Le Monde : L’héritier Hermès, le jardinier et les 12 milliards d’euros disparus

L’héritier Hermès, le jardinier et les 12 milliards d’euros disparus

ENQUÊTE Petit-fils d’Emile-Maurice Hermès, Nicolas Puech, 82 ans, envisageait de léguer ses biens à son ancien domestique. Mais il affirme avoir été dépossédé de ses 6 millions d’actions de la marque de luxe par son gestionnaire de fortune, Eric Freymond, qui nie.
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A quoi pense-t-il dans cette bâtisse bien trop grande pour lui, un ancien hôtel planté au milieu des montagnes à Ferret, dans le Valais suisse, où la jeunesse genevoise vient skier en hiver ? « Il est perdu », soupire un de ses lointains cousins. « Perdues », c’est aussi le mot qu’emploie curieusement Nicolas Puech, 82 ans, pour parler de ses 6 millions d’actions Hermès (5,7 % du capital de l’entreprise), aujourd’hui valorisées à quelque 12 milliards d’euros. Le petit-fils d’Emile-Maurice Hermès, et plus gros héritier à titre individuel de la famille, jure s’être découvert « ruiné ». Il affirme ne plus trouver trace de ses titres. A l’entendre, il en aurait été dépossédé par son homme d’affaires et de confiance, Eric Freymond. Une accusation que conteste farouchement ce dernier.

En septembre 2023, Nicolas Puech a déposé une plainte contre son ancien ami. Dans un arrêt rendu le 12 juillet 2024, que Le Monde a consulté, le tribunal du canton de Genève a rejeté l’accusation de « fraude gigantesque », arguant du fait que, pendant vingt-quatre ans, M. Puech avait volontairement confié à M. Freymond la gestion de sa fortune, en signant quantité de procurations, de documents vierges et autorisant son accès à ses comptes. « Le recourant se plaint d’une escroquerie de grande ampleur, mais ne consacre aucune motivation de son recours », est-il précisé dans l’arrêt.

La justice suisse conclut qu’aucun élément ne prouve que l’héritier ait été dupé : « Que le recourant ait fait aveuglément confiance à son interlocuteur pour la concrétisation des opérations de gestion ne saurait être un indice d’une déloyauté du mandataire mis en cause. (…) On ne voit pas qui (ni ce qui) empêchait le recourant de s’intéresser à l’évolution de son patrimoine. » Affaire classée. Du moins, pour l’instant. Car les juges helvétiques ne répondent pas aux questions centrales de cet imbroglio : quand et comment ces milliards d’euros ont-ils pu disparaître et dans quelles mains ont-ils atterri ? Pour tenter de le comprendre, il faut revenir aux origines de cette folle histoire où se mêlent gros sous, romance, sentiments déçus, soupçons d’abus de confiance et coups tordus.

Toute sa vie, Nicolas Puech aura causé des soucis à sa famille. Les spécialistes de la célèbre enseigne de sellerie Hermès, devenue l’une des marques de luxe les plus rentables au monde, ont coutume de décrire ainsi les trois branches qui composent la lignée : les Dumas sont jugés créatifs et bons gestionnaires (l’un des leurs, Axel Dumas, préside aujourd’hui aux destinées de la maison) ; les Puech ont la réputation d’être conservateurs et rigoureux ; les Guerrand, enfin, sont considérés comme des « flambeurs ».

Nicolas Puech, né, le 29 janvier 1943, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), semble ne pas avoir grandi au bon endroit. Jeune homme, il se fait remarquer par son goût de la dépense et son peu d’appétence pour le travail. Surtout, il préfère la compagnie des hommes à celle des femmes, ce que n’apprécie guère sa famille. Dans les années 1970, il fréquente les figures du Tout-Paris homosexuel et artistique, qui gravitent autour du dandy jet-setteur Jacques de Bascher (1951-1989) et de son célèbre amant le couturier Yves Saint Laurent (1936-2008). Il jette l’argent par les fenêtres et ne pense qu’à s’amuser.

Délégation de signature

Pour « l’occuper » – sûrement aussi un peu pour s’en débarrasser –, son cousin Jean-Louis Dumas, président de la marque, de 1978 à 2006, le convainc de monter sa propre maison de couture. Mais Nicolas Puech n’a déjà guère le sens des affaires et fait faillite. Comme il continue à dilapider l’argent familial, son frère Bertrand envisage alors de le mettre sous tutelle. C’en est trop pour le « mouton noir », comme l’appellent certains cadres du groupe, qui décide, à la fin des années 1990, de s’exiler en Suisse, pays où il paiera moins d’impôts et pourra vivre à sa guise, loin du regard des siens.

Genève est une petite ville pour qui arrive avec un nom ou une fortune. Nicolas Puech y retrouve Eric Freymond, un conseiller financier suisse dont il a fait la connaissance à Paris, en 1989. Courtois, raffiné et élégant, Eric Freymond a été chargé de plusieurs fortunes privées dans différents cabinets, avant de fonder sa propre société, Semper Gestion SA, en 2001. Sa spécialité : les exilés fiscaux. La Suisse en regorge, il ne chôme pas. L’héritier Hermès tombe sous le charme de cet homme cultivé, de quinze ans son cadet, qui connaît tout ce que la bonne société genevoise abrite de talents et de comptes en banque bien garnis, et s’intéresse autant à l’art contemporain qu’aux innovations technologiques.

Les voici bientôt inséparables. M. Freymond négocie le forfait fiscal de Nicolas Puech, un système très avantageux qui permet aux résidents étrangers fortunés d’être taxés sur leurs dépenses et non sur leurs revenus ou leurs biens. Le dévoué conseiller gère également son patrimoine immobilier et ses avoirs. Enfin, il lui présente la bourgeoisie locale – qu’il fréquente alors assidûment avec son épouse, Caroline Freymond –, organise des dîners en son honneur, l’emmène à l’opéra ou à des expositions. L’homme d’affaires, cet amateur de bons portos à la voix si douce, connaît déjà certains héritiers Hermès (la famille en compte une centaine), mais, avec Nicolas Puech, il change d’échelle. En 1996, en effet, ce dernier a hérité, de sa mère, de 4,77 % des parts de l’entreprise de luxe. Huit ans plus tard, un autre héritage lui revient, de sa sœur cette fois. A lui seul, il se retrouve ainsi avec 5,7 % du capital.

Pour autant, M. Puech ne s’intéresse pas davantage que par le passé à son portefeuille. Puisqu’il est clair pour lui qu’il n’aura pas d’héritiers et qu’il ne tient pas à ce que les membres de sa famille mettent la main sur son magot, il se laisse convaincre par M. Freymond, en 2011, de créer une fondation rebaptisée plus tard « Isocrate », destinée à financer des ONG soutenant la liberté de la presse et le droit à l’information. Il est prévu qu’à sa mort la fondation héritera de ses biens, en évitant les 60 % de droits de succession. Pas plus que du reste, M. Puech ne regarde de près les statuts de cette fondation, dans laquelle son rôle décisionnaire est limité.

Décrit par plusieurs membres de sa famille comme « spécial » et « gentil », manière de signifier qu’on ne le considère pas très vif, il délègue signature et chéquier à Eric Freymond, ce conseiller dont il ne peut plus se passer. Il a besoin de prendre un avion, un taxi ? Semper Gestion, la société du financier, s’occupe de tout, prend ses rendez-vous et gère ses réservations à l’hôtel ou au restaurant, qu’il soit à Genève, à Paris ou ailleurs. Freymond le représente même aux assemblées générales d’Hermès. « Il était complètement dépendant de lui », se souvient un proche de la famille. Décidé à ne s’embarrasser d’aucune contingence, M. Puech se laisse vivre, de préférence au soleil, en particulier à Séville, en Espagne, où il a acquis une vaste propriété. C’est là, en allant voir, en Andalousie, le chantier de l’Exposition universelle 1992, que sa vie personnelle a pris un nouveau tournant.

A cette occasion, il a fait par hasard la rencontre d’un jeune Marocain, Jadil Butrak. Le quasi-quinquagénaire s’entiche alors de cet ouvrier longiligne d’à peine 20 ans qui ne sait ni lire ni écrire, et le prend à son service. Le garçon sert d’homme à tout faire, les mauvaises langues murmurant même qu’il dort au pied du lit du maître des lieux. A ses heures perdues, il fabrique des sculptures en pierre, puis il devient officiellement jardinier. Il lui arrive aussi de servir les convives à table sur laquelle il dispose, avec soin, les plus belles pièces de porcelaine et l’argenterie. Au fil du temps, « Jadil », comme tout le monde l’appelle, prend de l’assurance et s’assoit avec les invités. Les amis de Nicolas Puech s’habituent à la présence de cet homme calme, discret et serviable, que tous surnomment, avec un brin de condescendance, le « jardinier de Nicolas ».

Amende pour délit d’initié

Quand l’ancien domestique présente à Nicolas Puech Maria Paz Pineiro, une piquante Espagnole issue de la communauté des gens du voyage, l’héritier accuse le coup… avant d’en prendre son parti. Non seulement, il ne cherche pas à écarter la compagne de Jadil, mais il l’accueille avec chaleur, que ce soit dans sa propriété andalouse ou en Suisse. Le scénario se répète : la jeune femme se tient d’abord discrètement en cuisine, puis se rend indispensable, s’installe à table, avant d’en diriger les conversations. Le couple donne naissance à deux enfants, nés en 2003 et 2011. Nicolas Puech s’attache à cette famille providentielle. Lorsqu’il a des problèmes de santé, Maria s’occupe de lui.

Eric Freymond, pour sa part, n’apprécie guère les manières de cette nouvelle venue, qu’il juge un peu trop dépensière, mais il ne bronche pas, continuant même à passer des vacances avec le couple et Nicolas Puech, que ce dernier appelle désormais ses « enfants ». C’est ainsi, d’ailleurs, qu’il les présente aux rares membres de sa famille qu’il voit encore. Pendant plusieurs années, cette curieuse cohabitation se déroule sans heurts. Nicolas Puech semble heureux, comme en témoignent les invités de la somptueuse fête donnée dans sa propriété sévillane pour ses 75 ans, en 2018. Ce jour-là, plusieurs célébrités, dont l’ancien ministre Frédéric Mitterrand (1947-2024) et la troisième épouse du chah d’Iran, Farah Pahlavi, font partie des convives. Ils y croisent Eric Freymond, ainsi que Jadil et sa compagne.

M. Puech ne sait pas dire non à ses « enfants ». Une cinquantaine de propriétés, dont de nombreux terrains agricoles en Suisse, en Espagne ou au Portugal, se retrouvent ainsi progressivement dans l’escarcelle du couple au fabuleux destin. Une paille pour le milliardaire. Interrogé par L’Express, en 2024, son nouvel avocat, Me Jörn-Albert Bostelmann, évaluera la totalité de ces achats à « 1 % de la fortune » de son client. Quand Jadil et Maria lui demandent un bien, Puech charge son conseiller financier de trouver des solutions pour rendre les acquisitions possibles.

Le « mouton noir » de la famille Hermès sait-il seulement que son ami Freymond a eu maille à partir avec la justice française ? Le conseiller a de fait été condamné par l’Autorité des marchés financiers à une amende de 4 millions d’euros, en 2009, pour délit d’initié, dans une affaire concernant le lunetier Alain Afflelou. Une sanction confirmée par la Cour de cassation, en 2011. En 2013, il a également été mis en cause dans un dossier impliquant le chorégraphe Roland Petit (1924-2011) et son épouse, la danseuse Zizi Jeanmaire (1924-2020), qui l’a accusé de gestion déloyale de leur patrimoine confié à Semper Gestion. Une affaire dans laquelle M. Freymond a bénéficié d’un non-lieu. A chaque fois, il se dit visé à tort, et son ami Puech le croit bien volontiers.

Il est vrai qu’une affaire bien plus importante occupe les deux hommes. Le 23 octobre 2010, le groupe LVMH a annoncé détenir 14,2 % et bientôt 17,1 % d’Hermès. Un choc pour la famille qui ignorait qu’un raid était en cours. Celle-ci encaisse et décide d’organiser la riposte contre le géant du luxe. Bertrand Puech, le frère de Nicolas, est chargé de créer une holding, H51, afin de verrouiller le capital de la société. Nicolas refuse d’y participer : pour le reste de sa famille, cela signe son méfait.

Comme d’autres de ses cousins, issus notamment de la branche Guerrand, souvent à court de liquidités, Nicolas Puech est suspecté d’avoir aidé le PDG de LVMH, Bernard Arnault, à monter au capital. Au terme d’une âpre et douloureuse bataille, un accord entre Hermès et LVMH est signé, après que l’Autorité des marchés financiers a condamné, en 2013, le premier groupe de luxe français à payer une amende de 8 millions d’euros. En novembre 2014, LVMH déclare avoir cédé la quasi-totalité des actions Hermès, comme le groupe s’y était engagé, en faisant au passage une plus-value de 2,4 milliards d’euros.

Mais l’affaire a laissé de profondes et douloureuses blessures. Nicolas Puech, déjà mal vu par sa famille, endosse, depuis cette OPA avortée, le rôle du traître et se coupe encore un peu plus des siens, à l’exception de sa sœur Agnès, avec laquelle il reste en relation. Eric Freymond, lui, est considéré comme l’homme à abattre, celui qui a failli mettre la belle maison entre les mains du plus puissant prédateur du monde du luxe.

L’étrange attelage explose

Pendant plusieurs années, les deux parias restent solidaires. Le distrait héritier accepte même de signer plusieurs déclarations, que Le Monde a pu consulter, dans laquelle il assure avoir toujours géré ses titres Hermès seul. « Cette part de ma fortune n’a jamais été gérée par des tiers », écrivait-il encore le 10 décembre 2018 à la juge parisienne Charlotte Bilger, dédouanant ainsi son conseiller Eric Freymond, lequel n’aurait, selon lui, jamais eu en main ses actions familiales.

Mais en était-il certain ? Que savait-il de ce qui se passait sur ses comptes, lui qui se contentait de signer chaque année les rapports de Semper Gestion sans les lire et de dépenser des sommes mirobolantes qu’il pouvait imaginer provenir des dividendes de ses titres Hermès ? Depuis 2015, pourtant, sa famille est convaincue qu’il n’est plus en possession de ses 5,7 %, lesquels seraient passés – du moins, un temps – entre les mains de Bernard Arnault.

Toujours d’après la famille, Eric Freymond serait le principal instigateur de cette « disparition ». En 2015, Hermès dépose donc une plainte contre ce dernier pour faux et usage de faux. En 2018, Il est interpellé à sa descente d’avion à l’aéroport Charles-de-Gaulle, alors qu’il s’apprête à rejoindre La Réserve, un palace dans lequel il a ses habitudes, dans le 8e arrondissement de Paris. D’abord placé par la justice sous le statut de témoin assisté, il est ensuite mis en examen, en 2019, pour avoir « frauduleusement altéré la vérité d’un récit ». Il lui est notamment reproché d’avoir fourni, au nom de Nicolas Puech, une déclaration inexacte de titres pour permettre à Bernard Arnault de mener à bien son OPA. « Faux », rétorque M. Freymond. Il reconnaît avoir utilisé les comptes de l’héritier pour acheter et revendre à LVMH des actions de différents membres de la famille, mais pas celles détenues par Nicolas Puech.

Pendant longtemps, M. Freymond a traversé les tempêtes avec calme, continuant à voyager, à se rendre à l’opéra en smoking et nœud papillon, et dans les vernissages genevois. Si serein qu’il s’est même permis l’audace, en 2018, d’assigner en justice Bernard Arnault et LVMH, exigeant la coquette somme de 380 millions d’euros pour les avoir aidés à monter au capital du sellier du faubourg Saint-Honoré. Le conseiller estimait qu’il n’avait pas été rémunéré à sa juste valeur dans l’opération. Quelques mois plus tard, il retirait sa plainte, à la suite d’un accord tenu secret.

En 2022, nouveau coup de théâtre : l’étrange attelage qu’il forme avec Nicolas Puech explose. L’épidémie de Covid-19 a fait vaciller leur fragile équilibre. Craignant de s’exposer au virus, l’héritier, ce colosse aux cheveux blancs et aux yeux bleus, s’est enfermé dans sa propriété du Valais avec ses « enfants ». Il a cessé de voir la plupart de ses proches et de ses connaissances. Seuls Jadil et Maria, que Le Monde n’a pas pu rencontrer, ont été autorisés à rester à ses côtés. A l’époque, Eric Freymond s’en inquiète, estimant que le couple occupe un peu trop de place dans la vie de son ami. Quand, en août 2022, Nicolas Puech lui demande d’effectuer deux versements de 40 millions de francs suisses (environ 41 ,5 millions d’euros) à leur intention, il refuse et, au passage, met en garde son cher Nicolas sur les dépenses excessives de Maria Paz Pineiro. « Tu te mêles de ce qui ne te regarde pas ! », lui rétorque ce dernier. D’ami proche, le gestionnaire de fortune comprend qu’il a été relégué au rôle d’exécutant.

Alors qu’il passe paisiblement ses vacances dans sa propriété en Italie, le gestionnaire reçoit une lettre de l’héritier lui annonçant mettre fin à leur collaboration et annule l’ensemble des mandats de gestion signés au fil des années. La guerre est déclarée. Le 16 février 2023, Nicolas Puech explique, dans une note, avoir l’« intention de prendre d’autres dispositions » testamentaires, et donc de revoir unilatéralement son accord avec Isocrate, à laquelle le lie un pacte successoral. Une démarche qui se révèle finalement impossible au regard du droit suisse.

M. Puech a alors une autre idée pour disposer de sa fortune comme il l’entend : et s’il adoptait Jadil ? La nouvelle fait les gros titres : « Un ancien jardinier marocain parmi les héritiers Hermès ?  », s’emballe le magazine Jeune Afrique. Le conte de fées tourne court. Nicolas Puech se heurte, de nouveau, à un écueil juridique : l’adoption d’un adulte de 51 ans se révèle être un véritable casse-tête. Et si le vieil homme était sous emprise ?, s’interroge bientôt la presse. C’est en tout cas ce que clame partout Eric Freymond qui, par la voix de son avocat, Me Yannis Sakkas, dépose, le 24 décembre 2024, un signalement auprès de l’Autorité de protection de l’enfant et de l’adulte (APEA) du district d’Entremont (Suisse), dans lequel il explique que Nicolas Puech serait sous le joug du couple.

Situation d’« abus de faiblesse »

Ce document de 20 pages, consulté par Le Monde, insiste sur le caractère « dirigiste » de Maria Paz Pineiro, sur le « lien de dépendance de plus en plus évident » de Nicolas Puech vis-à-vis de ses employés. Il énumère la liste des « libéralités » qu’il leur a consenties, pour une valeur totale de 60 millions de francs suisses : des maisons et des appartements en Espagne, des terrains en pagaille en Espagne et au Portugal, une maison à Montreux, en Suisse, d’une valeur de 4,7 millions d’euros. En outre, il souligne que « ces domestiques qui ont un accès illimité à la carte bancaire de Nicolas Puech, ont par exemple dépensé plusieurs centaines de milliers de francs en peu de temps dans des boutiques de luxe à Genève ». En résumé, l’héritier serait en situation d’« abus de faiblesse », nécessitant l’« institution d’une curatelle ». Et Eric Freymond de brandir le spectre de l’affaire Liliane Bettencourt (1922-2017), la riche héritière du groupe L’Oréal. Le couple incriminé n’a jamais souhaité répondre à ces graves accusations et ne fait l’objet d’aucune enquête judiciaire.

Entre-temps, l’APEA a dépêché un médecin auprès de Nicolas Puech et… l’a trouvé très en forme, aussi bien physiquement qu’intellectuellement. Pas d’abus de faiblesse, pas de mise sous tutelle, conclut l’APEA. Le signalement est donc classé irrecevable. Une victoire pour le vieil homme plus que jamais décidé à léguer sa fortune à ses « enfants », Jadil et Maria. Puisque ses tentatives pour sortir du pacte successoral qui le lie à la fondation ont échoué, il a une autre idée : vendre ses actions.

C’est à ce moment-là, selon ses dires, que M. Puech aurait découvert ce que sa famille soupçonnait depuis longtemps : ses titres Hermès ont « disparu ». Pour comprendre comment des titres peuvent sortir ainsi des écrans radars d’une société, il faut savoir que ces actions ont la particularité d’être « au porteur » et donc anonymes. L’entreprise ne peut pas savoir qui les détient, sauf si elle le demande expressément à la banque gestionnaire. Or, certains organismes bancaires, dans certains pays et paradis fiscaux, refusent de coopérer. Ni la famille ni Nicolas Puech ne semblent en mesure d’en retrouver la trace.

L’héritier qui ne trouve plus son héritage s’affole. Freymond a beau jurer n’avoir jamais touché à ses titres, Puech dépose trois plaintes contre son ancien ami, trois plaintes que la justice suisse jugera donc non étayées. Depuis, l’héritier et ses avocats refusent de parler à la presse. Tous les protagonistes de cette affaire tombent d’accord pour dire que le paquet d’actions est « forcément quelque part ». Mais où ? Et au profit de qui a-t-il été vendu ? « Cette histoire est abracadabrantesque, inouïe ! », dit un ancien haut cadre d’Hermès.

Axel Dumas, le dirigeant de la société, aimerait se rapprocher de son lointain cousin, par souci d’apaisement et aussi pour tenter d’y voir plus clair. La famille estime que le couple d’anciens domestiques s’est « laissé étourdir » par la générosité de l’héritier, mais s’interdit de juger leurs relations.

Celle-ci continue d’exiger que les établissements bancaires cherchent les titres, tout en assurant ne pas s’inquiéter. Ses nouveaux statuts et son cours très élevé en Bourse la placeraient désormais à l’abri d’une nouvelle tentative d’OPA. Eric Freymond, lui, se dit victime d’une terrible injustice. S’il n’a plus à craindre, pour l’instant, des tribunaux helvétiques, il aimerait que les juges français rendent enfin une ordonnance de non-lieu en sa faveur. Quant à son ancien ami Nicolas, il ne quitte plus guère sa demeure de Ferret, entouré de Jadil et de Maria qui ne l’ont pas abandonné.