-vous pas de la compétition entre les entreprises américaines et françaises pour obtenir rapidement un accord final sur le nucléaire ?
Tout à fait. Je suis très optimiste quant à la conclusion fin juillet d'un très bon accord qui profitera au monde entier.