L’Etat s’est doté d’un instrument de pouvoir avec le droit de vote double
L’Etat peut céder des actions sans réduire son influence. A la clef, un pactole potentiel de plus de 16 milliards d’euros.
l’actionnariat long terme et lutter contre le court-ter- misme de certains investisseurs, jugé néfaste. La généralisation du droit de vote double pour tout actionnaire détenant des titres au nominatif depuis plus de deux ans répond à cet objectif. C’est ainsi que les politiques ont justifié ce volet boursier dans la loi Florange, ins- piré, il est vrai, des traumatismes créés par les OPA sur Pechiney et sur Arcelor – qui ont conduit à la disparition de deux symboles de la France, voire de l’Europe indus- trielle. Voilà pour la théorie.
Dans les faits, cet objectif affiché a déjà fait long feu. Le prétendu « outil de fidélisation des actionnai- res investis dans la durée » s’est transformé en instrument de pou- voir. Le premier gagnant est l’Etat actionnaire. Renault, Air France, Engie (ex-GDF Suez), Orange : le gouvernement a veillé au grain. Il n’a pas hésité à monter au capital quand cela s’avérait nécessaire pour atteindre une minorité de blocage.
Aux limites
du politiquement correct Chez Renault, il a voulu avant tout empêcher que le groupe passe en régime de droits de vote simple. Et de peur de ne pas peser assez à l’assemblée générale avec ses 15 % des droits de vote, il n’a pas hésité à investir jusqu’à 1,2 milliard d’euros pour faire grimper ses parts à 19,7 %. Peu importe le bras de fer avec la direction de Renault ou avec l’allié japonais Nissan, peu importe que cette montée au capital ne soit que temporaire (l’Etat s’est engagé à revendre ses titres après l’assem- blée générale), peu importe que la technique employée soit plutôt celle d’un financier que d’une auto- rité publique. L’enjeu est tel que l’Etat a bravé les foudres du politi- quement correct. Et reproduit la même stratégie.
Chez Air France, aussi, il a acheté des actions avant l’AG, mais la dépense est moindre. Montant de l’acquisition : entre 33,15 et 45,9 millions pour 1,7 % de titres en plus, soit 17,5 % du capital. Grâce aux droits de vote double, le gouver- nement peut vendre des titres, sans réduire son poids dans les groupes dont il est actionnaire.
Concrètement, c’est donc poten- tiellement le jackpot pour l’Etat, dont les participations cotées repré- sentaient, au 31 mars 2015, 80,7 mil- liards d’euros. Habilement utilisée, la loi Florange est un moyen de se constituer une jolie cagnotte. Dans une étude réalisée fin mars, Exane BNP Paribas a évalué la part du capital que le gouvernement pour- rait céder tout en maintenant son
80,7
MILLIARDS D’EUROS
Le montant global
des participations cotées de l’Etat, au 31 mars 2015.
influence. Cela pourrait représen- ter – au maximum – 10 % du capital d’EDF, 11,7 % d’Engie, 10,7 % des actions d’Orange, 3 % d’Areva, 0,5 % d’ADP, 1,4 % de Safran, 6,7 % chez AirFranceetunpeuplusde6%de Renault. Au total, ces cessions de participations cotées lui permet- traient de dégager la bagatelle de 16,45 milliards d’euros (calculé au cours de clôture de mi-avril).
Grâce aux droits de vote double, l’Etat est en mesure de gérer ses par- ticipations de façon plus active. D’ailleurs, pour récompenser l’actionnariat de long terme, il y a d’autres outils : les dividendes majorés, les plans d’attribution d’actions gratuites. On peut aussi encourager l’actionnariat salarié.
L’homme d’affaires breton, Vin- cent Bolloré, premier actionnaire de Vivendi, a usé des mêmes armes que l’Etat pour asseoir son pouvoir dans le groupe de médias avec 14,5 % du capital. Le procédé est tel- lement habile que les Italiens s’en sont inspirés. A l’été 2014, les droits de vote double ont fait leur appari- tion dans la péninsule, alors qu’ils
n’y avaient jamais eu droit de cité. L’Etat a indiqué que c’était pour récompenser l’actionnaire de long terme. Mais lui aussi détient de grosses participations dans de grandes entreprises cotées, comme l’électricien Enel, le pétrolier ENI, Finmeccanica, SNAM ou Terna.
Xavier Huillard, patron de Vinci, n’a pas eu peur de mettre les points sur les « i » dans une interview mi- avril à Bloomberg : « Le seul intérêt des droits de vote est de permettre de prendre le contrôle des sociétés sans avoir à détenir une majorité des
actions », a-t-il indiqué.