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Dior, The Kooples, Descamps… le BHV croule sous les plaintes des fournisseurs pour retard de paiement
Des dizaines de prestataires et de marques de grands groupes mais aussi de PME commercialisées dans le grand magasin ont saisi la justice pour obtenir leur règlement. Frédéric Merlin, le propriétaire des lieux depuis 2023, met ces retards sur le compte de la transformation de l’entreprise.


Quel est le point commun entre The Kooples, Balibaris, les Parfums Christian Dior, Diesel, Guess, les bijoux APM, Mac Douglas, Zapa, Simone Pérèle, Hugo Boss, Chantelle, Moulin Roty, ou encore Eram ? Toutes ces marques font partie des fournisseurs qui ont engagé un bras de fer avec la direction du BHV, le versement des impayés de leurs marchandises étant au cœur des revendications. L’Informé a enquêté sur ces problèmes devenus récurrents, qui inquiètent fournisseurs et salariés, et pris connaissance d’au moins une cinquantaine de procédures déclenchées ces derniers mois contre le grand magasin parisien racheté en 2023 aux Galeries Lafayette par le groupe SGM (Société des Grands Magasins) de Frédéric Merlin. Ce décompte déjà impressionnant n’est pas exhaustif, et il augmente quasiment chaque jour, touchant de grandes marques de textile, d’ameublement, mais aussi des PME et TPE commercialisant des marques pointues et plus confidentielles. Les relations du BHV ne sont pas seulement tendues avec les marques qu’elle distribue, puisque de nombreux prestataires de services (sécurité, communication, maintenance, etc.) sont également concernés.

La marque de décoration The Socialite Family, n’a cessé, par exemple, de réclamer son dû. Façon parcours du combattant… Après une mise en demeure restée sans effet, puis une assignation, elle a enfin récupéré, en mai dernier, 89 000 euros dus au titre des ventes réalisées de ses produits par le BHV pour les mois de novembre et décembre 2024, et janvier 2025. Une maigre consolation. Le temps que son dossier ne soit examiné, The Socialite Family a continué à accumuler les impayés. Selon un décompte arrêté au 20 mai, ils ont encore gonflé de 99 000 euros. La mésaventure de cette marque est emblématique du dilemme auquel sont confrontés les fournisseurs du BHV : pour faire du chiffre, il faut livrer de la marchandise… mais à quoi bon si elle n’est pas payée ?

L’Informé a échangé avec les représentants des organisations syndicales CFDT, CFTC, Sud et CGT du BHV. Tous nous ont précisé d’une seule voix : « Les impayés représentent une somme totale se montant à plusieurs millions d’euros. Mais on ne sait pas combien. » Et de préciser : « Les problèmes de paiement auprès des fournisseurs ont démarré après la reprise du BHV par la SGM. Et en 2025 les impayés se sont aggravés par rapport à 2024 ». Si la direction a indiqué à Mediapart que la dette envers les fournisseurs était de 14,5 millions au 18 juin, elle a décidé depuis de ne plus communiquer publiquement sur les montants, pour réserver ces informations uniquement à ses fournisseurs et à ses employés.

Pour les clients qui ne connaissent évidemment pas ces dérives financières du BHV, le constat est sans appel : au sous-sol, ils constatent des trous conséquents dans les assortiments de l’emblématique secteur consacré au bricolage. Au rez-de-chaussée, où règne habituellement une ambiance plus cosy, il est, par exemple, devenu impossible de trouver un sac à main Jerome Dreyfuss, un fournisseur pourtant historique du BHV. « Nous ne commercialisons plus la marque depuis environ un mois », nous confirme une vendeuse interrogée le lundi 21 juillet. Rien d’étonnant, car la griffe française et l’enseigne se sont quittées en mauvais termes. Après avoir mis en demeure le BHV de lui régler 83 500 euros en décembre dernier, la marque Jerome Dreyfuss s’est décidée à l’attaquer en référé fin mai. Le 10 juin elle a obtenu le versement de 44 000 euros (un désaccord subsistant sur le montant total qui lui revient). Et elle a obtenu une forte astreinte journalière pour récupérer rapidement le stock restant et faire disparaître tous les signes distinctifs de la marque. Le contrat de commission à la vente, qui régit les relations entre les deux parties, a pour sa part été résilié, aux torts exclusifs du BHV. Et des soucis de paiement de ce type, on en compte des dizaines !
Ces retards - ou absences - de paiements permettraient au BHV de se faire de la trésorerie sur le dos des fournisseurs, compte tenu du fonctionnement des grands magasins. Dans ce système, ce sont le plus souvent les marques qui emploient leurs salariés sur les corners du BHV. Ce dernier encaisse le montant des ventes, et en rétrocède une part aux marques, en y prélevant sa commission. Mais, depuis plusieurs mois, entre la théorie et la pratique, il y a un grand écart, qui inquiète tout cet écosystème. Lors de notre visite au BHV, le stand Swarovski, vide, était, par exemple, en plein démontage, la marque ayant décidé de quitter les lieux, comme l’ont fait avant elle Mellow Yellow et Bocage (chaussures), American Vintage (vêtements), Farrow & Ball (peintures), et de nombreuses autres.

Et, dans cette foire d’empoigne, les géants ne sont pas épargnés. La branche parfums de Christian Dior n’a, initialement, pas été mieux lotie que d’autres fournisseurs. Elle a réclamé, en référé, 251 000 euros au BHV pour les ventes réalisées en février et mars 2025. Effet de sa notoriété ou d’avocats plus pugnaces ? Elle a finalement eu gain de cause et a reçu son dû quelques jours avant que son dossier ne soit examiné par les juges consulaires. Si le BHV a sorti aussi vite le chéquier pour ce prestigieux fournisseur, c’est peut-être qu’il n’avait pas envie de se mettre à dos sa puissante maison mère LVMH. Le leader mondial du luxe approvisionne en effet le flagship parisien des produits de ses nombreuses marques. Tout comme il fournit les sept magasins Galeries Lafayette exploités par la SGM - propriétaire du BHV - en contrat d’affiliation depuis 2021 (Angers, Dijon, Grenoble, Le Mans, Limoges, Orléans et Reims).

Las ! De nombreuses PME n’ont pas eu droit à autant d’égard que le géant du luxe. Le marchand de papier peint Au fil des couleurs (cité sur France Inter) s’est pourvu en justice pour réclamer son dû. Et une myriade d’entreprises ont fait de même : Descamps (linge de maison), Sœur ou encore Sessùn (deux griffes de vêtements) , Red Design (meubles)… Et même des sociétés belges comme le marchand de bougies Baobab, et son compatriote Flamant Design, un spécialiste de la décoration.

D’autres marques plus ou moins connues, de bijoux notamment, en sont au même point. Pour afficher leur mécontentement, certains stands ont baissé le rideau pendant quelques semaines. Et il se murmure que plusieurs marques, lassées de ces problèmes, auraient tenté d’installer leur propre système d’encaissement pour toucher directement l’argent des ventes. Ce procédé - en violation des contrats signés avec l’enseigne - n’a finalement pas été mis à exécution, mais il est parfaitement symptomatique de l’ambiance qui règne dans le flagship. Une entreprise, sous couvert d’anonymat, a révélé à l’Informé que pour livrer ses produits au domicile des clients, elle passe désormais les commandes depuis son site internet, pour être sûre d’encaisser l’argent.« Pendant six mois, nous n’avons pas été payés, s’étrangle un autre fournisseur. Quasiment comme tout le monde… ». Ce dernier a finalement reçu récemment une petite partie de ses créances impayées. D’autres fournisseurs restent dans l’attente. « J’ai hésité à lancer une procédure car le pire qui pourrait arriver serait que BHV se retrouve en redressement judiciaire » explique l’un d’eux. Là, tout le monde serait dans la m… » Plusieurs observateurs craignent la reproduction d’un scénario à la Michel Ohayon. Cet autre entrepreneur venu de l’immobilier, à qui tout réussissait, s’était ensuite diversifié sur la distribution, en rachetant notamment Camaïeu, Gap puis Go Sport pour des sommes dérisoires dans l’objectif de les relancer. Mais ce petit empire s’était finalement effondré, faute d’investissements notamment.

La direction de la communication du BHV, qui a répondu à nos questions, fait état d’avancées. « Nos relations avec nos fournisseurs sont saines et constructives : nous avons reçu de nombreux messages de soutien et de nombreuses demandes entrantes, car le BHV reste une formidable vitrine pour les marques », soutient l’entreprise qui affirme avoir « mis en place un processus régulier depuis juillet : paiement des échéances les plus anciennes chaque mois pour tous les fournisseurs. » Et de nous indiquer : « À partir de fin septembre, nos nouveaux outils financiers nous permettront d’accélérer ce rythme, avec l’objectif de solder l’intégralité des dettes d’ici fin 2025. » Tout en reconnaissant avoir parfaitement conscience des difficultés qui persistent aujourd’hui. « Nous sommes totalement mobilisés, c’est une préoccupation quotidienne. »

Ces changements permettront-ils d’apaiser le climat ? « Aujourd’hui beaucoup de fournisseurs ne livrent plus rien. Ils limitent les risques car ils estiment que leur dette actuelle est déjà trop importante », commente un connaisseur du dossier. Échaudées, des entreprises qui viennent faire des travaux sur le site du BHV à Paris, exigent, par exemple, d’être désormais payées d’avance.

Et puis, certains emploient une méthode plus radicale. Un prestataire de l’enseigne à qui elle doit environ 900 000 euros depuis des mois, a fini par mettre un terme à son contrat fin juin, pour ne pas mettre sa structure en péril. « Lorsque l’enseigne appartenait encore aux Galeries Lafayette, nous n’avions aucun problème de ce type. Ensuite, la SGM a racheté le BHV, et les premiers impayés sont apparus au bout de six mois », témoigne l’intéressé qui, comme de nombreux témoins de cette enquête, ne préfère pas révéler son identité.

Lors du changement d’actionnaire, les délais de paiement prévus dans les contrats ont été modifiés et sont passés de 10 à 45 jours - ce qui, certes, reste dans les clous d’un point de vue légal - mais ce nouveau laps de temps n’a pas été respecté dans de nombreux cas. Une marque d’habillement évoque « un dossier difficile pour nous, et inédit à beaucoup d’égards ». Même si certains ont tiré leur épingle du jeu, comme Hugo Boss qui a vraisemblablement reçu les virements tant espérés.