De l’Elysée à la société Archange, l’intrigante nébuleuse de militaires et d’ex-militaires suspectés d’avoir compromis des documents secret-défense
ENQUÊTE La justice enquête sur plusieurs militaires et civils soupçonnés d’avoir monté une société privée pour vendre informations classifiées et armes de guerre. Six suspects sont désormais mis en examen, notamment pour compromission du secret de la défense nationale, après la garde à vue d’un ancien collaborateur de l’Elysée le 13 avril.
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Il se fait appeler « L’Amiral » ou « Vladimir ». Deux pseudonymes qui résument ses deux passions : la marine et la Russie. Parfaitement bilingue, marié à une Russe, Ludovic P., 38 ans, est militaire d’active et officiait jusqu’en 2025 encore à la présidence de la République, comme linguiste détaché. Un poste qui consiste à préparer les communications téléphoniques du chef de l’Etat en lien avec la Russie, rédiger des notes et analyses sur l’actualité du Kremlin, et qui nécessite une habilitation de sécurité en raison de l’accès à des informations sensibles.
Sur son temps libre, cet as de l’Osint (pour Open Source Intelligence, « renseignement en source ouverte ») cartographie sur Google Maps les navires de guerre russes qui voguent dans le Pacifique et identifie leurs itinéraires et leurs ports d’attache.
Le 13 avril, le soldat, désormais affecté dans le nord de la France, est placé en garde à vue dans les locaux de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Il est mis en examen deux jours plus tard pour « soustraction, détournement et divulgation du secret de la défense nationale », selon les informations du Monde confirmées par le parquet de Paris. La justice le soupçonne d’être lié à Archange Solutions Osint, une société privée d’intelligence économique.
Cette structure et la nébuleuse de personnages qui l’entoure font l’objet d’une enquête du contre-espionnage français et d’une juge d’instruction spécialisée pour des soupçons de compromission de secrets d’Etat et d’activités illicites de commerce d’armes de guerre. Outre Ludovic P., cinq autres suspects sont déjà mis en examen dans cette procédure : trois militaires ou ex-militaires ainsi que deux civils. Tous sont placés sous contrôle judiciaire.
Notes classifiées
A l’origine des investigations, il y a un signalement de la direction du renseignement et de la sécurité de la défense. Grâce à ses capteurs, ce service de renseignement du ministère des armées, chargé de la contre-ingérence dans les forces armées et le milieu de la défense, a détecté la compromission de plusieurs notes classifiées « secret spécial France » en lien avec l’apparition de l’entreprise Archange, dont la période d’activité s’étend de 2024 à 2025.
Cette société a été fondée par David B., 34 ans, ancien militaire d’origine tadjike. Avant de quitter l’armée en août 2023, en raison d’épuisement professionnel et d’une dépression, ce sergent-chef était affecté à l’antenne spéciale des transmissions de l’Elysée. Ce service méconnu, fonctionnant en continu au palais de la présidence, emploie militaires et civils chargés de mettre en œuvre et d’exploiter les liaisons téléphoniques et systèmes d’information sécurisés au profit de l’état-major particulier du chef de l’Etat.
« La secrétaire personnelle du président nous contactait lorsqu’il voulait entrer en contact avec un homologue étranger. Les communications transitaient par nous lorsqu’il était nécessaire d’apporter un appui technique, schématise David B. lors d’un interrogatoire. (…) J’avais une compétence technique pour les téléphones sécurisés. Ce sont des appareils capricieux et il fallait savoir les démarrer, les synchroniser correctement. Il y avait aussi les visioconférences à organiser dans les différentes salles de l’Elysée avec la mise en place des caméras, des tablettes, des micros… » L’ex-militaire décrit des journées de travail harassantes, parfois sur des rotations de « soixante-douze heures » : « C’était très intéressant mais très sensible. On nous expliquait qu’on était sur siège éjectable. On répondait aux besoins du président. »
Avant cela, David B. a servi au 44e régiment des transmissions de Mutzig (Bas-Rhin), un service sensible qui capte du renseignement d’origine électromagnétique, notamment pour préparer les opérations extérieures.
Ecœuré par l’armée, ce jeune père de quatre enfants, en proie à des problèmes financiers et qui dit souffrir aussi d’un stress post-traumatique lié à des missions passées, a donc l’idée de se reconvertir dans le privé et de lancer Archange. Officiellement, le but de la structure est de proposer à des clients institutionnels ou à des entreprises des notes et analyses sur la géostratégie, la défense ou encore les équipements de guerre, ou des flashs d’actualité internationale sur le modèle de l’Agence France-Presse, nourris d’informations de source ouverte recueillies par l’Osint.
« Matériel espion »
Le 20 mai 2025, les policiers de la DGSI chargés de l’enquête judiciaire perquisitionnent le domicile de David B. et saisissent le serveur de la société Archange. Ils découvrent trois notes classifiées « secret » et une note « diffusion restreinte » émanant de la direction du renseignement militaire (DRM), un autre service de renseignement des armées.
Les conséquences de leur compromission et de leur éventuelle divulgation ont été évaluées par la DRM sur une échelle de 1 à 5, de « faibles » à « très importantes ». Le préjudice est considéré comme au niveau le plus élevé (5) s’agissant d’une note d’anticipation portant sur « les différents scénarios de crise au Liban ». Rédigée à l’aide de « capteurs spécialisés », elle dévoile la connaissance de la DRM de la situation politique et militaire du pays, avec des « appréciations internes ».
Deux autres notes sont évaluées au niveau 3, l’une consacrée aux forces armées de la Libye, l’autre décrivant le parcours et la biographie d’un général tchadien. S’agissant de cette dernière, elle révèle « l’intérêt que porte la France à ce militaire dans un contexte diplomatique et géopolitique tendu » ; aussi la DRM met-elle en garde contre « un risque d’instrumentalisation » en cas de divulgation.
Le quatrième document, évalué à 2, est une note technique sur la modernisation d’un bâtiment de la marine russe. Toutes sont datées de 2021. Enfin, les enquêteurs ont aussi trouvé trace sur le serveur de transfert de quatre autres documents militaires potentiellement classifiés, sans pouvoir identifier leur origine et leur date.
Les investigations démontrent que ces notes sensibles ont été plagiées pour nourrir les contenus de nombreux documents estampillés « Archange », dont le graphisme et la présentation reprennent les codes des services de renseignement. Le but de la société était-il de détourner des secrets d’Etat pour les vendre blanchis, sous couvert d’activités légales d’intelligence économique ? Qui a extrait ces informations classifiées ? Au mois de mai 2025, David B. et quatre suspects travaillant officiellement ou officieusement pour Archange sont placés en garde à vue puis mis en examen.
« Ces notes-là ne me parlent pas du tout », affirme le fondateur de la société, tout en admettant avoir eu accès à des documents secret-défense lors de ses années à l’Elysée. L’ex-sergent, passionné par le monde militaire russe, rejette la responsabilité de cette compromission sur les autres personnes ayant eu accès au serveur d’Archange : plus de trente utilisateurs ont été identifiés dans les « logs » de connexions par les enquêteurs.
La perquisition à son domicile révèle aussi la présence curieuse de « matériel espion » : lunettes connectées, traceur réseau, drone… Au passage, David B. se dit « scandalisé » d’avoir été interpellé. « On ne traite pas comme ça d’anciens soldats qui ont rendu service à la nation et ont beaucoup donné à leur pays », regrette son avocat, Me Antonin Gravelin-Rodriguez, voyant dans cette affaire « une montagne qui accouche d’une souris ».
Lunettes connectées
Parmi les suspects liés à Archange figurent des profils surprenants. A l’image d’Océane A., une jeune militaire en poste à l’Elysée, employée comme linguiste russe dans l’ancien service de David B. Entrée à 16 ans dans l’armée en tant que réserviste, excellemment notée, elle se trouve en arrêt maladie au moment de son interpellation par la DGSI, se disant victime d’une surcharge de travail et d’un stress aigu depuis un incident survenu en décembre 2024 : des tirs de mortiers avaient été déclenchés près de la présidence de la République alors qu’elle se trouvait sur le site.
L’examen de sa boîte mail professionnelle de l’Elysée révèle qu’elle prépare, surtout, sa reconversion chez Archange, auprès de David B., un ex-collègue dont elle est tombée sous le charme. Elle rédige sur son temps de travail des notes de renseignement surmontées du logo de l’entreprise, qu’elle transfère sur sa boîte personnelle, ou traduit des documents russes. Habilitée « secret », elle conteste être à l’origine de l’extraction des notes classifiées de la DRM. Son utilisation de lunettes connectées Ray-Ban Meta à son poste a interrogé les enquêteurs. « La protection des intérêts de la nation est un impératif absolu, elle ne dispense pas d’adapter la réponse judiciaire à la réalité humaine de celles et ceux qui servent sous une pression extrême, à l’image de ma cliente », estime son avocat, Me Hugo Latrabe.
D’après les analyses téléphoniques, les membres d’Archange démarchaient activement de la clientèle lors de salons spécialisés dans le milieu de la sécurité et de la défense, comme Eurosatory ou Milipol, ou encore à l’étranger. C’est le cas de Nathan M., considéré comme l’associé de David B. et seul employé de l’entreprise déclaré. Passionné par le monde du renseignement, sans emploi, ce jeune au profil de surdoué de l’informatique d’une vingtaine d’années est diagnostiqué autiste Asperger et bénéficie d’une allocation aux adultes handicapés. D’après ses déclarations, Archange n’aurait eu qu’un seul client : un cabinet de conseil londonien qui voulait se renseigner, pour le compte d’un client inconnu, sur les structures des administrations françaises.
S’il s’est inquiété que des informations tombent entre de mauvaises mains, Nathan M. conteste avoir su que des notes classifiées avaient servi à la production écrite d’Archange. « L’accusation prête à mon client une connaissance de documents classés secret-défense qu’il n’a jamais eue. Son parcours professionnel, étranger au monde de la défense nationale et du renseignement, établit qu’il ne disposait ni des accès, ni de la légitimité, ni des compétences nécessaires pour reconnaître, comprendre ou exploiter de tels documents, assure son avocat, Me Réda Ghilaci. Disposer d’un accès technique au serveur d’une société ne signifie en rien avoir connaissance de l’ensemble du contenu de ce serveur. »
« Entremetteur en armement »
Les échanges exhumés par la DGSI laissent penser que la société Archange avait aussi tenté, au fil des mois, de repositionner son activité sur le commerce d’armes et de matériel de guerre. Des messages échangés entre David B., d’autres suspects et des personnes d’Europe de l’Est font allusion à des « hélicoptères » ou à des listings d’armes, « des obus de 120 », « des mines antitanks », « des munitions »… Il est question de vendre des « stocks » à « des mercenaires » ou à « des pays au sud ».
« L’objectif était de mettre en relation une société lambda ou un Etat avec des sociétés d’armement ou du moins appartenant à l’industrie de défense », confirme en garde à vue Milomir S., un militaire analyste détaché au Gabon apparaissant dans l’organigramme d’Archange. « David s’est aperçu que l’Osint ne fonctionnait pas spécialement et qu’il allait essayer de vendre ce profil d’entremetteur en armement », explicite ce spécialiste du renseignement électromagnétique, qui sera lui aussi mis en examen.
C’est en raison de ces messages que la juge d’instruction a retenu le chef d’« exercice sans autorisation, en bande organisée, d’activité d’intermédiaire ou d’agent de publicité pour la fabrication ou le commerce d’armes et matériel de guerre » à l’encontre de cinq des six suspects. En revanche, les qualifications criminelles envisagées par le parquet d’« intelligence avec une puissance étrangère » et de « livraison d’informations à une puissance étrangère » n’ont pas été retenues à ce stade, les investigations n’ayant pas permis de démontrer qu’Archange agissait dans un but d’espionnage, bien que nombre de suspects nourrissaient un intérêt pour la Russie. Le mobile semble, pour l’heure, avant tout financier.
Si rien ne dit que les informations compromises aient mis en danger une opération ou des forces armées de la France, cette affaire soulève des questions sur les protocoles de sécurité. Comment cette nébuleuse de militaires et ex-militaires, dont certains semblent affaiblis psychologiquement, a-t-elle pu monter une structure privée aussi risquée en profitant de services réalisés au cœur de l’appareil d’Etat ? Sollicité, l’Elysée déclare : « Bien qu’ils aient été amenés à officier dans l’une des emprises de la présidence, ces personnels relèvent du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). En conséquence, leur sélection, habilitation tout comme les sanctions qui auraient été prises relèvent de la responsabilité du SGDSN. » De son côté, Matignon, dont dépend administrativement le SGDSN, ne souhaite pas faire de commentaires sur « une enquête judiciaire en cours », de même que le ministère des armées.
Les investigations se poursuivent sur le reste du réseau Archange pour identifier l’auteur des fuites des documents secrets et les éventuels contacts à l’étranger. C’est en raison de messages évoquant un dénommé « Amiral », qui aurait « transmis des documents militaires », que les enquêteurs viennent de placer en garde à vue Ludovic P., autre ex-linguiste russe à l’Elysée. L’exploitation de son matériel informatique a révélé, outre des photos de lui déguisé en uniforme de l’armée russe, des documents classés « confidentiel-défense » au sujet de l’Ukraine, de la Russie et des Etats-Unis. « Les états de service remarquables de mon client, félicité par sa hiérarchie, traduisent sa dévotion pleine et entière pour la défense nationale, et rendent invraisemblables les accusations portées contre lui », défend son avocat, Me Eliott Amzallag.