La relance du moteur franco-allemand s’annonce difficile, entre incertitudes politiques en France et désaccords sur les projets d’armement
Le gouvernement allemand, dirigé par le chancelier conservateur, Friedrich Merz, et celui, en sursis, de François Bayrou, vont tenir un conseil des ministres commun à Brégançon et à Toulon, jeudi 28 et vendredi 29 août.
Difficile d’imaginer pire calendrier pour le conseil des ministres franco-allemand, qui doit réunir, jeudi 28 et vendredi 29 août, le gouvernement du chancelier conservateur Friedrich Merz et celui, en sursis, du premier ministre français, François Bayrou. Les deux exécutifs ont prévu de se retrouver au fort de Brégançon et à Toulon, dans le Var, pour la vingt-cinquième édition de ce rituel visant à célébrer les relations bilatérales et, parfois, acter des décisions communes. Mais cette grand-messe se tiendra dix jours avant le vote de confiance organisé par François Bayrou à l’Assemblée nationale, le 8 septembre, dont l’issue demeure très incertaine.
L’ombre de la situation politique française, quoique peu relevée côté allemand, planera inévitablement sur la rencontre. Première dans ce format pour le gouvernement « noir-rouge » de Friedrich Merz, qui lie les conservateurs de la CDU aux sociaux-démocrates du SPD, en fonction depuis le 6 mai à Berlin, celle-ci est très attendue. Une dizaine de ministres de part et d’autre y participeront autour du chancelier et d’Emmanuel Macron, désireux l’un comme l’autre de relancer un tandem franco-allemand grippé ces dernières années.
Les deux dirigeants n’ont pas ménagé leurs efforts pour montrer la confiance qu’ils se témoignent depuis les élections allemandes du 23 février, multipliant les rencontres bilatérales. Ils ont également donné instruction à leurs ministres de se déplacer pour rencontrer leurs homologues, ce que nombre d’entre eux ont fait depuis mai. « Construire une relation de travail durable au niveau des ministres, cela prend du temps, admet Jacob Ross, expert des relations franco-allemandes au conseil allemand pour les relations internationales, le principal groupe de réflexion allemand sur le sujet. Le moment n’est vraiment pas idéal. »
L’histoire a des airs de déjà-vu : la dernière rencontre franco-allemande similaire, en mai 2024, s’était tenue deux semaines avant l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale française. « On risque un peu la même chose, admet un participant. Que l’élan soit brisé net. » Eric Lombard, le ministre de l’économie français, qui sera présent à Toulon, a ainsi annulé sa visite aux rencontres économiques franco-allemandes d’Evian du 4 au 6 septembre. Interrogé sur la situation politique en France, mercredi 27 août, le chancelier allemand a, quant à lui, botté en touche.
Une certaine amertume
« On peut faire du franco-allemand même dans ces circonstances », tempère un diplomate français, soulignant que les sujets à l’agenda – principalement sur les questions de compétitivité en Europe et de défense – sont des chantiers de longue haleine. Mais, de l’aveu même des deux parties, aucune annonce majeure n’est attendue. Le conseil « ne donnera pas lieu à une déclaration concrète, formelle mais plutôt à une liste de projets spécifiques ou d’actions spécifiques », admet l’Elysée. De fait, les divergences demeurent nombreuses, qu’il s’agisse des questions d’armement, d’énergie ou des enjeux commerciaux. D’où une certaine frustration, de part et d’autre.
Berlin espérait une clarification française sur l’avenir du projet d’avion de chasse franco-germano-espagnol SCAF, qui fait l’objet de désaccords entre industriels – le français Dassault réclamant un poids plus important que ne le prévoient les accords existants. « Il n’en sera pas question lors des consultations gouvernementales franco-allemandes, a lâché Friedrich Merz, mercredi, lors d’une conférence de presse, ne cachant pas une certaine amertume. J’ai convenu avec le président Macron que nous prendrions ensemble une décision sur l’avenir du SCAF au cours du dernier trimestre de l’année, c’est-à-dire à la fin 2025. » Déplorant la « volonté du côté français » de faire participer plus largement Dassault, il a dit espérer « que nous parviendrons à une solution, car nous avons besoin d’un nouvel avion de combat en Europe ».
Dans les heures qui ont suivi, Paris a néanmoins indiqué que le sujet serait « évidemment » abordé lors de la rencontre. « Les projets d’avion de chasse et de char du futur sont morts, estime, pour sa part, Shahin Vallée, économiste et directeur du programme géoéconomique du Conseil allemand des relations étrangères à Berlin. Il vaudrait mieux y renoncer et lancer de nouveaux projets. »
« Manque d’ambition »
Côté français, l’euphorie des débuts a aussi fait place à une plus grande perplexité, proportionnelle aux attentes qu’avaient suscitées la victoire de Friedrich Merz et son enthousiasme pour le projet européen, lui que l’on attendait plutôt atlantiste. « Côté français, il y a ce sentiment que le dynamisme des premières semaines de Merz en faveur d’une Union européenne souveraine s’est un peu émoussé, analyse Jacob Ross. Il ne semble plus être tout à fait sur la même ligne qu’au soir de son élection, lorsqu’il parlait de rendre l’Union européenne moins dépendante des Etats-Unis. »
Le candidat qui promettait d’imposer des lignes rouges à la Russie et de livrer des missiles de longue portée à l’Ukraine, celui qui parlait de « capacité de défense européenne autonome » et se disait prêt à faire le deuil de la protection nucléaire américaine, donne parfois le sentiment de chercher avant tout à préserver la relation avec les Etats-Unis, dont l’Allemagne est encore si dépendante. Et de se réfugier plus volontiers derrière le concept d’« ambiguïté stratégique » pour éviter les sujets difficiles. « Il est désormais prisonnier de contraintes politiques intérieures », poursuit M. Ross.
De part et d’autre, « on sent un manque d’ambition pour lancer des chantiers et de prendre des risques, résume Shahin Vallée. On aurait pu s’attendre à des jalons sur la dissuasion ou sur le nucléaire civil. Les attentes étaient élevées après le sommet de l’OTAN, fin juin. Mais je pense qu’on ne les aura pas ». Au point que certains diplomates s’interrogent : Friedrich Merz est-il simplement bridé par sa coalition ? Ou considère-t-il que l’Allemagne a les moyens d’avancer seule dans un cadre européen ?
« Il faut se souvenir du chemin parcouru depuis l’époque du précédent chancelier Olaf Scholz, note une source française. Merz envisage de demander l’autorisation du Bundestag pour envoyer des troupes au sol en Ukraine. Il a décidé d’arrêter les livraisons d’armes à Israël. A l’échelle de l’Allemagne, c’est historique. »