(LeTemps.CH) Le succès de Sika renforce sa direction face à Saint-Gobain

Le feuilleton de la prise de contrôle de Sika par Saint-Gobain, qui a débuté en toute discrétion le 5 décembre dernier, s’enrichit d’un nouvel épisode qui conforte la position de la direction actuelle dans le conflit stratégique qui l’oppose au groupe français dirigé par Pierre-André de Chalendar.

Le groupe chimique suisse a publié mardi des résultats partiels au-dessus des attentes des analystes financiers. Le chiffre d’affaires 2014 progresse de 13% en monnaies locales, et de 8,3% en francs suisses, à 5,57 milliards de francs.

Les chiffres complets comprenant les bénéfices seront publiés le 27 février, mais Jan Jenisch, directeur de Sika, fait déjà miroiter un bénéfice d’exploitation (EBIT) supérieur à 600 millions de francs. Ce chiffre, jugé conservateur par les analystes financiers, représente une hausse de plus de 14%, alors que les prévisions antérieures du groupe chimique actif dans la construction se situaient dans la fourchette de 8 à 12%.

Mis dans la balance du conflit d’objectifs, et du calcul des synergies et des modalités d’intégration des affaires de Sika dans Saint-Gobain, ces résultats confortent la direction du groupe suisse dans ses intentions d’obtenir un autre modèle d’affaires que celui proposé par le groupe français, dix fois plus grand que lui.

«Nous ne pourrons pas atteindre nos objectifs de croissance avec le plan de Saint-Gobain», a averti mardi Jan Jenisch lors d’une conférence téléphonique. Il rappelle qu’il est dans l’entreprise depuis dix-huit ans et que l’équipe dirigeante actuelle n’est pas étrangère aux résultats enviés par Saint-Gobain. La marge bénéficiaire moyenne du groupe suisse entre 2010 et 2013 se situe à 10,2%, contre 8,3% pour Saint-Gobain.

Au-delà du sentiment d’inégalité lié au fait que le groupe français peut, grâce à la clause d’opting out, prendre le contrôle de Sika en détenant 16% du capital cédé par la famille Burkard, la direction ne comprend pas comment Sika pourra rester en concurrence avec Saint-Gobain dans le secteur en forte croissance des mortiers. En fait, la direction de Sika rêve de pouvoir gérer ce secteur d’affaires de Saint-Gobain, incarné par l’entreprise Weber. Celle-ci est près de cinq fois plus importante que la division mortiers de la société chimique suisse. Absorber ainsi un ancien concurrent créerait des synergies de 150 millions d’euros, au lieu de 70 millions attribués à Sika dans le plan de Saint-Gobain, affirme Jan Jenisch. Le patron du groupe français propose, lui, une stratégie de simple complémentarité avec Weber, dont le chiffre d’affaires annuel représente 2,3 milliards d’euros.

Cette forme de différenciation des gammes de produits de mortier selon les marchés est jugée aberrante par la direction de Sika. «La logique industrielle veut qu’on crée des synergies globales basées sur une réduction des coûts et un réseau d’usines plus efficace», explique Jan Jenisch. Il a réitéré mardi son intention de quitter l’entreprise si la position stratégique de Saint-Gobain ne s’infléchissait pas. «Je ne peux pas exécuter le plan de Saint-Gobain. Il n’est pas réaliste selon l’ensemble de la direction», estime le patron de Sika.

Quelle est l’ambiance au sein du personnel de l’entreprise? «Tout le monde se pose des questions. Je ne fais pas de commentaires sur le thème de départs éventuels d’employés. Tout ce que je peux dire, c’est que je mets tout en œuvre pour préserver le parcours fructueux de l’entreprise», affirme Jan Jenisch.

Il confirme qu’il n’y a toujours aucun dialogue avec Saint-Gobain sur un changement de plan stratégique. «Pour l’instant il n’y a aucune discussion avec les responsables de Saint-Gobain, mais je pense et j’espère qu’il y en aura. Ne serait-ce que pour lever les incertitudes», plaide le directeur de Sika. Les marchés ont été un peu rassurés, mardi, par les résultats. Le titre était en hausse de 4,57%, à 3135 francs, à la clôture de la bourse, alors qu’il s’achetait à 3899 francs avant l’annonce de la prise de contrôle de Sika par Saint-Gobain. L’avenir reste flou. «Dans la situation actuelle, je ne peux émettre aucune prévision sur la croissance possible en 2015», constate Jan Jenisch.