Le Point : Corse : le spectre d’une autonomie sous influence mafieuse

Le Point : Corse : le spectre d’une autonomie sous influence mafieuse
Le projet de loi constitutionnelle, examiné mardi à l’Assemblée nationale et qui octroierait à l’île des pouvoirs élargis, suscite de vives inquiétudes sur les insatiables appétits des groupes criminels.

est un peu le cadavre dans le placard. Un sujet souvent évoqué à bas bruit dans les discussions en Corse, et pourtant assez peu présent dans les débats politiques sur l’autonomie de l’île. Le pouvoir d’élaborer des lois dans l’hémicycle régional, ainsi que le prévoit le projet de réforme constitutionnelle qui sera examiné le mardi 16 juin à l’Assemblée nationale, pourrait-il favoriser l’emprise de la mafia en Corse ?

Devant la commission des lois, le député LR de Haute-Corse, François-Xavier Ceccoli, a levé ce tabou : « Ce transfert du pouvoir normatif interviendrait dans un contexte que nul ne peut ignorer, a posé le parlementaire, le 2 juin, devant les députés. Il y a quelques mois, je défilais à Bastia, à l’appel de collectifs antimafia, pour dénoncer le poids des dérives mafieuses qui ruinent le présent de notre île et obèrent son avenir. Dans cette situation, chacun peut imaginer ce que signifie, pour un élu, délibérer sous pression. »

Quelques jours avant cette intervention, deux établissements de la place Saint-Nicolas, à Bastia, avaient été ravagés nuitamment par un incendie criminel. C’est dire si, dans un contexte violent et d’infiltration de l’économie locale, le débat sur le transfert de nouvelles compétences suscite des craintes.

Issu du processus dit « de Beauvau », ouvert dans la fureur des manifestations ayant suivi, dans l’île, l’assassinat du nationaliste Yvan Colonna, en mars 2022, ce texte confère à la Collectivité de Corse la faculté d’élaborer des lois et règlements dans des domaines à définir par une loi organique, hors fonctions régaliennes.

« Poser la question de la mafia dans ce débat est non seulement légitime mais indispensable, estime Jean-Toussaint Plasenzotti, membre de la direction collégiale du collectif antimafia Massimu-Susini, du nom d’un militant nationaliste assassiné en 2019. L’émergence de cette criminalité singulière n’est pas uniquement liée à un accroissement du pouvoir de décision des élus locaux, mais ce facteur est l’un des fondements de la réalité mafieuse. Cette inquiétude sourde est dans la tête de tous les Corses. »

Une note confidentielle du service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco) de la direction nationale de la police judiciaire a mis des mots sur cette réalité : 25 bandes criminelles exercent sur l’île une « emprise de type mafieux ». La plupart de ces organisations, écrivent les agents de la police judiciaire, « ont pénétré les secteurs politiques, sociaux et économiques » de la société insulaire.

Une emprise très large
Au-delà d’une criminalité organisée jouant sur « la déstabilisation et les manœuvres dilatoires pour imposer l’omerta et la terreur », soulignée par la juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Marseille dans un rapport sur le banditisme corse, le spectre de son emprise est très large. Elle prospère dans un climat de pressions où la violence est un carburant pour obtenir des marchés publics, influer sur l’aménagement du territoire et avoir la mainmise sur les activités économiques lucratives, notamment l’immobilier, le foncier, la restauration, la batellerie, le commerce, les transports, les déchets…


Sur l’île, les principaux piliers de l’économie, le tourisme et la construction, suscitent en effet d’insatiables appétits : racket, incendies de commerces, règlements de comptes… « Accroître le pouvoir localement, c’est également accroître la pression sur les élus, qui sont les principaux donneurs d’ordre en matière de marchés publics », convient un fin limier, aux premières loges des affaires criminelles corses.

Un chiffre en dit suffisamment sur la pénétration des systèmes criminels dans la société corse : selon un rapport élaboré en 2025 par l’agence française anticorruption et le service statistique ministériel de la sécurité intérieure, la Corse compte six fois plus d’atteinte à la probité que la moyenne nationale. Les deux départements de l’île comptabilisent « 6,3 infractions en moyenne par an pour 100 000 habitants, entre 2016 et 2024 ».

Le champ de ces atteintes à la probité est large. Il englobe des faits de corruption, détournements de fonds publics, prise illégale d’intérêt, favoritisme ou trafic d’influence. « Ces atteintes à la probité ne sont pas toutes reliées à la criminalité, mais on retrouve là l’un des signaux faibles de la dérive mafieuse, observe un ancien magistrat, jadis en poste dans l’île. Certains élus sont victimes de pressions, pour d’autres, cela relève de la connivence, mais cela montre que le mal est profond. »

Un arsenal sans précédent face aux dérives mafieuses
L’ancien préfet de Corse, Amaury de Saint-Quentin, en avait lui-même fait l’aveu. Le 28 janvier 2025, devant les députés de la mission d’information sur le processus d’autonomie, le haut fonctionnaire avait déclaré que le crime organisé imprégnait « l’intégralité de la société corse, jusqu’aux services de l’État ».

Si la chronique judiciaire illustre les difficultés à mettre hors d’état de nuire ces bandes criminelles, les pouvoirs publics déploient un arsenal sans précédent pour les combattre. Il y a tout juste un an, en juin 2025, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a installé à Bastia un pôle régional « unique en France » dédié à la lutte contre le crime organisé. La feuille de route des autorités judiciaires en Corse fait d’ailleurs de la lutte contre les atteintes à la probité une « priorité incontournable » en raison du « contexte de pression de groupes criminels sur la sphère publique », écrit la direction des affaires criminelles et des grâces.

Dans le sillage de cette offensive, la préfecture a lancé, début 2026, une initiative inédite : une campagne de formation d’un millier d’agents publics pour détecter « les signaux faibles » d’une emprise criminelle dans leur activité. Une démarche qui reflète l’enracinement de cette criminalité dans l’île, où son ancrage social et économique dépasse de loin les activités illicites du racket, des jeux clandestins ou du trafic de drogue.

Reste, en toile de fond, une question lancinante, que le débat au Parlement ne suffira sans doute pas à trancher : l’autonomie fera-t-elle le jeu des groupes mafieux en Corse ? L’exécutif nationaliste, en tout cas, a son avis sur le sujet et renvoie la balle dans le camp de l’État.

« Nous n’avons pas encore obtenu ce statut, ce qui n’a pas empêché l’emprise mafieuse de s’accroître, avait opposé Gilles Simeoni, le « Monsieur autonomie » du pouvoir nationaliste, dans une interview à Corse-Matin, en février 2025. L’autonomie, c’est une collectivité autonome et un dialogue loyal avec un État qui exerce ses compétences régaliennes. Les normes de cette collectivité sont contrôlées dans le cadre d’un système sécurisé. Il faut rassurer. » Y compris dans les rangs du Parlement ?