« Ce sont des Corses qui ont mis l’île en coupe réglée » : extraits du livre-enquête sur l’emprise de la mafia insulaire
Dans « Corse. Mafia et antimafia », à paraître jeudi 19 février chez Robert Laffont, Jacques Follorou, journaliste au « Monde », décrypte les structures criminelles de l’île et la façon dont une partie de la population essaie d’y résister.
Par Jacques Follorou
En Corse, les paroles en l’air sont rares et ne viennent pas juste habiller une conversation. Elles semblent ne jamais vraiment se défaire du poids d’une histoire collective hantée par des drames liés à une violence qui agit depuis longtemps comme mode de régulation sociale. L’expression publique ou privée est d’autant moins légère que, sur cette île méditerranéenne à la population réduite, l’individu ne se définit pas en tant que tel. Celui qui parle ou qui écrit engage aussi en partie sa famille, ses amis, son village d’origine, son clan, son groupe social. Voilà pourquoi une prise de parole touche vite aux équilibres et aux rapports de force qui structurent cette île. Dans cette société de proximité, de « face-à-face », les mots ont des conséquences, parfois graves. On ne peut pas faire comme si rien n’avait été dit sur les sujets qui fâchent, car tout le monde a entendu, se connaît et se croise.
Quand, le 8 mars 2025, cours Napoléon, artère principale d’Ajaccio, capitale administrative et politique de l’île, plus de mille cinq cents personnes défilent derrière deux banderoles frappées des slogans « Assassini, maffiosi, fora » (« assassins, mafieux, dehors ») et « A maffia tomba, u silenziu dino » (« la mafia tue, le silence aussi »), c’est non seulement la ville mais toute la Corse qui est interrogée sur ce qu’elle est devenue. Les mots claquent et frappent les esprits. Organisée par les deux collectifs antimafia Massimu Susini et Maffia Nò A Vita Iè, créés en 2019, la manifestation n’arbore rien d’autre comme message. Seuls quelques drapeaux à la tête de Maure, symbole insulaire, flottent au vent.
La foule est mixte, des jeunes, des vieux, des couples, femmes et hommes, venant de toute la Corse. Ils parcourent le bitume à visage découvert, au su et au vu de tous, des commerçants, des passants. Filmés et photographiés par les médias, ils prennent à partie l’ensemble de la société insulaire et lui renvoient un reflet peu flatteur. Cette terre sacrée pour beaucoup ne serait, en fait, que l’ombre de ce qu’elle prétend être. Elle hébergerait sur son sol des assassins et une mafia. Nul besoin, disent-ils, d’aller chercher des responsables ailleurs. Ce sont des Corses qui ont mis l’île en coupe réglée. Et peu importe que nombre de personnalités politiques locales, notamment ajacciennes, aient esquivé le rendez-vous, le cri résonne sur tout le territoire insulaire.
Le chef politique de l’île, Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Corse, a invoqué des « raisons familiales » pour expliquer son absence, ce qui n’a convaincu personne. D’ailleurs, dès le lendemain, lors d’une réunion publique, il commentait l’engagement de l’Etat contre la mafia en insistant sur le danger de mesures « liberticides ». D’autres, moins connus, n’ont pas voulu s’associer à la manifestation parce que, de près ou de loin, ils connaissent un membre de ce système mafieux ou l’un de ses affidés, ou encore fréquentent des lieux leur appartenant en sous-main ; ils ne veulent pas essuyer de remarques lors du prochain café et risquer de se mettre en marge de la société. Certains se désintéressent de cette cause ou contestent la légitimité des figures incarnant les collectifs. On ne saura pas si cela relève d’un prétexte ou d’une conviction sincère.
En s’exprimant ainsi, les manifestants appellent la population à réagir et à cesser de se taire. Le pouvoir des criminels et de ceux qui servent ou profitent de leurs intérêts perdure grâce au contrôle social exercé sur la population. Manifester, c’est déjà enfoncer un coin dans cette emprise, symboliquement, publiquement. Une manière aussi de relayer la douleur des familles endeuillées par la violence criminelle. Une façon, enfin, d’ordonner les priorités. Non, dénoncer cet ennemi de l’intérieur qui détruit le tissu social et la culture insulaire, qui s’attaque au bien commun pour son seul profit et ôte sans scrupule la vie humaine, ce n’est pas porter atteinte à la Corse : c’est commencer à la soigner.
Maillage social serré
Les voyous, eux, ont compris depuis longtemps l’utilité de l’« exception culturelle », de l’insularité, de l’identité, de la famille et d’un maillage social serré pour se protéger et tenir à distance la justice. Au nom de la solidarité familiale ou de village, ils trouvent des caches chez des gens insoupçonnables, ils sont informés sur leurs ennemis et les menaces qui les entourent, ils ont transformé la Corse en sanctuaire. D’où l’appel des collectifs à rompre le silence et à sortir de ce huis clos mortifère en criant haut et fort le mot qui fait tache : « mafia ». Certes, la crainte est là, mais, si ces criminels et leurs fidèles perdent leurs appuis dans la société, ils finiront par être à découvert.
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Alors que le cortège progresse en direction de la préfecture de région, personne n’a oublié les drames, récents comme anciens, ni ce sentiment d’impunité qui règne dans un univers qui se dit occulte mais que tout le monde connaît – autrement, comment imposerait-il sa terreur ?
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[ Dans ce livre, l’auteur revient sur le parcours de la bande bastiaise dite « de la Brise de Mer », qui a longtemps joué un rôle décisif sur la scène criminelle avant de se perdre dans une guerre fratricide dans les années 2000. Il tire de cette histoire, et d’autres bien plus anciennes, des conclusions d’ordre général sur l’emprise du crime organisé.]
En Haute-Corse comme en Corse-du-Sud, le constat était clair. La mafia est d’autant plus enracinée dans les mentalités insulaires qu’elle s’inscrit dans une histoire et des figures tutélaires. Les chefs de bande comme les apprentis voyous qui font aujourd’hui régner la terreur tirent leur légitimité de ce passé vieux d’un siècle qui a pris racine à Marseille et dans les colonies. Cette histoire ne s’incarnait pas dans une organisation structurée mais davantage dans une culture mafieuse dont l’adaptation faisait la force. Cette mafia corse avait fini par transformer son île natale en sanctuaire.
En guise de réponse à ce climat mortifère qu’ils ne pouvaient nier, ce 27 février 2025, lors de la session au sein de l’Assemblée de Corse à Ajaccio consacrée à l’emprise mafieuse sur l’île, les chefs des groupes politiques de l’île comme Gilles Simeoni, le président du conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Corse à Ajaccio, arguaient non sans raison que l’Etat avait aussi sa part de responsabilité dans cette prise en otage de la Corse par les voyous. Les pouvoirs publics leur demandaient des comptes alors que depuis au moins un siècle la France avait trouvé utile de recourir aux services des truands corses pour ses basses besognes. Or, les mafieux ont la mémoire longue et, forts de ce passé, ils savent mieux que quiconque qu’il n’y a rien à perdre à tenter de négocier avec le pouvoir légitime.
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Les voyous corses qui tiennent le haut du pavé en 2025 sont à la fois les mêmes et différents de ceux qui dominaient la pègre depuis les années 1930. Sur le continent comme sur l’île, pas de coupole comme en Sicile mais une organisation mouvante reposant sur des personnes et non des structures. Le pouvoir est partagé entre des groupes criminels plus ou moins nombreux qui se parlent, se répartissent le territoire ou s’affrontent, selon les rapports de force. Tout au long du siècle passé, on note la permanence de ce même phénomène de violence organisée, discret et puissant à la fois, qui étend son emprise sans pour autant constituer une menace existentielle pour l’Etat. C’est l’un des paradoxes de ce pouvoir parallèle. Depuis toujours, ses membres savent au gré d’une transmission souvent non dite que la confrontation avec la police et la justice s’inscrit dans une relation plus complexe qu’il n’y paraît.
C’est une donnée méconnue qui explique en partie la longévité de la mafia corse dans le paysage criminel français. Les voyous d’hier fuyaient une Corse très pauvre et rejoignaient les colonies, Marseille ou Paris pour vendre leurs bras à des réseaux tenus par des insulaires. Ceux d’aujourd’hui vivent en Corse et viennent de familles souvent favorisées. Mais tous ont su et savent que, s’ils risquent la prison pour leurs activités, leur sort dépend aussi de leur connaissance du fonctionnement de l’Etat et de leur capacité à batailler sur le terrain du droit. Pour eux, la puissance publique n’est pas une terra incognita ou un ennemi juré, c’est un acteur parmi d’autres qui a des failles dont il faut savoir profiter si l’occasion se présente.
Volonté de reprise en main
Cette croyance est adossée à une histoire commune et ancienne entre la pègre corse et la France, née dans l’entre deux-guerres. De quoi nourrir une mémoire longue de part et d’autre, rappelant que dans les périodes troublées le crime organisé a noué des liens peu orthodoxes avec l’Etat et le pouvoir politique. Il lui a parfois prêté main-forte. Ces services rendus lui ont valu en retour des passe-droits et une forme de considération. Ce passé n’exonère pas les voyous corses des foudres de la loi et des condamnations, mais il a durablement convaincu le milieu insulaire que le droit n’était pas une science exacte et qu’il ne fallait jamais oublier que la justice était rendue par des hommes sur lesquels on pouvait peser.
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La force de la mafia corse réside dans la continuité de son histoire, la longévité de ses principales figures qui en sont les repères, les ambassadeurs, les juges de paix parfois, et sa capacité à s’adapter en permanence et sans bruit à l’évolution de son environnement national et international. Elle possède ainsi une forme d’unité interne sans aucune organisation structurée et hiérarchisée. Démonstration de sa propre puissance, elle a su maintenir au fil des ans des relais au sein de l’Etat, qui agissent comme autant d’agents infiltrés et corrompus, comme elle a tiré profit de l’ignorance ou de l’indifférence d’autres représentants de l’Etat sur la réalité de son pouvoir.
Peu importe que les parrains corses quittent Marseille et s’installent sur leur île natale à partir du début des années 1980 : les méthodes de survie et d’expansion demeurent les mêmes. C’est même pire. La Corse a été transformée en sanctuaire et, en l’espace de seulement quarante ans, ils ont imposé leur loi. Le système n’a pas faibli. Il semble s’être éloigné du pouvoir parisien mais il conserve tout son savoir-faire et tous ses relais dans ses allées, témoignant de son art de l’entrisme, d’une recherche permanente de liens de sujétion au sein des élites politiques, administratives et économiques et d’une culture intacte de l’entraide.
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Ainsi, pour l’Etat comme pour une partie de la société civile insulaire et ses représentants élus, le constat est clair : la Corse subit le joug d’un pouvoir concurrent et occulte. Elle doit composer avec une violence organisée, forte d’une histoire ancienne. Fini les débats sémantiques stériles. Le mot « mafia », diabolisé, caricaturé et incompris, ne peut plus être écarté par peur de se regarder en face. Ces quelques lettres disent désormais la volonté de se prendre en main et de se libérer d’un poids devenu insupportable. Puisque le diagnostic est enfin accepté par une partie de la société, on va pouvoir définir avec précision ce mal qui opprime la Corse sans être tributaire de définitions appliquées à d’autres régions du monde, à d’autres réalités et à d’autres cultures. Pour bien nommer ce phénomène de violence organisée, il faut partir du seul terrain insulaire et non tenter vainement de le faire correspondre à un schéma mafieux extérieur.
La mafia corse n’a rien à voir avec ses homologues italiennes, géorgienne, nigériane ou même japonaise. Ici, point de coupole dirigeante mais des associations criminelles indépendantes qui cohabitent, passent des alliances ou se font la guerre. A Ajaccio ou à Bastia, pas d’ascension sociale échelonnée, pas de rites initiatiques, pas de structure interne régimentaire de soldats, sous-chefs ou chefs comme à Palerme ou à Corleone, en Italie. Mais les membres du crime organisé insulaire doivent intégrer des règles et démontrer des aptitudes afin de progresser au sein de la pègre corse. Ici, les vendettas se mêlent aux règlements de comptes classiques sur fond de contrôle d’activités illégales et légales. La structure clanique traverse les associations criminelles. Ici, enfin, malgré la forte affluence dans les différentes loges de la franc-maçonnerie, pas de ces « sociétés secrètes » où ont incubé les mafias italiennes.
Et ce n’est pas parce que, en Corse, la mafia ne tue pas comme en Sicile des policiers ou des magistrats qu’elle n’existe pas. Le crime organisé, ici, sait depuis un siècle sur l’île comme sur le continent qu’il ne faut pas s’en prendre frontalement à l’Etat. Il faut l’infiltrer, le corrompre ou discuter avec lui mais se garder d’éliminer ses membres comme ont pu le faire, en février 1998, des militants indépendantistes corses qui pensaient refonder leur combat en tuant dans le dos le préfet Claude Erignac. Conséquence, l’Etat a érigé la traque des tueurs en cause nationale et déployé des moyens inédits, de quoi faire craindre un moment aux voyous d’être victimes de dommages collatéraux. Mais ils ont su éviter d’être pris dans le tourbillon judiciaire en rendant discrètement des services à l’Etat, comme leurs aînés l’avaient fait lors de l’Occupation, pendant la guerre froide contre les communistes ou dans les années 1970 contre les gauchistes.