Le Monde : Guerre Israël-Hamas : à Tel-Aviv, les mots de douleur et de rage d’un

Guerre Israël-Hamas : à Tel-Aviv, les mots de douleur et de rage d’une jeunesse traumatisée

ENQUÊTE : Les 18-30 ans constituent l’essentiel des victimes de l’attaque perpétrée par le Hamas le 7 octobre, alors qu’ils effectuaient leur service militaire près de Gaza ou qu’ils participaient à la rave-party. Toutes affaires cessantes, des milliers de jeunes ont également été appelés à rejoindre la réserve.

Ils s’appelaient Omri Belkin, Ilan Lipovetsky, Maya Poder, Bruna Valeanu, Avraham Giad Tiberg, Roee Negri, Uri Arad… Ces jeunes, hommes et femmes, auraient dû effectuer leur rentrée à l’université de Tel-Aviv en ces chaudes et belles journées d’automne pour étudier le droit, l’économie, la psychologie, le cinéma ou la communication. Mais ils sont morts, samedi 7 octobre, lors de l’attaque du Hamas. La jeunesse de Tel-Aviv, plus TikTok qu’orthodoxe, libérale, souvent à gauche – en tout cas loin de l’extrême droite –, parmi les plus tolérantes, les plus ouvertes aussi aux droits des Palestiniens, a été fauchée par les balles des terroristes lorsque ceux-ci ont attaqué les soldats de la frontière et les milliers de participants à une rave-party près de la bande de Gaza.

Une jeunesse festive que l’on voit, sur les vidéos récupérées dans les caméras GoPro des assaillants, être abattue à la kalachnikov. Poursuivie puis exécutée au milieu des champs ou à l’intérieur des voitures. Emmenée, avec des habitants des kibboutz, terrifiée, sur des motos ou à l’arrière de voitures, otage du Hamas.

La liste des morts de l’université ne cesse de s’allonger, au fil des découvertes de dépouilles dans la campagne, puis du long processus d’identification des corps mutilés. Jeudi 19 octobre, la professeure Drorit Neumann, doyenne chargée de la vie étudiante, lit un e-mail reçu quelques minutes plus tôt. « Chère Drorit, j’ai le regret de t’informer du décès d’une autre de nos étudiantes, Maayana, le 7 octobre, près de Gaza. » Les survivants et les enseignants enchaînent les enterrements. Une soixantaine au total, en comptant les enfants, les frères, sœurs ou parents d’étudiants – tous ceux qui constituent l’entourage immédiat des défunts, si importants dans la culture juive du deuil.

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« L’histoire se répète »
Une génération qui n’a pas fini de payer son tribut à la guerre : les jeunes hommes et femmes qui effectuent leur service militaire (60 % de chaque tranche d’âge) et tous ceux qui ont été rappelés par la réserve, dont l’âge n’a cessé de baisser ces dernières années, vont constituer l’essentiel des troupes engagées contre le Hamas pendant des mois, peut-être des années. Sur les 30 000 étudiants de l’université de Tel-Aviv, plus de 5 000, appelés toutes affaires cessantes à rallier leur unité, ont ainsi rejoint la réserve.

De la même façon que le pays s’est mis à l’arrêt, les universités sont fermées jusqu’au 5 novembre au moins. Danielle Zilber, 26 ans, étudiante en psychologie, est venue sur le campus pour installer les photos sur les sièges. Elle est en treillis, prête à rejoindre son bataillon de réserve, désolée de ne pas avoir emporté avec elle son arme de service. « On ne sait jamais. » Son mari, 26 ans, militaire de carrière, commande une unité positionnée près de Gaza. Quatre de ses amis sont morts lors de l’attaque terroriste. « C’est un moment de rupture pour notre génération », explique la jeune femme, présidente du syndicat étudiant, fer de lance des mobilisations contre le gouvernement de Benyamin Nétanyahou il y a quelques semaines encore, un autre siècle désormais. « L’idée du “plus jamais ça” a marqué la génération après l’Holocauste. L’histoire se répète : je vous promets que nous ne laisserons plus jamais arriver ce qui vient de se passer. »

Israël est un petit pays. Pour cette jeunesse, plus encore. Chacun connaît des victimes ou des militaires engagés, et le traumatisme est aussi intime, familial que communautaire ou identitaire. Eden Sanders, 25 ans, étudiante en économie, a grandi dans le nord du pays, près de la frontière libanaise. Son premier souvenir de guerre remonte à l’enfance. Elle avait 8 ans quand elle a dû fuir son village après un bombardement. Le 7 octobre, au soir de l’attaque, son compagnon a été appelé comme réserviste au sein de l’armée, en Cisjordanie. Elle connaît directement dix personnes mortes ou blessées ce jour tragique. « Les gens du Hamas veulent nous tuer, ils ne nous donnent pas le droit d’exister. Vous imaginez ce que cela signifie ? », interroge l’étudiante.

Cette génération, qui s’était mobilisée contre les réformes de M. Nétanyahou, s’est réveillée, le 7 octobre, avec cette angoisse terrible que les assaillants puissent vouloir la mort de chacun d’eux. Jusque dans les chambres des bébés, comme s’il fallait effacer aussi l’avenir des juifs, pas seulement le présent. « Dans certains kibboutz, les gens ont été brûlés vifs. C’est quand la dernière fois que le peuple juif a subi ça ? C’est la Shoah », questionne et répond Eyal, Franco-Israélien de 28 ans, passé par le service militaire de l’armée israélienne, aujourd’hui employé dans le high-tech, secteur florissant de l’Etat hébreu. Le jeune homme, qui n’a donné que son prénom, se prépare à être appelé par la réserve. Il exprime le sentiment de vulnérabilité des Israéliens : « Que vous soyez Ashkénaze ou Séfarade, petit ou grand, riche ou pauvre, de droite ou de gauche, vous savez qu’aux yeux de l’ennemi, vous êtes juif et qu’il veut vous tuer. »

« Pourquoi s’en prendre aux morts ? »
Les vies de cette génération sont en suspens, happées par la préparation de la guerre. Fanny Guthmann, étudiante en informatique, ne modifiera pourtant pas la date de son mariage, prévu le 25 octobre – sauf si elle devait être convoquée par la réserve d’ici là. La cérémonie se fera en petit comité, en l’absence probable de ses frères et sœurs. « Je ne veux pas céder au Hamas, je ne veux pas que des terroristes décident du jour où je me marie. » Le choc est pourtant dévastateur. Son arrière-grand-mère lui avait confié son étoile jaune pour qu’elle n’oublie pas. « Le peuple juif a subi des pogroms avant la Shoah. C’est cette histoire qui se répète. » Un silence. « Pourquoi s’en prendre aux corps morts ? Les balles ne suffisaient pas ? »

Aux yeux de cette jeunesse, le 7 octobre n’est pas seulement une guerre de plus dans l’histoire d’Israël. C’est un retour en arrière dans l’histoire des Juifs et des massacres commis au nom de l’antisémitisme depuis des siècles. Les larmes qui montent, Noam Shtockhammer, 26 ans, les réfrène difficilement. Une profonde détresse. Une immense colère. Ses mots, il les prononce en les détachant lentement pour dire combien ils sont pesés et ont vocation à parler pour beaucoup de jeunes Israéliens : « En 1942, quand Hitler décide de la solution finale, les Juifs n’ont pas d’armée pour se défendre en Europe. Aujourd’hui, nous en avons une et nous devons nous battre contre des terroristes qui veulent nous tuer, tous, tous les Israéliens, tous les Juifs. »

L’étudiant en sciences politiques, officier naval pendant son service militaire, attend de savoir s’il sera appelé dans la réserve. Il a suivi les chaînes Telegram de l’organisation terroriste, les vidéos reprises sur les réseaux israéliens, et il conjure de regarder les images insoutenables, les corps suppliciés et leur mise en scène. « Regardez ! Il faut regarder, sinon vous ne pouvez pas comprendre ce qui nous arrive, répète le jeune homme. Quand vous allez à l’école, vous apprenez l’histoire, comment les nazis sont devenus des nazis, comment des êtres humains en arrivent à vouloir l’extermination d’un autre peuple. Il ne faut pas fermer les yeux. »

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Rien n’est réglé
Au milieu des cartons de biens de première nécessité envoyés aux soldats, Yuval Katz, 26 ans, étudiant en commerce, l’un des piliers des opérations de solidarité à l’université Reichman, exprime une idée similaire : « Si l’objectif du Hamas avait été de libérer les Palestiniens, ils n’auraient pas fait cela. C’est autre chose qu’ils cherchent. Il faut regarder comment ils éduquent leurs militants depuis l’enfance : on leur apprend à nous haïr et à penser que nous n’avons pas le droit d’exister. » Lui aussi a besoin d’un instant de respiration pour continuer : « Pourquoi s’en prendre aux corps ? Que s’est-il passé dans le cerveau d’un être humain pour en arriver là ? »

Omir est un prénom d’emprunt. Il est interne en médecine et veut pouvoir s’exprimer sans demander l’autorisation de l’hôpital où il travaille et étudie. Son service militaire, il l’avait accompli comme officier dans une unité chargée du Dôme de fer, ce dispositif antiaérien qui protège le pays des roquettes lancées depuis la bande de Gaza. Depuis le 7 octobre, pas un jour ou presque sans que l’Iron Dome fonctionne au-dessus de Tel-Aviv. « Nous n’avons nulle part ailleurs dans le monde où aller. Le Hamas nous voit comme quelque chose qu’il faut éradiquer. Comment répondre ? Quel langage trouver face à cela ? Je me suis battu pour l’égalité des droits, mais Israël a le droit, premier, de se défendre », insiste Omir, tout en regrettant que des Palestiniens innocents en paient aussi le prix. « Le 11 septembre 2001, dix-neuf terroristes ont réussi à mettre l’Amérique à genoux. Ce que nous subissons est sans comparaison. »

Sur la place Dizengoff, dans le centre de Tel-Aviv, des mains anonymes sont venues placer des bougies en mémoire de chacune des victimes autour d’une immense fontaine. Un groupe de jeunes hommes et femmes écoute des musiciens. « J’en ai des larmes aux yeux quand je passe devant », témoigne un étudiant. La place est devenue un lieu de communion. Mais rien n’est réglé au sein de la société israélienne, tout le monde s’est juste accordé instinctivement à remiser les divisions.

La sécurité, d’abord. La guerre, ensuite. Jonas Moses, 32 ans, salarié dans la tech, avait prévu de rejoindre un café, à Jaffa, au sud de Tel-Aviv, une des rares villes mixtes où cohabitent Arabes et Israéliens, dans un pays qui n’a cessé d’ériger des murs mentaux et physiques pour éloigner les Palestiniens et les Arabes. Avec d’autres volontaires, ils devaient cuisiner pour les immigrés thaïlandais, employés dans les zones agricoles près de Gaza – à quelques kilomètres des centaines de milliers de Gazaouis sans travail. Mais le matin, ils ont appris que le corps du barman, qui figurait parmi les disparus de la rave-party, avait été identifié. Le rendez-vous a été annulé.

Une société accoutumée aux murs
« Ce moment va profondément modifier la société israélienne », dit le jeune homme, engagé à gauche, dans un pays qui avance sans boussole, sinon celle de la vengeance. « Si on transforme Gaza en Mogadiscio, on fait quoi après ? Des ruines, montera un mouvement plus dur encore. On n’élimine pas une idéologie à coups de bombes », ajoute-t-il, conscient d’avoir été minoritaire dans l’Israël d’avant, marginal dans l’Israël post-7 octobre.

Il faudra bien penser à l’après. Mais comment ? La société israélienne, y compris la jeunesse libérale, s’est accoutumée aux murs et aux grilles qui séparent, à ce grand effacement des Palestiniens, à une forme d’indifférence aussi pour leur sort. Les jeunes venus à la rave-party, fauchés par les balles du Hamas, dont beaucoup, probablement, étaient mobilisés contre les réformes de Nétanyahou, faisaient ainsi la fête à deux pas de l’immense prison à ciel ouvert qu’est devenue Gaza.

Rachel Gali Cinamon, la doyenne de la faculté de sciences sociales, ferme les yeux en comptant sur ses doigts le nombre d’enterrements auxquels elle a participé. Sept en douze jours. « Après l’Holocauste, nous avons été élevés dans la certitude que l’Etat d’Israël était là pour nous protéger. Et, soudain, nous découvrons que nous ne sommes pas en sécurité. Je suis extrêmement inquiète des conséquences à long terme de ce traumatisme. Cela va déterminer toutes nos visions sociales, politiques, identitaires. » Drorit Neumann, elle, continue de remplir les listes de victimes et d’aider les étudiants qui n’ont plus de travail ou qui s’enfoncent dans la dépression. Elle pense avec inquiétude à l’avenir. L’université accueille 16 % d’étudiants arabes. Reviendront-ils ? Dans quelles conditions ? Et comment se passera la cohabitation ? « Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas. »