Patrick Drahi : « Mon projet industriel est un projet patriote, un vrai made in France »
Le patron de Numéricable défend son projet de reprise de SFR alors que le gouvernement, par l’intermédiaire d’Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif s’est déclaré en faveur de Bouygues qui a promis de céder son réseau d’antennes mobiles à Free s’il était choisi comme repreneur de SFR.
Patrick Drahi, fondateur de Numericable. - Aude de CAZENOVE/REA Mardi, vous avez donné trois jours à Vivendi pour choisir ou rejeter votre offre de rachat de SFR. Pourquoi ce délai très court ? L’AMF a souhaité que nous communiquions. Nous avons fait une offre ferme qui expire vendredi, et elle n’a pas bougé. j’y travaille depuis 7 ans. l’avenir des télécoms, c’est le convergence du fixe et du mobile, et non la fusion des opérateurs mobiles en déclin, qui ne savent pas faire du très haut débit fixe. Sur quoi repose votre projet industriel avec SFR ? Notre projet est très clair, c’est le résultat d’une longue réflexion, et pas de seulement deux semaines. Il se base sur la technologie et la simplicité. La technologie, c’est la complémentarité des réseaux fixe et mobile. C’est une vraie tendance en cours dans l’industrie des télécoms, c’est le sens de l’histoire et pas seulement une vision franco-française du secteur. Avec l’explosion des usages et des données, les réseaux mobiles ont besoin de se densifier. les offres convergentes vont devenir indispensables. En mariant notre réseau avec la puissance commerciale d’une marque comme SFR, nous serons capables de recruter près de cinq millions de clients en quatre ans. Le développement de la fibre pour les entreprises est une autre point fort de notre projet, car nous deviendrons le numéro 2 du marché entreprises avec 20% de part de marché. Quel est votre plan pour vous développer dans le mobile sur un marché difficile où l’on reste à quatre opérateurs ? SFR est une superbe entreprise mais souffre d’une terrible complexité commerciale. Il y a beaucoup trop d’offres et les clients sont perdus. Cela nécessite donc des changements en profondeur. Pour y parvenir, il faut faire preuve de courage. Mon projet est un projet industriel de long terme, et mon ambition est de fournir un service de qualité aux clients, à prix constant. Ce travail de simplification de l’offre permettra d’économiser beaucoup d’argent, notamment au niveau de l’informatique. Actuellement, SFR dépense près de 400 millions d’euros dans l’informatique chaque année. A titre de comparaison, c’est 20 millions chez Numericable. Notre projet est par ailleurs parfaitement compatible avec un passage de 4 à 3 opérateurs mobiles. « Notre offre n’est pas dépendante des fluctuations boursières à court terme » Numericable a perdu 20% de sa valeur boursière en une semaine. Cela ne vous inquiète pas de voir que le marché semble plus convaincu par l’offre de Bouygues sur SFR que par la vôtre ? Allez-vous relever votre offre ? Notre offre n’est pas dépendante des fluctuations boursières à court terme. La vraie conviction du marché se construira lorsqu’il disposera d’une information complète et précise, et pas simplement de rumeurs. Mon offre est formulée à hauteur de 10.9 milliards d’euros en cash, plus 32% de l’entité combinée. Elle est valide depuis le 5 mars, ne n’ai pas de raison de la modifier et je n’ai qu’une parole. Vous habitez à Genève, votre société est basée au Luxembourg et cotée à Amsterdam et vos holdings personnels sont à Jersey et Guernesey. N’est-ce pas un peu normal que votre profil inquiète les pouvoirs publics ? Il faut faire la part des choses entre les insinuations et la vérité. J’habite en Suisse depuis 1999, soit un tiers de ma vie puisque je viens de fêter mes 50 ans. J’ai travaillé pour un câblo-opérateur américain UPC, Mon patron m’a proposé d’ouvrir le siège européen à Genève. J’y suis resté, avec ma femme et mes 4 enfants. Puis en 2001-2002, j’ai quitté UPC pour créer ma société, Altice. Pour la première fois de ma vie, j’ai réussi à trouver des capitaux français pour développer le câble dans ce pays, avec la Société Générale, et Pechel Industries. Ils m’ont demandé d’installer le siège de mon entreprise au Luxembourg. Au passage, la Société Générale a fait 30 fois sa mise en 2005 grâce à nous. Mon holding personnel est à Guernesey, je l’ai créé en 2002 et j’avais déjà quitté la France depuis 1999. Toutes ces informations sont publiques depuis toujours. Je rappelle que 60% de Bouygues est coté en Bourse. Les investisseurs qui sont à son capital sont en grande partie des fonds de pension anglo-saxons. « Je serai le président de ce nouvel ensemble » Altice est cotée à Amsterdam, comme bon nombre de fleurons français y sont domiciliés ou cotés : Airbus, Air France, STMicro, Gemalto, Unibail ou encore le futur Publicis-Omnicom. Le Gouvernement a des attentes, j’y réponds. Mon projet industriel est un projet patriote, un vrai made in France. Nos fournisseurs – Alcatel, Sagemcom, Technicolor – sont français et pas asiatiques. C’est une réalité depuis des années, pas une promesse électorale. Numericable et SFR sont des entreprises françaises, le nouvel ensemble aura son siège, son management, sa cotation française et paiera ses impôts en France. Je serai le président de ce nouvel ensemble. Où allez-vous chercher les 12 milliards d’euros de synergies promises dans votre projet ? Je n’ai moi-même jamais évoqué ce chiffre officiellement en raison de la confidentialité des discussions. Le rapprochement entre Numericable et SFR générera plus d’un milliard de synergies de cash flow par an. Nous avons en plus et surtout la capacité à créer une entreprise de croissance. Par ailleurs, nous avons la capacité d’améliorer le service dans le fixe, en apportant une vraie valeur ajoutée. Notre projet, c’est également la garantie pour le gouvernement de ne pas avoir à supporter de nouveaux licenciements dans cette période de crise. Nous maintiendrons tous les emplois et nous en créerons des nouveaux. Nous inscrirons ces engagements dans les licences de SFR. Bouygues promet de dépenser 400 millions d’euros par an dans la fibre optique jusqu’au domicile (FTTH) après la fusion… Avec 400 millions d’euros, vous installez au maximum 700.000 prises par an, et encore à condition d’avoir eu les autorisations pour la voirie, l’immeuble, etc. Cela veut dire qu’en trois ans ils auront 2 millions de prises, il en manquera 10 millions pour réaliser le plan très haut débit ! En 2006-2007, quand tous les opérateurs télécoms ont promis d’investir dans la fibre optique, j’avais parié qu’une seule entreprise y parviendrait d’ici à 2012, Numericable. Les faits m’ont donné raison. J’ai commencé à tirer de la fibre en 2005, et aujourd’hui Numericable dispose de plus de 5 millions de foyers éligibles. Free avait promis 4 millions de prises en 2007 à échéance 2012. Nous sommes en 2014 et Free n’en a que quelques milliers Les opérateurs télécoms ne peuvent pas faire autant que nous. Nous avons pris de l’avance en investissant environ 2,5 milliards d’euros dans la fibre chez Numericable, et avant moi les sociétés dont j’ai racheté le réseau, France Télécom, la Caisse des Dépôts, EDF, la Générale des Eaux, etc. avaient déjà mis 6,5 milliards d’euros depuis 1978. « Notre projet est le seul capable de fibrer la France » Allez-vous déployer de la vraie fibre optique jusqu’au domicile, ou bien du câble, très asymétrique et aux débits limités ? Mon projet, c’est le très haut débit, comme le souhaite le gouvernement. Nous respecterons évidemment les engagements déjà pris par SFR. Avec SFR, nous allons déployer 12 millions de prises d’ici à 2017 et 15 millions d’ici 2020. nous raccordons à peu près 1 million de nouveaux foyers par an, et SFR va nous aider à tirer les 2 millions qui manquent. Alors que jusqu’à présent nous ne faisions que moderniser le réseau câble existant, qui couvre un peu moins de 40% de la population, nous allons pouvoir l’étendre au-delà de notre empreinte historique. Quant aux capacités de notre réseau, sachez que nous pouvons faire du 100 mégabits par seconde symétrique avec Numericable. Il y a quatre ans, nous avons expérimenté le 1 gigabit par seconde. Nous sommes des entrepreneurs, des spécialistes des télécoms.Notre projet est le seul capable de fibrer la France. Notre projet est une chance pour les Français. On reproche à votre offre d’être assise sur un fort endettement qui fragilisera le nouvel ensemble. Que répondez-vous ? Altice se finance en partie par de la dette, comme toute les sociétés, mais son niveau d’endettement est tout à fait modéré et plus faible que la plupart des câblo-opérateurs. Je détiens Altice à 75 % avec mon management, car j’investis systématiquement avec ce dernier. Et je me suis jamais versé aucun dividende car ma philosophie est de réinvestir tous mes bénéfices dans la société. Je désendette mon groupe de 0,7 fois par an. Vous vous rendez-compte de ce que cela veut dire : je produis 600 millions d’euros de cash flow par an. Le groupe Bouygues fait porter la dette à l’ensemble Bouygues Telecom-SFR qu’il souhaite construire, il ne prend donc aucun risque. Moi je fais une augmentation de capital de 3 milliards d’euros, et je la garantis à 100%. Dans un projet industriel, il faut du courage et de la responsabilité. On dit que vous avez garanti à Vivendi une option pour reprendre la moitié de sa participation dans le futur ensemble à hauteur de 1,4 milliard, ce qui risque d’alourdir encore votre dette ? C’est faux Il y a visiblement un sujet à examiner pour l’Autorité de la concurrence sur la télévision payante, puisque vous êtes fournisseur de contenu et Vivendi aussi via CanalSat… La gouvernance du nouvel ensemble sera organisée de telle sorte que Vivendi aura des droits d’actionnaire compatibles avec cette exigence de l’autorité de la concurrence. « Un mariage Bouygues-SFR, s’il se concrétise, ne pourra pas remplir toutes les promesses faites actuellement» Que comptez-vous faire si votre offre n’est pas retenue ? Je continuerai à développer le très haut débit en France avec Numericable. Le potentiel de croissance reste de toute façon important. Après, il ne faut pas se faire d’illusions. Un mariage Bouygues-SFR, s’il se concrétise, ne pourra pas remplir toutes les promesses qui sont faites actuellement. Il y aura notamment de la casse au niveau social. Moi de mon côté, j’ai le temps et je construis et développe mon groupe, aujourd’hui 2ème câblo-opérateur européen. Arnaud Montebourg a pris parti pour l’offre de Bouygues. Les rumeurs vont bon train sur votre compte. Avez-vous le sentiment d’être rejeté par vos compatriotes ? Ne comptez pas sur moi pour commenter l’agitation médiatique et politique de ces derniers jours. Je suis trop respectueux du conseil de surveillance de Vivendi et de l’Autorité de la concurrence qui seront seuls décisionnaires finaux. Nous avons réussi à bâtir un groupe qui est dix fois plus important que Numericable en France. On m’a déroulé le tapis rouge dans tous les pays où j’ai investi, au Portugal, en Israël, en Belgique ...parce que partout, ce qui comptait c’était l’investissement, l’investissement et l’investissement.. J’ai récemment été très bien reçu en République dominicaine, où j’ai racheté la filiale d’Orange. Aujourd’hui l’important, en France comme en ailleurs, c’est que nous avons le meilleur projet industriel, réfléchi depuis sept ans mûri, construit depuis des années, et non ficelé en quelques jours. Notre projet est clair, simple, rassurant pour les salariés et pour les consommateurs. Chez Numericable, on n’a qu’une seule passion, c’est notre métier d’opérateur et l’investissement dans le très haut débit. ■