Le Musée d’Orsay confronté à une demande de restitution d’une œuvre de Van Gogh
Le descendant d’un collectionneur d’art juif allemand persécuté par les nazis réclame le tableau « Hôpital Saint-Paul à Saint-Rémy-de-Provence ». La Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliation devrait se pencher sur ce cas à partir de septembre.
Jusqu’où peut aller la patience d’un homme quand il a 98 ans ? Et jusqu’où poursuivre un souvenir, quand les fils de la mémoire qui l’entretiennent menacent à tout moment de se rompre ? Cet homme, c’est Klaus Kallmann, né à Berlin en 1928, petit-fils de Felix Kallmann (1853-1938), juif allemand, avocat renommé et collectionneur d’art, persécuté par les nazis. Malgré son âge avancé, il garde un souvenir aigu d’une toile colorée de Vincent Van Gogh (1853-1890), accrochée dans la villa de son grand-père jusqu’en 1932-1933. Au centre, un homme coiffé d’un chapeau, qui pose sous un grand arbre au tronc noueux, au feuillage presque torturé. En arrière-fond, une façade à colonnes, ornée de volets verts, sur un ciel azur.
Aux coups de pinceau caractéristiques du peintre néerlandais, on peut presque sentir le mistral souffler sur la scène. Van Gogh a immortalisé Théophile Peyron, le médecin qui l’a soigné pendant un an à l’hôpital psychiatrique de Saint-Paul-de-Mausole, à Saint-Rémy-de-Provence, dans les Bouches-du-Rhône, peu avant sa mort. Depuis neuf ans, Klaus Kallmann se bat pour récupérer ce tableau intitulé Hôpital Saint-Paul à Saint-Rémy-de-Provence, daté de 1889, et aujourd’hui sur les cimaises du Musée d’Orsay, à Paris. Son sort est désormais suspendu à la décision de la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliation (CIVS), qui gère environ 90 dossiers de demande de restitution.
Fin mai, après une longue enquête, la mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 n’a pas voulu trancher. Son responsable, David Zivie, a reconnu que la famille Kallmann avait « assurément été victime de persécutions antisémites et subi des spoliations dans ce cadre ». Mais, a-t-il ajouté, en dépit des recherches, il était « difficile d’établir avec assurance si le tableau de Van Gogh a fait partie des biens spoliés vendus sous la contrainte ».
En cause : un « trou » dans l’histoire du tableau, entre juin 1932 et février 1934. Dans deux lettres datées de juin 1932, jointes aux dossiers, Felix Kallmann tente de vendre la toile à la prestigieuse Staatsgalerie de Berlin, qui la refuse, au motif qu’elle a « déjà fait l’acquisition de plusieurs Van Gogh » les années précédentes. Puis la trace se perd jusqu’en août 1933, au plus tard février 1934, date à laquelle le tableau réapparaît à Paris, chez le célèbre galeriste parisien Paul Rosenberg (1881-1959).
« Flou d’un ou deux ans »
Que s’est-il passé entre ces deux moments ? Felix Kallmann est-il parvenu à vendre le tableau à un intermédiaire pendant cette période, qui l’aurait lui-même vendu à Rosenberg ? La vente est-elle même intervenue après le 30 janvier 1933, date de l’arrivée au pouvoir d’Hitler ? « Cette situation laisse flotter un flou d’un ou deux ans de battement et cette question majeure : une vente réalisée par un juif allemand tout début 1933 doit-elle nécessairement être considérée comme forcée ? C’est la première fois qu’on se trouve confronté en France à ce type de configuration », confie au Monde David Zivie.
L’histoire du tableau Hôpital Saint-Paul à Saint-Rémy-de-Provence est intimement liée avec celle, tragique, de la famille Kallmann. Au début des années 1930, les Kallmann vivent dans une grande villa, que Felix a fait construire en 1910-1911 dans la Ahornallee, située dans le quartier cossu de Westend, à Berlin. C’est un homme fortuné : il a dirigé pendant sa carrière deux entreprises renommées (la Deutsche Gasglühlicht, connue pour ses ampoules Osram, et la société cinématographique Universum Film AG de Babelsberg).
Il habite au rez-de-chaussée de la villa avec sa femme, Ernestine, issue comme lui d’une famille d’origine juive convertie au protestantisme. Leur fils Hartmut, physicien qui a soutenu sa thèse sous la direction de Max Planck (1858-1947), habite à l’étage avec sa femme et leurs trois enfants, dont le jeune Klaus.
Ils forment précisément l’élite économique et scientifique que les nazis prennent pour cible à leur arrivée au pouvoir en 1933, date à laquelle les persécutions antisémites prennent un caractère institutionnel. En juillet 1933, Hartmut perd son emploi d’enseignant-chercheur à l’Institut Kaiser-Wilhelm de Berlin, les parts dans leurs entreprises familiales perdent rapidement toute valeur. Felix Kallmann meurt d’une crise cardiaque quelques jours après le pogrom de la Nuit de cristal, les 9 et 10 novembre 1938, pendant laquelle des milliers de vitrines de magasins juifs sont détruites. Hartmut, discriminé mais protégé des déportations en raison de son mariage avec une femme considérée comme aryenne, rejoindra les Etats-Unis après la guerre, où vit encore Klaus Kallmann.
Acquisition par Paul Rosenberg
En 1953, il obtiendra de l’Allemagne la reconnaissance de la vente sous contrainte de la maison et une indemnisation. A l’époque, la restitution des œuvres d’art est loin d’être une priorité pour la famille. « Jusque dans les années 1970, l’urgence était à la reconstruction des vies : on se battait pour les pensions, l’immobilier et les carrières brisées. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que la communauté internationale a pris conscience du chantier colossal qui restait à accomplir », indique Markus Stötzel, l’avocat de Klaus Kallmann.
Les recherches sur la collection d’art de Felix prennent du temps. Hôpital Saint-Paul à Saint-Rémy-de-Provence est acheté en 1914 avec un autre Van Gogh, conservé aujourd’hui au Musée Thyssen-Bornemisza de Madrid, auprès de la galerie Paul Cassirer à Berlin. Les deux toiles connaissent un destin similaire : elles sont acquises en même temps par Paul Rosenberg, entre août 1933 et février 1934 – la date d’entrée reste incertaine –, avant d’être à nouveau séparées.
Il semble peu probable que Felix Kallmann se soit directement adressé à Paul Rosenberg pour les lui vendre. Ont-elles transité de la même manière depuis Berlin en 1933, par la voie de la galerie Cassirer, qui concentre alors son stock dans sa succursale d’Amsterdam, pour éviter les confiscations nazies, qui les aurait ensuite vendues à Paul Rosenberg ? L’hypothèse est « réaliste », reconnaît David Zivie. Mais aucune archive ne permet aujourd’hui de la vérifier. Après avoir changé de mains à plusieurs reprises à partir de 1936, le tableau est donné au Musée du Louvre par le marchand Max Kaganovitch (1891-1978). En 1986, il sera transféré au Musée d’Orsay lors de la création de ce dernier.
« Kaganovitch, qui était réfugié juif, avait lui-même été persécuté par les nazis. C’est un dossier plus complexe qu’une spoliation classique », résume l’historienne Ines Rotermund-Reynard, chargée de recherches en provenance au Musée d’Orsay. « On a croisé toutes les archives, mais on est au même point, dans le flou », ajoute-t-elle, sans exclure qu’« un nouvel élément pourrait peut-être surgir à l’avenir ».
« Lacunes inévitables »
Pour Klaus Kallmann, toutefois, le doute n’est pas permis. Depuis les Etats-Unis, le vieil homme, âgé de 4 ans au moment des faits, s’appuie sur la mémoire familiale, notamment celle de son père, Hartmut : « La collection était intacte lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir, mais elle a été pillée par la suite. » Une position que défend Markus Stötzel, pour qui « c’est une spoliation caractérisée ». Pour soutenir son raisonnement, ce dernier invoque les Principes de Washington, un ensemble de règles signées en 1998 par 44 Etats, dont la France, qui définissent un cadre permettant d’identifier les œuvres d’art spoliées pendant la période nazie.
Ces principes posent une interprétation large de la spoliation : celle-ci inclut la cession par la victime elle-même, quand elle a été motivée par la persécution. Le texte insiste également sur la nécessité de considérer les « lacunes ou ambiguïtés inévitables dans la provenance, compte tenu du temps écoulé et des circonstances de la période de l’Holocauste ».
Un autre texte capital, les « Bonnes pratiques relatives aux Principes de Washington », adopté le 5 mars 2024 par les Etats signataires, précise quant à lui que « la vente d’œuvres d’art et de biens culturels par une personne persécutée pendant la période de l’Holocauste, entre 1933 et 1945, peut être considérée comme équivalente à un transfert involontaire de propriété, compte tenu des circonstances de cette vente ». Une approche confirmée par la justice française dans un arrêt de la Cour de cassation du 26 novembre 2025, portant sur la collection d’Armand Isaac Dorville (1875-1941), avocat parisien d’origine juive.
Le dossier est désormais entre les mains d’un magistrat rapporteur de la CIVS, chargé de l’instruire avant son passage en séance devant un collège élargi aux représentants des ministères de la culture et des affaires étrangères. Pour la présidente de la commission, Frédérique Dreifuss-Netter, ce cas est jugé « prioritaire » et devrait être audiencé à partir de septembre, précisait-elle dans un courrier adressé mi-mai au demandeur. « Pour Klaus Kallmann, chaque semaine est l’équivalent d’une année. Il a été d’une patience infinie, fait valoir Mel Urbach, l’avocat américain des Kallmann. Maintenant, nous pensons qu’il est temps que cette toile retourne à la famille. »