Alstom : bras de fer autour de la participation de Bouygues
Les négociations sont serrées entre le groupe Bouygues et l’Etat, qui a annoncé hier son intention de prendre 20% du capital d’Alstom, dont Bouygues détient aujourd’hui 29,4%. Si l’Etat a annoncé son intention d’entrer « sur une base de prix de marché » (28 euros à la clôture vendredi soir), Bouygues n’entend pas brader sa participation, inscrite dans ses comptes à 34 euros. Selon l’AFP, il demanderait 35 euros. La négociation doit être bouclée avant l’ouverture de la bourse, lundi.
Ce samedi, François Hollande a déclaré qu'il espérait des avancées "d'ici la fin de la journée" avant de préciser que "s'il n'y avait pas ces avancées, s'il n'y avait pas cette vente à un prix qui, pour le gouvernement soit acceptable, alors il y aurait nécessairement à revenir sur l'alliance telle qu'elle vient d'être annoncée".
En tout état de cause, l’Etat dispose de moyens de pressions sur le groupe, qui dépend en grande partie des pouvoirs publics. « Nous avons suffisamment de relations globales avec Bouygues sur beaucoup de sujets pour que cela ne se passe pas mal. L’offre MHI/Mitsubishi reste d’ailleurs toujours possible », note une source gouvernementale.
L’exécutif a créé la surprise vendredi soir, en invitant l’Etat dans le dossier Alstom. « Le gouvernement a pris la décision d’entrer dans le capital d’Alstom à hauteur de 20% et de devenir le principal actionnaire de cette entreprise », a déclaré le ministre de l’Economie Arnaud Montebourg lors d’une conférence de presse. L’Etat rachètera pour cela les deux tiers de la participation de Bouygues qui détient aujourd'hui 29,4% des actions du groupe. Evaluée à 1,7 milliards d’euros au derniers cours d‘Alstom, cette entrée au capital pourrait être financée par l’APE (Agence des participations de l’Etat) ou Bpifrance, sans qu’il soit nécessaire de céder des actifs.
Le choix de General Electric
Arnaud Montebourg a aussi annoncé que le choix de l’Etat s’était porté sur l’offre amendée du groupe américain General Electric , qui a été préféré aux concurrents Siemens et Mitsubishi Heavy Industries . Mais sous conditions « rigoureuses et respectueuses des intérêts de la France », a poursuivi le ministre. L’Etat appliquera le décret du 14 mai sur les investissements étrangers en France, lui permettant de s’opposer à une acquisition dans le secteur stratégique de l’énergie.
« Alstom est maintenu dans la plupart de ses activités », s’est félicité Arnaud Montebourg, évoquant une « alliance entre égaux, de la nature de celle qu’avaient constituée il y a quarante ans Safran et General Electric», et bien loin du « rachat-absorption-dévoration », envisagé par l’américain à l’origine.
Le premier ministre Manuel Valls a aussi salué ces annonces, indiquant que le choix de GE revenait pour "beaucoup à l'engagement d'Arnaud Montebourg", et que, "en termes de méthode, c'est l'anti-Florange", en référence au conflit qui avait opposé à l'automne 2012 Jean-Marc Ayrault et Arnaud Montebourg, qui militait à l'époque pour une nationalisation du site ArcelorMittal de Florange. De son côté, la CFE-CGC, premier syndicat du groupe français, a affirmé que l'entrée de l'Etat au capital d'Alstom était "rassurant" et qu'il ne faisait "aucun doute maintenant que le conseil d'administration choisira General Electric".
"Bruxelles est le principal obstacle à la création de champions européens"
Arnaud Montebourg a qualifié l'offre de Siemens et Mitsubishi, "très sérieuse, très crédible, très sérieusement travaillée ». Mais elle s’est « heurtée aux règles de la concurrence qui sont surveillées par la Commission européenne. Bruxelles est le principal obstacle à la création de champions européens », a-t-il déclaré. Le soutien du management à l’offre de GE, et l’antériorité des discussions avec le groupe américain, ont sans doute aussi joué un rôle essentiel. « Si nous avions eu les deux offres au même moment, elles se valaient », souligne une source gouvernementale.
La présentation de l’opération est habile et avantageuse pour les pouvoirs publics qui peuvent se targuer d’avoir préservé les intérêts français. Et ce, même si, au final, GE rachètera bien des pans entiers de l’équipementier français : les turbines à gaz, une grande partie des turbines à vapeur, 50% des renouvelables et des réseaux électriques.
« Le deal n’en renforce pas moins Alstom, puisqu’il lui fournit du cash pour se désendetter, et lui permet de bénéficier du bilan de General Electric pour proposer à ses clients des financements sur ses projets, point clé dans ses métiers », insiste-t-on à Bercy. La décision d’entrer en négociations exclusives avec GE revient maintenant au conseil d’administration d’Alstom, qui a tenu une première réunion vendredi soir et devrait se décider avant l’ouverture de la bourse lundi matin, si les discussions avec Bouygues sont débloquées d’ici là.
Un scénario inverse à celui de 2006
Le projet du gouvernement de racheter 20% d’Alstom à Bouygues constitue le scénario exactement inverse de 2006, quand le groupe de BTP avait repris la part de l’Etat dans le spécialiste des infrastructures de transport et d’énergie.
En avril 2006, Bouygues avait acquis les 21,03% que l’Etat détenait au capital d’Alstom depuis le sauvetage public de celui-ci en juillet 2004. En 2007, la participation de Bouygues avait atteint 25,3%, a ensuite dépassé un temps la barre des 30%, avant de retomber au niveau actuel de 29,4% à l’issue d’une augmentation de capital d’Alstom, fin 2012, que Bouygues n’avait pas suivie à l’époque.
La participation de 20% dans Alstom représenterait 1,7 milliard d’euros, sur la base de la capitalisation boursière actuelle du groupe selon des données Thomson Reuters. En 2006, Bouygues avait racheté la part de l’Etat environ deux milliards d’euros.