Le président de Gameloft : « Avec Vivendi, nous reviendrions vingt ans en arrière »
Le 21 mars, Vivendi a lancé une OPA sur le capital de l’éditeur de jeux pour téléphones mobiles Gameloft, dont il a déjà acquis 30 %. Le groupe présidé par Vincent Bolloré est passé devant la famille Guillemot, qui détient 21 % des actions. Le président de Gameloft, Michel Guillemot, explique pourquoi ses actionnaires n’ont pas intérêt à apporter leurs titres à l’offre de l’homme d’affaires breton.
Que dites-vous aux actionnaires qui pourraient être tentés par l’offre de Vincent Bolloré ?
Vivendi est arrivé en octobre, à un moment où les dépenses, du fait d’importants investissements, étaient élevées, et les résultats assez bas. Cela leur a permis de développer une rhétorique selon laquelle Gameloft ne rapportait rien. Je dis aux actionnaires d’opter pour le plan d’affaires que nous avons présenté le 22 mars, afin de pouvoir transformer leurs investissements en résultat. L’OPA les priverait de la plus-value que Gameloft va créer.
Où en est le développement de Gameloft, qui a connu d’importantes pertes en 2015 ?
En 2013, le jeu mobile a vu émerger le « freemium » : le jeu est gratuit, l’achat de contenus supplémentaires payant. Ce mode de financement ne repose que sur un petit pourcentage de payeurs. J’ai donc choisi en 2014-2015 de créer notre propre régie publicitaire « programmatique » (automatisée) pour le compléter. Cette régie peut générer 150 millions d’euros de revenus supplémentaires par an.
Avez-vous été en contact avec Vincent Bolloré ou Arnaud de Puyfontaine, le président du directoire de Vivendi ?
Arnaud de Puyfontaine m’a contacté une seule fois en décembre, une semaine après m’avoir lancé un ultimatum. On ne discute pas avec un pistolet sur la tempe et, de toute façon, je n’ai pas le droit d’aller négocier en catimini avec un actionnaire pour lui donner des avantages qui n’iraient pas forcément dans le sens des autres actionnaires.
Mais ne devez-vous pas écouter tous les actionnaires ?
Je ne dois favoriser ni les uns ni les autres. Vivendi explique qu’il va nous aider à nous développer à l’international, c’est déjà 96 % de notre chiffre d’affaires ! Ils veulent nous donner du cash, nous en avons déjà. Tout ce dont la société a besoin, c’est de laisser le plus de liberté possible à ses développeurs. Cela ne fonctionne pas dans un conglomérat. On passerait d’une société qui travaille pour les grandes plateformes, Google, Apple, Facebook, à un éditeur qui crée des jeux pour des opérateurs comme Telecom Italia [dont Vivendi est actionnaire]. L’opérateur italien ne représente que 0,3 % de notre chiffre d’affaires.
Vivendi ne dit pas vouloir tout remettre en cause…
Vivendi dit qu’il ne veut rien demander. Mais regardez ce qui s’est passé chez Canal+, Dailymotion, Telecom Italia. Que reste-t-il du management ? Depuis vingt ans, la méthode de Vincent Bolloré est toujours la même. Nous ne sommes pas naïfs. Virer le fondateur d’une société de technologies, qui nécessite un très haut niveau de confiance entre ses salariés et son management, est un bon moyen de la tuer.
Pourriez-vous faire entrer de nouveaux actionnaires au capital de Gameloft ?
Nous avons beaucoup de partenaires en Asie, où nous avons mené une importante restructuration. Nous avons fermé nos studios en Corée, au Japon et en Chine pour travailler avec des partenaires locaux. Ces acteurs ont les moyens d’investir. Mais nous ne les démarchons pas, même si la réputation de Gameloft est élevée.
Votre concurrent King a été racheté par Activision, Supercell par SoftBank. Un éditeur mobile peut-il conserver son indépendance ?
Ces sociétés continuent d’avoir leur autonomie. Aucune n’a été absorbée. Si Gameloft était rachetée et passait à un management de la terreur, il y a des chances que les créatifs, qui n’ont que la rue à traverser pour aller travailler ailleurs, quittent l’entreprise. La perte de valeur potentielle est considérable.
Selon des analystes, Vivendi viserait Gameloft pour obliger Ubisoft, dont il détient 15 %, à négocier, en créant des divisions dans votre famille…
Avec mes frères, nous ne sommes pas du tout divisés. Mais nos deux sociétés sont gérées de façon indépendante et dans l’intérêt de leurs actionnaires respectifs. On a reproché à Ubisoft de ne pas protéger Gameloft, mais si un jour Ubisoft rachetait Gameloft, ce serait uniquement dans l’intérêt des actionnaires des deux sociétés. Ce scénario n’est pas à l’étude aujourd’hui.
Avec Yves [le patron d’Ubisoft], nous sommes d’accord pour dire qu’il y a incompatibilité. Instrumentaliser Gameloft au service d’un groupe de médias n’a aucun sens. Je ne serais pas ravi que Gameloft arrête de créer ses jeux qui cartonnent pour faire des extensions de films. On reviendrait vingt ans en arrière. Plus personne ne fait de jeux pour les films, à part pour des univers permanents comme Star Wars ou Les Minions. Les idées de Vivendi ne font pas rêver.
Allez-vous continuer de vous renforcer au capital ?
Mes quatre frères et moi possédons 20 % chacun du holding Guillemot Brothers, qui a une participation dans Gameloft et dans Ubisoft. Grâce à nos partenaires bancaires, nous sommes montés de 22 % à 29 % en droits de vote de Gameloft. Nous pourrions continuer. Nous sommes très peu endettés.
Vous avez déjà été attaqués par Electronic Arts, pourquoi ne pas avoir mieux protégé le capital de Gameloft ?
Nous avons choisi de réinvestir tous les bénéfices dans la société, alors que nous aurions pu racheter des actions pour nous renforcer au capital. J’aurais pu arrêter d’investir. Mais Gameloft aurait valu deux fois moins cher dans trois ans.