Vanity Fair : Mostra de Venise : Avec D'argent et de sang, la France tient sa gr

Mostra de Venise : Avec D'argent et de sang, la France tient sa grande série d'arnaque
Après le documentaire Les Rois de l'arnaque, la série de Xavier Giannoli, sélectionnée à la Mostra de Venise, retrace l'affaire de la fraude à la taxe carbone avec la complexité et la distance nécessaires.
Niels Schneider dans D'argent ou de sang.CURIOSA FILMS
Dans une suite chic de Bangkok, Alain Fitoussi (Ramzy Bedia) déplie la table à repasser et y pose un sac rempli de billets chiffonnés. Il les prend un à un et les défroisse comme une ménagère consciencieuse. Une prostituée, dont il s’est octroyé les services le temps d’une nuit, entre dans la chambre. Elle l’interroge sur son geste, il réplique avec un accent français appuyé : « I like clean money. You need to respect money. I respect money ! »
Cet homme, à la gouaille sans pareille, a des airs familiers ? Rien d’étonnant, il est inspiré du fanfaron Marco Mouly, l’une des figures majeures de l’arnaque à la taxe carbone. Pour sa première série télévisée D'argent et de sang, projetée à la Mostra de Venise, le réalisateur Xavier Giannoli adapte le livre du journaliste Fabrice Arfi sur l’escroquerie du siècle. Ou comment le golden boy Arnaud Mimran, et deux escrocs venus de Belleville, Marco Mouly et Samy Souied, ont subtilisé 283 millions d’euros à l'État français entre 2008 et 2009. Le stratagème ? Acheter des quotas d'émission de CO2 hors taxe dans un pays étranger, avant de les revendre en France à un prix incluant la TVA, sans reverser la différence au fisc. L'affaire avait fait l'objet d'une enquête publiée en 2016 dans Vanity Fair.
D’emblée, le spectateur est prévenu : D'argent et de sang est « une œuvre de fiction » avant tout. Les noms des protagonistes ont été changés, certains personnages ont été fusionnés ou inventés. Mais contrairement au documentaire de Netflix, Les Rois de l’arnaque, Xavier Giannoli et son scénariste Jean-Baptiste Delafon se placent tout de suite du côté de l’autorité policière (voire morale). Ils épousent le point de vue de Simon Weynachter (Vincent Lindon), le directeur du service national de douane judiciaire, qui part sur les traces du trio infernal, de Tel-Aviv au 20e arrondissement de Paris. Le récit est entrecoupé de son témoignage, face caméra, livré dans le cadre d’une information judiciaire.
Ramzy Bedia (Fitous)
Les 12 épisodes de la fiction Canal+ tissent bien sûr le fil d'un récit à rebondissements, d'une chasse à l'homme où les enquêteurs ont toujours un train de retard. À l'écran, ce jeu du chat et de la souris se révèle dans les contrastes, dans ces deux mondes qui semblent appartenir à des univers parallèles. D'un côté, les bureaux froids et gris traversés par Simon Weynachter ; de l'autre l'univers bling des escrocs. Plus le spectacle est outrancier, plus Ramzy Bedia excelle dans sa performance. L'acteur, habituellement cantonné au registre comique, apporte la touche de folie indispensable. Sans pour autant prendre de haut son personnage ou le transformer en caricature. Face à lui, Niels Schneider oscille avec aisance entre charme et sadisme.

Mais le format sériel permet aussi une caractérisation approfondie de chaque protagoniste. Qui sont-ils ? Quelles sont leur origines ? Qu'est-ce qui les anime ? Qu'essaient-ils de combler ? Pour répondre à toutes ces questions, Xavier Giannoli les saisit dans leur cadre naturel. D'un côté, le Belleville populaire d'Alain Fitoussi et de son acolyte joué par David Ayala. C'est là, dans le magasin casher ou dans un appartement ravioli, que naît en partie cette arnaque menée en famille. Par opposition, le quotidien de Jérôme Attias (Niels Schneider), inspiré par Arnaud Mimran, est fait de virées à l'hippodrome de Deauville et de voyages en jet privé. En s'alliant au deux autres, ce beau-fils d'un grand industriel, accro au jeu et à l'adrénaline, saisit l'opportunité de s'encanailler. L'association est gagnante-gagnante, chacun comblant les désirs de l'autre.

Comme dans son brillant Illusions perdues, Xavier Giannoli multiplie les scènes de bacchanales avec une vulgarité assumée. Des fêtes avec cocaïne et escort girls, comme autant de condamnation d'un capitalisme sans limite et, dans ce cas encore plus qu'un autre, désastreux pour la planète. Tout est dit dans des montages plein d'ironie où les images de cupidité - les billets pleuvent à n'en plus finir - se superposent à celles du réchauffement climatique - la fonte des glaces pour être explicite au possible. Film après film (L'Apparition, À l'origine), le cinéaste sonde notre rapport au mensonge, à la duplicité. D'argent et de sang condense les obsessions du réalisateur tout en jonglant avec les questions intimes, politiques et mêmes religieuses. Une série somme qui se dévore d'une traite.
Prochainement sur Canal+.