La mort de Victor-Emmanuel de Savoie, fils sulfureux du dernier roi d’Italie
Interdit de séjour en Italie pendant plus d’un demi-siècle, le chef de la maison de Savoie avait pu retourner à Rome en 2002. Il est mort le 3 février, à son domicile de Genève, en Suisse.
« A 7 h 05 ce matin, 3 février 2024, Son Altesse royale Victor-Emmanuel, duc de Savoie et prince de Naples, entouré de sa famille, s’est éteint paisiblement à Genève. » C’est par ce sobre communiqué que la maison de Savoie a annoncé, samedi, le décès de Victor-Emmanuel, quelques jours avant son 87ᵉ anniversaire.
Né à Naples le 12 février 1937, il n’a que 9 ans quand il prend le chemin de l’exil après que les Italiens eurent choisi la république par référendum, le 2 juin 1946. Surnommé « le roi de mai », car il n’aura régné qu’à peine plus d’un mois, son père, Humbert II, comptait abdiquer en faveur de son fils, il n’a pas eu le loisir de le faire.
La république naissante honnit cette famille royale, symbole de plus de vingt années de compromission avec le fascisme. Beaucoup ne pardonnent pas à Victor-Emmanuel III (1869-1947), roi de 1900 à 1946, de s’être accommodé de l’ascension de Benito Mussolini, et en particulier d’avoir signé les lois raciales de 1938. L’Italie postfasciste tourne le dos à la maison de Savoie. Entrée en vigueur le 1er janvier 1948, la nouvelle Constitution italienne « interdit aux anciens rois de la maison de Savoie, à leurs épouses et à leurs descendants mâles d’entrer et de séjourner sur le territoire national ».
Après un court séjour au Portugal, c’est en Suisse que Victor-Emmanuel va vivre essentiellement son exil. Le prince s’ennuie. Ses années de jeunesse sont celles d’un flambeur. Amoureux de la vitesse, il manque de se tuer au volant de sa Ferrari et fait plusieurs séjours à l’hôpital. On le retrouve l’été dans les soirées huppées de Saint-Tropez (Var) ou l’hiver à Crans-Montana, dans le canton du Valais.
C’est dans la chic station suisse, en 1957, qu’il rencontre Marina Doria, une ancienne championne du monde de ski nautique, fille d’un industriel suisse de l’agroalimentaire. Son père s’oppose à leur union, car Marina Doria n’est pas d’ascendance noble, mais, en 1969, Victor-Emmanuel trouve un stratagème : il signe un décret s’autoproclamant roi, créant un titre de duchesse sur mesure pour Marina Doria. Leur mariage civil a lieu à Las Vegas (Nevada) en 1970, la noce religieuse un an plus tard, à Téhéran, en présence du chah et de la princesse Pahlavi, avec qui il a noué des liens étroits d’amitié.
Retrouvailles troublées
L’été 1978 marque une rupture dans la vie du prince exilé. Alors qu’il est en villégiature dans sa propriété de Cavallo, en Corse, Victor-Emmanuel se retrouve protagoniste d’une rixe : un plaisancier italien a emprunté le canot pneumatique amarré à son yacht. Furieux, le prince veut l’effrayer à coups de carabine. Non loin de là, un jeune Allemand de 19 ans, Dirk Geerd Hamer, prend une balle perdue. Il mourra quelques semaines plus tard. Le scandale fait la « une » de la presse internationale. C’est le début d’une longue procédure judiciaire, qui s’achèvera en 1991, devant la cour d’appel de Paris. Le prince est acquitté de l’homicide, mais est condamné pour infraction à la législation sur les armes.
Malgré ses frasques, qui font les choux gras de la presse transalpine, Victor-Emmanuel ne cache pas sa volonté de revenir un jour d’exil, s’étant toujours considéré comme un possible souverain. Le 23 octobre 2002, Silvio Belusconi, alors président du conseil, fait voter une loi abrogeant son interdiction de poser le pied dans la Péninsule. Deux mois plus tard, le prince est à l’aéroport Fiumicino de Rome, où il improvise une conférence de presse, aux côtés de son épouse et de son fils Emmanuel-Philibert. « C’est le jour le plus important pour notre famille », clame ce dernier.
Les années 2000 sont celles de retrouvailles troublées avec son pays natal. Quelques mois avant son retour en Italie, le prince doit prendre publiquement ses distances avec la signature des lois raciales – qui ont notamment permis la déportation de près de 8 000 juifs italiens à partir de 1943 – par son grand-père. En 2003, sa visite à Naples est houleuse. Attendu pour une messe à la cathédrale, il est accueilli par des militants fascistes, mais aussi les nostalgiques de la maison de Bourbon, chassée du royaume des Deux-Siciles par les armées piémontaises en 1861, durant l’unification italienne.
En 2006, le prince est une nouvelle fois inquiété par la justice, accusé cette fois-ci d’association de malfaiteurs, de corruption et de proxénétisme dans la gestion d’un casino près du lac de Côme. La justice le relaxe, mais on lui impose un temps de ne pas quitter le territoire italien. « La vie est parfois très étrange, commente-t-il. J’ai attendu cinquante-six ans pour retourner en Italie, et maintenant je ne peux plus la quitter. »
Ces dernières années, l’ultime héritier du trône d’Italie les a passées dans un relatif anonymat, entre la Suisse et l’Italie, aux côtés de Marina Doria. Ses obsèques seront célébrées le 10 février à la cathédrale de Turin. Il reposera non loin de la capitale piémontaise, dans la basilique de Superga, nécropole de la famille de Savoie.