La France va-t-elle vraiment laisser filer Atos ?
SOUVERAINETÉ Très endetté, Atos, le géant français du cloud et des services informatiques, doit parvenir à un accord
avec ses créanciers d’ici au 26 avril. Plusieurs solutions sont sur la table, mais une seule est française
Est-il vraiment raisonnable de laisser des puissances étrangères gérer les supercalculateurs qui servent à faire fonctionner nos centrales nucléaires ? N’est ce pas prendre un risque que de laisser des entités que nous ne connaissons pas prendre le contrôle d’une entreprise qui, entre autres, héberge des données sensibles comme les dossiers médicaux numériques des Français, les informations de la moitié des entreprises du CAC 40, ou encore des éléments de communication de notre force de dissuasion nucléaire ? Ou qui gère l’infrastructure de la cellule de crise du ministère de l’Intérieur ou toute l’informatique pour les JO ? Et, plus généralement, estce vraiment la meilleure chose à faire que de laisser filer une pépite française qui a tout pour devenir demain leader de son secteur ?
C’est pourtant ce qui se passe actuellement avec Atos, spécialiste des services informatiques, du cloud et des supercalculateurs.
Et c’est d’autant plus étonnant à l’heure où le gouvernement semble vouloir bloquer la vente à des Indiens de Biogaran, la filiale du laboratoire Servier, leader français des génériques, pour ces mêmes questions de souveraineté.
Il faut dire qu’Atos est un géant fragilisé. L’entreprise a été mal gérée et a grandi trop vite, avec des rachats mal maîtrisés et surtout mal intégrés. Elle est surtout très endettée, à hauteur de 4,6 milliards d’euros. L’actuelle
direction du groupe, dont la valeur en Bourse s’est effondrée ces derniers mois, a laissé jusqu’au 26 avril à ses créanciers et d’éventuels investisseurs pour trouver le moyen de diviser par deux sa dette et injecter au moins 1,2 milliard d’euros d’argent frais.
Selon les informations du quotidien Les Échos, certains créanciers comptent justement faire cette semaine une offre à Atos et convertir une partie de la dette en capital. Mais, bien évidemment, ils réclament en échange le contrôle de l’entreprise. Parmi ces créanciers, une partie sont des institutionnels français (AG2R, Amundi…), mais on trouve surtout des hedge funds américains, tels DE Shaw et Tresidor, qui détiennent la moitié de la dette, dont une partie arrive à échéance en 2024-2025. Et ce sont ces spécialistes du trading à haute fréquence qui sont à l’offensive actuellement pour tenter de
prendre le contrôle d’Atos. Mais ces fonds ne sont pas les seuls détenteurs de la dette : l’autre moitié est aux mains de banques, dont BNP Paribas, Société générale ou encore BPCE. Or ces dernières ne seraient pas emballées à l’idée de convertir leur dette pour injecter de l’argent dans Atos. Il se dit qu’elles pourraient toutefois se laisser convaincre si la tentative de prise de contrôle par ces hedge funds était adoubée par l’État français, soucieux de trouver une solution pour assurer la survie d’Atos et éviter la faillite. Sachant que, malgré son importance stratégique, toute idée de nationalisation
du groupe a été écartée.
Depuis le 9 avril, l’État possède déjà une action dite de référence, ou « golden share », qui lui assurera une place au conseil d’administration et un contrôle sur les activités les plus sensibles. « Nos deux priorités sont : trouver une solution pérenne pour le groupe Atos et ses salariés et mettre en place une solution souveraine pour les activités stratégiques », assure-t-on à Bercy. Car l’arrivée de ces fonds spéculatifs, sans vision industrielle à long terme, est rarement une bonne nouvelle en matière d’emploi notamment. Or un peu plus de 12 000 salariés d’Atos sur 95 000 sont français. « Si la prise de contrôle par les fonds se confirmait, nous n’hésiterions pas à monter au créneau et à faire entendre notre voix pour défendre les salariés et l’emploi », affirment ainsi des représentants syndicaux de l’entreprise.
Mais les créanciers d’Atos ne sont pas les seuls à s’intéresser à ce qui, malgré les difficultés, reste une pépite. Cela fait ainsi plusieurs mois que le milliardaire tchèque Daniel Křetínský tourne autour de ce groupe, qui a réalisé 10,7 milliards
d’euros de chiffre d’affaires en 2023, dont 10 % en France. L’été dernier, des sénateurs et députés français, dont Bruno Retailleau, s’étaient émus du fait que le récent repreneur de Casino puisse potentiellement devenir le futur propriétaire
d’au moins une branche de l’entreprise.
À la fin du mois de février dernier, Atos et Daniel Křetínský avaient conjointement annoncé et acté l’échec de leurs négociations autour d’une cession de la branche d’infogérance du groupe. Mais en coulisses, les équipes du
milliardaire s’activeraient toujours avec, cette fois-ci, l’idée d’un rachat plus large, à l’exception de la branche cybersécurité et défense. Ce que tout le monde semble oublier, ou ne veut pas voir, c’est qu’il existe pourtant une autre
solution, française elle, à la reprise d’Atos.
Le risque d’une vente à la découpe
Il s’agit de l’entrepreneur David Layani, président fondateur du groupe Onepoint, lui aussi spécialiste de la transformation numérique des entreprises. Il est entré au capital d’Atos à l’automne dernier et en est aujourd’hui le premier actionnaire, avec 12 % des actions. Il a surtout un projet industriel pour l’entreprise, qu’il veut développer afin d’en faire un géant mondial du cloud, du calcul et de l’intelligence artificielle. C’est d’ailleurs sous son impulsion que l’entreprise a entamé la restructuration de la dette… et réveillé l’appétit des hedge funds. « Mais le métier de ces fonds, c’est de faire des opérations à court terme, sans réellement investir ni avoir de projet industriel », analyse un bon connaisseur du dossier.
Le risque étant, s’ils prennent le contrôle, de voir certains clients se détourner d’Atos. « Si c’était le cas, plusieurs grandes entreprises, dont des groupes du CAC 40, nous ont déjà fait savoir qu’elles ne nous suivraient pas », s’inquiète-t-on en interne.
D’autant que ces fonds ne sont pas réellement unis : s’ils réussissent leur opération, une fois propriétaires de l’entreprise, il faudra encore qu’ils s’entendent pour savoir qui sera le réel porteur du projet. À moins que ces fonds ne cherchent qu’à faire monter les enchères, pour ensuite revendre l’entreprise à la découpe. « Une vente à la découpe, alors que l’entreprise est sur un marché porteur et en pleine croissance, serait catastrophique pour l’emploi des salariés concernés et pour les capacités industrielles et économiques de la France et de l’Europe », assure ainsi la CGT d’Atos. Le combat autour d’Atos et de notre souveraineté numérique ne fait que commencer…