Timothy Garton Ash, historien : « Les Européens sont face à un triple choc » géopolitique
Timothy Garton Ash est essayiste et historien britannique, professeur d’études européennes à l’université d’Oxford (Royaume-Uni). Son dernier ouvrage, Europes. Une histoire personnelle (Stock, 617 pages, 26 euros, numérique 18 euros), qui retrace l’histoire du continent depuis la fin de la seconde guerre mondiale, vient d’être publié en français.
Comment décrire la période actuelle ?
Une nouvelle période s’est ouverte, le 24 février 2022, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie. En matière d’histoire, les commencements sont aussi importants que dans les histoires d’amour. Dans les cinq années qui suivirent la seconde guerre mondiale, toutes les institutions internationales dont nous disposons aujourd’hui ont été créées. Dans les cinq ans suivant la chute du mur de Berlin, les orientations relatives à l’après-guerre froide ont été prises. Nous entrons actuellement dans la quatrième année d’une nouvelle ère, et la direction que nous allons prendre reste très peu claire.
Pour les Européens, cette période se caractérise par un triple choc. Un choc Poutine, d’abord, avec le retour à une guerre interétatique majeure en Europe et la prise de conscience d’une Russie revancharde. Vladimir Poutine est prêt à tout pour restaurer l’empire russe, y compris à reprendre la Crimée en 2014, comme il l’avait annoncé dès 1994, quand il était maire adjoint de Saint-Pétersbourg. Il est sur le point d’atteindre nombre de ses objectifs de guerre en Ukraine, grâce à Donald Trump.
Le deuxième choc, c’est la découverte que nous, Européens, sommes entrés dans un univers post-occidental : la Chine, l’Inde, la Turquie, le Brésil ou l’Afrique du Sud se réjouissent de faire des affaires avec la Russie dans un monde de transactions entre puissances. Malgré les sanctions occidentales sans précédent prises depuis trois ans contre l’économie russe, celle-ci connaît une croissance supérieure à la nôtre, car les pays non occidentaux disposent de la capacité et d’argent pour nous contourner.
Depuis le 20 janvier, les Européens sont de surcroît confrontés au choc Trump, celui de la confirmation du désengagement américain en Europe, au profit d’un repli intérieur ou d’un pivot vers l’Asie. Nous connaissions déjà cette tendance, mais la personnalité de Trump amplifie ce phénomène. Le président américain est prêt à liquider l’Ukraine, à basculer du côté russe, à devenir une puissance transactionnelle, plutôt qu’à défendre l’ordre libéral. Pour les Européens, la question est de savoir comment répondre à ce triple choc.
Il faudrait bâtir l’Europe puissance. Elle est déjà une grande puissance non hégémonique en matière d’économie et de régulation. Pour la première fois, je suis prudemment optimiste, car, ces dernières semaines, nos dirigeants ont exprimé un sens de l’urgence. Cela se traduira-t-il par des actions concrètes ? Un problème fondamental est que nous avons besoin de politiques européennes, mais que nos démocraties restent nationales. Cette contradiction complique les décisions, à l’heure où les pays européens doivent investir des milliards d’euros pour leur défense et la modernisation de leurs économies.
Les Etats-Unis de Donald Trump sont-ils devenus un adversaire de l’Europe ?
Donald Trump est certainement un adversaire de l’Europe. C’est évident sur le plan géopolitique – comme on le voit face à la Russie au sujet de l’Ukraine –, et sur le plan économique avec les menaces d’augmentation des droits de douane. Sur le plan idéologique, J. D. Vance a prononcé, ni plus ni moins, un discours électoral en faveur de l’AfD [le parti allemand d’extrême droite], lors de la Conférence sur la sécurité, à Munich, en Allemagne. Le prochain discours de ce type pourrait avoir lieu en France, en faveur de Marine Le Pen. Il s’agit d’un triple assaut contre l’Union européenne [UE]. Cela dit, je ne dirais pas encore que les Etats-Unis sont devenus un adversaire de l’Europe, car plus de la moitié des Américains sont sous le choc de ce que fait Trump. C’est une révolution qui, comme chaque révolution, va commencer par générer du chaos aux Etats-Unis mêmes, voire à dévorer ses enfants.
Dans ces conditions, est-il possible de rester atlantiste ?
L’hostilité est là, mais l’Alliance demeure. Il est nécessaire de faire la distinction entre Trump et les Etats-Unis, car la réalité est que l’Europe ne pourra pas se défendre seule de sitôt. Sa défense repose encore, objectivement, sur l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique Nord]. C’est pourquoi il faut défendre un « churchillo-gaullisme ». Cela signifie d’abord que, si nous voulons la paix, nous devons préparer la guerre. Ensuite, que nous devons bâtir une Europe plus forte pour nous défendre, tout en maintenant nos liens avec les Etats-Unis. Il nous faut faire la synthèse entre l’approche gaulliste classique et l’approche atlantiste.
Il s’agit de partir de la base dont nous disposons, c’est-à-dire de l’OTAN dominée par les Etats-Unis, pour aller aussi vite que possible vers une Europe capable de se défendre elle-même. Cela doit passer par l’européanisation de l’Alliance atlantique, ainsi que par une défense propre à l’Union européenne, et par des coalitions d’Etats volontaires, comme celle que Keir Starmer et Emmanuel Macron cherchent à mettre en place pour l’Ukraine.
Que signifie l’européanisation de l’OTAN ?
Cela veut dire une OTAN dans laquelle les Européens auraient un rôle accru et où la contribution américaine serait réduite. Il faudra des années pour que la force de réaction de l’Alliance, destinée à renforcer la protection de notre frontière orientale, devienne une opération essentiellement européenne en matière de chaîne de commandement, de renseignement, de satellites, de capacités aériennes, de transport lourd… Cela nécessite un chantier énorme.
Trump affaiblit pourtant la crédibilité de l’Alliance et de son article 5 d’assistance mutuelle…
Cette crédibilité de l’OTAN doit être renforcée autant que possible. C’est pourquoi nous devons avoir une discussion sur la dissuasion nucléaire française et britannique. Qui aurait pensé, il y a quelques mois, que le premier ministre polonais, Donald Tusk, et le prochain chancelier allemand, Friedrich Merz, parleraient publiquement de la nécessité pour eux de disposer d’un parapluie nucléaire franco-britannique ? La dissuasion britannique est, en principe, déjà dédiée à la défense de l’ensemble du territoire de l’OTAN. Elle est indépendante sur le plan opérationnel : le premier ministre britannique décide seul de l’activer, sans veto possible côté américain. Son problème est que la production des missiles demeure aux Etats-Unis.
Le gouvernement britannique reste très discret sur la question nucléaire. Est-il partant ?
Il est discret mais prêt à engager cette conversation. Pour moi qui ai toujours pensé que le Brexit était une tragédie, voir les autorités britanniques en première ligne pour la défense et la sécurité de l’Europe est quelque chose de très fort. Néanmoins, une certaine incohérence dans les intentions du gouvernement peut poser problème. Le Royaume-Uni veut être aux avant-postes européens en matière de sécurité, mais continue d’être tenté par sa « relation spéciale » avec les Etats-Unis sur le plan économique et technologique. Il est comme une personne écartelée entre deux planches sur une mer déchaînée, et il va devoir faire un choix stratégique.
Pour l’encourager, ses partenaires européens doivent eux aussi faire preuve de cohérence. Or, ils considèrent le Royaume-Uni européen quand il s’agit de déployer des soldats en Ukraine dans la perspective d’un éventuel cessez-le-feu. Mais ils ne le jugent plus européen dès lors qu’il s’agit de soutenir par des fonds de l’UE l’acquisition d’équipements militaires produits sur le continent. Pour être sérieuse, la défense européenne doit intégrer le Royaume-Uni dans ses programmes.
Europe suscite un intérêt grandissant de la part des alliés
Le rapprochement franco-britannique est-il assez fort pour porter le sursaut européen en matière de défense ?
Il est nécessaire mais pas suffisant. Deux autres partenaires sont essentiels : l’Allemagne et la Pologne. Le prochain chancelier allemand parle d’un groupe de contact entre l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et la Pologne. C’est exactement ce qu’il faut. L’Europe a avancé grâce à la combinaison de dirigeants forts à la tête des institutions – ce que nous avons avec Ursula von der Leyen – et d’une coalition stratégique d’Etats membres. La principale difficulté est de savoir où et comment mener cette discussion. Chaque Etat dispose de sa propre défense, avec sa stratégie nationale de sécurité – ce qui complique la situation. Quant à l’OTAN, elle est dirigée par les Etats-Unis. Le grand défi est de savoir comment rapprocher tout cela, pour réduire cette fragmentation.
Le réarmement de l’Europe est-il une bonne nouvelle, compte tenu des partis d’extrême droite qui progressent ou sont aux portes du pouvoir, en Allemagne, en Pologne et en France ?
Oui et non. Après trente ans qui furent comme une « parenthèse de l’histoire », on ne peut pas se réjouir d’avoir à dépenser beaucoup plus pour la défense. Mais cela est nécessaire, même si je n’aurais jamais pensé que l’on se féliciterait un jour de voir l’Allemagne produire des chars plutôt que des voitures. Le plus grand danger n’est pas de voir des partis d’extrême droite gouverner des pays voisins bien armés, mais que le nécessaire ne soit pas fait pour augmenter les dépenses militaires parce que nos sociétés sont habituées à des niveaux de dépenses sociales élevés. C’est pourquoi il faut confisquer les avoirs russes gelés, mais aussi décider d’un nouvel emprunt européen, pour financer ce dont nous avons besoin. Cela constituera une sorte de stimulus keynésien pour nos économies qui, combiné à la rationalisation et à la consolidation de nos industries de défense, encouragera l’innovation. Sans cela, je ne pense pas que nos électorats soient en mesure de supporter le fardeau.
Jusqu’à présent, Donald Trump a-t-il réussi à unir les Européens ou plutôt à les diviser ?
A ce stade, je dirais plutôt qu’il a réussi à les unir, à l’exception de Viktor Orban en Hongrie, de Robert Fico en Slovaquie, de l’AfD en Allemagne et du parti Droit et justice [PiS] en Pologne. Quant à [la présidente du conseil italien] Giorgia Meloni, elle est face à un dilemme proche de celui du Royaume-Uni. Elle veut être des deux côtés à la fois, l’Europe et les Etats-Unis.
L’autre problème – on l’a vu avec le discours de Vance à Munich – est que l’administration Trump essaie de mobiliser cette autre Europe, les partis populistes, nationalistes, anti-européens. J. D. Vance et Elon Musk sont plus idéologiques que Trump, qui est à la fois transactionnel et inconsistant. Pour Washington, il s’agit bien sûr de défendre des intérêts économiques, mais cela va au-delà et traduit une guerre culturelle qui s’observe aux Etats-Unis, mais aussi au sein de l’Europe.