Le Point : Nouailhac - Macron peut-il encore réformer ?

Nouailhac - Macron peut-il encore réformer ?
La crise des Gilets jaunes, avec son dénouement provisoire mais payé au prix fort, peut-elle empêcher le président de s'attaquer aux réformes structurelles ?

Il y a quelques mois, à la fin des vacances d'été, trois économistes renommés avaient lancé chacun de leur côté un même SOS à Emmanuel Macron, le conjurant de procéder d'urgence à la mère de toutes les réformes : la réduction des dépenses publiques, avant d'ouvrir les dossiers de l'assurance chômage et des retraites. Philippe Dessertine lui avait reproché de « tergiverser » et de « reculer devant l'obstacle ». Jean-Marc Daniel avait écrit : « Le budget 2019 sera le moment de vérité. Après, ce sera trop tard. » Et Jean Peyrelevade, très pessimiste, avait enfoncé le clou : « Ayant désormais consommé, souvent à mauvais escient, les marges de manœuvre dont il disposait, il est condamné à l'immobilisme. […] Le quinquennat est malheureusement clos : l'économie française va continuer pendant quatre ans à se débattre péniblement pour essayer de sortir de la mer des Sargasses où elle rame depuis des décennies. »
On connaît la suite. Dans le budget 2019, on ne pouvait que constater une nouvelle et sévère augmentation des dépenses publiques, avec son cortège habituel de taxes et d'impôts, nouveaux ou en augmentation, le matraquage fiscal poursuivant son œuvre de démolition de la classe moyenne, de démotivation des entrepreneurs et de désintégration du tissu social national.
Puis le tsunami des Gilets jaunes s'est abattu sur l'Hexagone, aggravant encore les très mauvais chiffres de ce qu'il faut bien appeler un désastre français, conséquence de près de quarante ans de gâchis, de gabegies et d'erreurs. L'échec monumental d'une classe politique, gauche et droite confondues, étatiste, incompétente, irresponsable et pour tout dire démagogique, qui aura réussi à ruiner l'un des pays les plus riches et les plus talentueux du monde civilisé.

Cavalerie
Le résultat, le voici en quelques chiffres : une valse folle de milliards dépensés en pure perte, et toujours à la hausse. La dette publique va passer en début d'année les 100 % du PIB, pour atteindre 2 300 milliards d'euros. Les dépenses publiques vont monter à un sommet de 1 300 milliards en 2019 et le déficit direct de l'État sera de 100 milliards d'euros – un nouveau record –, sur son budget de près de 400 milliards. Résultat immédiat : la France va devoir emprunter 200 milliards d'euros pendant l'année, la moitié pour combler le déficit du budget et l'autre moitié, comme chaque année, pour payer les intérêts de la dette générale, certains emprunts du passé arrivant à échéance et devant être remplacés par de nouveaux emprunts.
Dans le privé, cela s'appelle de la cavalerie. Dans nos gouvernements, on ne parle que de « gestion adaptée »… Encore heureux que les taux d'intérêt soient au plus bas, sinon les pompiers du FMI et de la troïka européenne seraient déjà installés à Matignon et à Bercy pour passer à l'émeri les dépenses du pays, comme ils l'ont fait dernièrement avec la Grèce.
Pour le reste, nous sommes toujours les champions du monde des prélèvements obligatoires, c'est-à-dire des ponctions fiscales (taxes et impôts) et sociales (cotisations et prestations), qui totalisent, selon Eurostat, 48 % de notre PIB, soit 8 % de plus que la moyenne européenne. Or, ces 8 % représentent pour nous un montant inouï de 180 milliards d'euros par an, soit 900 milliards sur un quinquennat ! Largement de quoi rêver à un monde meilleur, à condition bien entendu d'être capables de revenir dans la moyenne européenne !
Les Français plus égaux mais plus pauvres
Ajoutons encore qu'une large majorité de Français (57 %) ne paient plus d'impôt sur le revenu et que c'est de la pure démagogie politicienne. Combien de nos concitoyens profitent de niches fiscales, et lesquelles ? ou d'avantages sociaux, et lesquels ? Ce sont sans doute les mêmes qui réclament toujours plus de social ! Impossible de connaître la vérité. Les ménages qui gagnent plus de 2 750 euros par mois, qui paient des impôts sur le revenu, qui sont propriétaires d'une maison chauffée au fuel et qui roulent au diesel pour aller travailler doivent se demander dans quel monde ils sont tombés et comment ils vont réussir à élever convenablement leurs enfants.
Dans un pays d'Histoire et d'orgueil comme la France, le nivellement par le bas est la pire des solutions. C'est pourtant celle que nos hauts fonctionnaires nous appliquent sans vergogne et depuis très longtemps. Les Français sont peut-être plus égaux aujourd'hui, mais ils sont aussi plus pauvres : le dernier revenu médian connu, celui de 2015 (20 300 euros), est inférieur à celui de 2008 (20 400). La réalité est sans doute pire, car il nous manque des statistiques sur les revenus disponibles calculés en net fiscal, c'est-à-dire après les passages de la tondeuse de l'État. Mais c'est apparemment un secret-défense !
Réduire la fonction publique
Pour donner de l'air et des marges de manœuvre à notre économie, et pour diminuer ces satanés prélèvements obligatoires, il nous faut coûte que coûte baisser nos dépenses structurelles. La priorité des priorités dès lors consiste à réformer le statut et à réduire le nombre des fonctionnaires : ils étaient 5,5 millions au 31 décembre 2017, après avoir augmenté de 45 000 unités pendant la même année 2017. Une pure folie ! Nos agents publics de plus ont le double défaut d'être à la fois les plus coûteux d'Europe (12,7 % du PIB en France, contre 9 % au Royaume-Uni et 7,6 % en Allemagne) et les plus momifiés, avec leur statut unique au monde. Comme l'écrit le magazine Capital dans son dernier numéro : « Engoncée jusqu'à la caricature dans ses “cadres d'emploi”, ses grades, ses corps et ses échelons picrocholins, amidonnée par un système d'augmentation automatique à l'ancienneté qui interdit de récompenser l'initiative, rétive à toute forme de mobilité, ramollie par l'emploi à vie, affaiblie par un système de retraite hors de prix, verrouillée par un pouvoir syndical omniprésent, bloquée par des grilles de salaire inadaptées et, de surcroît, incapable de se défaire de sa culture de la dépense […], la fonction publique made in France affiche des performances à faire sourire même un gardien de musée de l'ex-Union soviétique. »
Face à un système aussi sclérosant, il faut absolument réserver ce statut à vie aux seuls bataillons qui se consacrent aux problèmes régaliens, et surtout commencer à tailler d'urgence dans le gras pour réduire les effectifs. Puisque Emmanuel Macron, paraît-il, revoit régulièrement Nicolas Sarkozy, pourquoi ne pas lui demander comment il s'y est pris, bien ou mal, pour réduire massivement – 150 000 équivalents temps plein – le nombre des fonctionnaires d'État pendant son quinquennat ? En ne remplaçant pas un agent sur deux partant à la retraite, il avait choisi une méthode facile mais brutale et n'avait pas su éviter les coups de rabot indifférenciés en supprimant des postes de policiers et d'infirmières.
Quoi qu'il en soit, cette manière d'opérer, à condition d'y mettre un peu d'intelligence et de liant, a de nombreux avantages, à commencer par une symbolique puissante : elle montre clairement la volonté irrévocable de l'État de se réformer en profondeur. Elle est simple à mettre en œuvre, si on n'en profite pas pour créer de nouvelles usines à gaz. Elle ne gêne personne et ne met en cause aucun des avantages distribués aux Français. Et surtout, elle peut rapporter gros. Avec 193 milliards d'euros en 2017, la masse salariale de la fonction publique constitue un gisement majeur d'économies. 150 000 fonctionnaires de moins à payer parmi ceux qui partent à la retraite, cela peut représenter au bas mot une économie de 6 à 7 milliards d'euros par an. Resterait alors à s'occuper de la masse considérable des agents territoriaux (1,9 million), une armée plantureuse occupant tous les recoins d'un mille-feuille obsolète et vermoulu, mais c'est une autre histoire…