(Mediapart) Le groupe Engie se perd dans la transition énergétique


Au début de l’année, selon nos informations, Gérard Mestrallet a tenté de mener un putsch pour remplacer Isabelle Kocher, en prenant prétexte de la chute du cours de l’action et des analyses boursières très sévères. Il a échoué. Mais la tentation est toujours là, semble-t-il. « Il n’a pas renoncé. Il sait que c’est la dernière fenêtre de tir qu’il a pour changer son successeur et prolonger son pouvoir », assure un connaisseur du dossier. D’autres font remarquer que l’assemblée générale d’Engie, qui se tient d’ordinaire en avril, a été repoussée cette année au 3 mai, entre les deux tours de la présidentielle. « En pleine vacance du pouvoir », s’amusent-ils. Aucune nouvelle nomination d’administrateur n’est prévue pour l’instant. Mais l’État peut toujours faire jouer son pouvoir discrétionnaire et imposer en dernière minute un candidat, comme il l’a fait à maintes reprises.

La dispute autour de Suez Environnement

Selon nos informations, la directrice générale a cependant dû faire des concessions pour se maintenir. Elle a notamment renoncé à reprendre le contrôle total de Suez Environnement. En décembre, elle avait en effet avancé l’idée de reprendre le contrôle de la société, filiale d’Engie à hauteur de 35 %. Mais Gérard Mestrallet, également président du conseil de Suez, s’est opposé à ce projet de rapprochement, qu’il avait pourtant défendu pendant des années.
10:37:53 Pour contrer le projet, Gérard Mestrallet a avancé une autre idée, selon nos informations : créer un géant mondial – encore un – de l’eau et de tous les métiers de l’environnement, en organisant la fusion entre Veolia et Suez, les deux leaders français. Pour régler les problèmes de concurrence en particulier sur le marché de l’eau en France – les deux groupes détiennent conjointement 80 % du marché français –, les banquiers avaient imaginé de créer une société nouvelle qui aurait repris une partie des contrats de concessions. Le projet a été vendu à l’Élysée. Selon nos informations, le pouvoir n’aurait pas fait d’objections majeures mais aurait posé une condition : que la société nouvelle qui reprendrait les concessions françaises de Veolia et Suez soit placée sous contrôle français. Il n’a pas été trouvé de repreneur français, selon nos informations.

Le projet est-il définitivement enterré ? Veolia est-il aussi partant que cela ? Mystère. En attendant, Gérard Mestallet a dû renoncer à son projet mais a forcé Isabelle Kocher à abandonner le sien. Il a apporté tout son soutien à l’opération concoctée par Jean-Louis Chaussade, directeur général de Suez Environnement et qui entend bien le rester. Le groupe s’est porté acquéreur de GE Water, filiale du conglomérat américain GE, pour 3,2 milliards d’euros.

Officiellement, cette acquisition doit permettre à Suez de développer ses activités sur les marchés industriels. Certains observateurs doutent que ce rachat soit nécessaire pour le développement de Suez Environnement. En revanche, le point sur lequel tout le monde s’accorde est que l’acquisition est hors de prix. D’autant que tout va être payé en numéraire. Pour réaliser cette opération, Suez Environnement a demandé à la Caisse des dépôts du Québec de s’impliquer à ses côtés. Mais le groupe aura besoin de lancer une levée de dettes et une augmentation de capital de 750 millions d’euros. « Cette opération est en fait une pilule empoisonnée pour Suez Environnement. Compte tenu du prix, de la dilution du capital, elle rend quasiment impossible toute prise de contrôle du groupe par Engie. Isabelle Kocher a voté pour. Mais c’était peut-être le prix à payer pour garder le pouvoir », explique une personne très introduite dans les milieux d’affaires.

En renonçant à son opération de contrôle, Isabelle Kocher voit s’envoler ses espoirs de pouvoir afficher un bilan sûr, tout en menant la transition d’Engie. Un rapprochement avec Suez Environnement avait le mérite, à ses yeux, d’offrir au groupe des revenus stables et surtout de masquer l’amaigrissement en cours. Car à la suite des 15 milliards de cessions prévues, le groupe va considérablement se rétrécir : il devrait perdre autour de 20 à 25 % de son Ebitda. La seule cession de la branche exploration-production représente 11 % de l’Ebitda du groupe. L’essentiel de ses profits dépendra encore plus qu’avant des positions historiques de GDF, notamment grâce au monopole des infrastructures de stockage et de distribution. Des positions dont le groupe use et abuse : l’Autorité de la concurrence vient de le condamner à une amende de 100 millions d’euros pour avoir démarché abusivement ses clients historiques.