LE Monde : Comment Bernard Arnault, l’homme le plus riche du monde, étend son em

Comment Bernard Arnault, l’homme le plus riche du monde, étend son empire au-delà du luxe

« LVMH, un Etat dans l’Etat » (1/2). Le milliardaire, PDG du groupe Louis Vuitton-Moët Hennessy, considéré à l’égal d’un chef d’Etat, est devenu le symbole d’une inversion du rapport de force entre le pouvoir politique et les groupes internationaux. Ce qui ne va pas sans faire grincer des dents.

Michelle et Barack Obama ne sont finalement pas venus. Personne ne sait s’ils étaient vraiment annoncés, mais qu’importe. La rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre chez les célébrités conviées le 20 juin à l’extravagant défilé Louis Vuitton sur le Pont-Neuf, à Paris. Et tout le monde y a cru. La marque, il y a seize ans, s’était bien offert une campagne de publicité avec Mikhaïl Gorbatchev, la main posée sur un sac Vuitton à l’arrière d’une voiture, devant le mur de Berlin… Comment résister au plus grand groupe de luxe du monde ?

Un sommet du G20 n’aurait pas été mieux sécurisé : nuée de berlines noires aux vitres teintées alignées sur les quais de Seine, transformés gracieusement pour le groupe en parking VIP, gardes du corps à oreillettes, dizaines de policiers mobilisés pour protéger l’aréopage de stars américaines, de Rihanna à Leonardo DiCaprio, venues admirer le premier défilé du créateur Pharrell Williams… Zélée, la préfecture avait bouclé tout le quartier, suscitant des embouteillages monstres. « Sachez que M. Arnault crée beaucoup d’emplois », s’est entendu répondre par un vigile une riveraine excédée.

Dans un pays comme la France, être l’homme le plus riche du monde (ou le deuxième, en alternance avec Elon Musk), confère un statut particulier. Personne ne le formule ainsi, mais nul ne le conteste : le PDG de LVMH, Bernard Arnault, est considéré à l’égal d’un chef d’Etat. Jamais, avant lui, la France n’avait occupé la première place de ces classements dont la presse américaine raffole. Tout aussi inédit, le fait qu’une entreprise atteigne une valorisation supérieure au budget de l’Etat, entre 400 et 500 milliards d’euros. « Pour la première fois en France, où il n’y a rien au-dessus de l’Etat, un particulier est plus puissant que le roi », résume l’économiste et philosophe Jérôme Batout.

Bernard Arnault, indissociable du groupe dont lui et sa famille sont propriétaires à 48 %, est le seul patron non américain à disposer d’une telle puissance de feu. Le symbole d’une inversion du rapport de force entre le pouvoir politique et les grands groupes, à l’œuvre au niveau mondial. « Les grandes entreprises sont des organisations dont la puissance excède désormais la seule sphère économique, écrit l’essayiste Olivier Basso dans son ouvrage Politique de la très grande entreprise (PUF, 2015). Elles participent à la création du monde dans lequel nous vivons. De fait, elles sont devenues des acteurs politiques. » Un pouvoir sans frontières, sans légitimation démocratique, et par nature concurrent des Etats. « Bernard Arnault est arrivé à un niveau de puissance économique tel qu’il a inversé le rapport de force avec le politique, abonde le député de Paris Gilles Le Gendre (Renaissance). Il n’y a pas d’autres cas dans l’histoire en France. »

L’homme des présidents
La puissance de LVMH et de l’homme qui le dirige est désormais un fait politique. En face, même à l’Elysée, certains conseillers ne sont pas dupes de leur propre pouvoir. L’intéressé, lui, fait mine de ne pas comprendre. Quand on le rencontre, mercredi 26 juillet, avenue Montaigne, au siège parisien de son groupe, Bernard Arnault vient tout juste de signer un chèque de 150 millions d’euros qui va permettre au Comité d’organisation des Jeux olympiques de boucler, enfin, son financement. Cela fait des mois que les pouvoirs publics remuent ciel et terre pour le convaincre. « La puissance n’est pas mon objectif, assure-t-il. Dans mon métier, cela ne veut rien dire. Ce qui compte, c’est le désir. »

Cette influence sans frontières se décline dans toutes les parties du monde, à commencer par les Etats-Unis. A deux reprises, c’est la Maison Blanche, et non l’Elysée, qui place le milliardaire français à la table présidentielle lors des dîners d’Etat organisés à Washington en l’honneur d’Emmanuel Macron, en 2018, sous Donald Trump, puis en 2022, avec Joe Biden. Bernard Arnault est depuis longtemps lié à M. Trump, auquel il était parfois comparé dans les années 1980. Mais, en réalité, cela fait quarante ans qu’il est reçu à la Maison Blanche. « J’ai connu personnellement tous les présidents américains depuis Reagan », admet-il. Le jeune patron de Dior avait observé, admiratif, l’ancien acteur américain « fermer la soirée en dansant ». Il n’avait pas encore les honneurs de la table présidentielle. « Je suis monté en grade depuis ». Il y a eu aussi cette réception sous Bill Clinton, avec Jacques Chirac, qui s’était endormi pendant le concert, réveillé par un coup de coude de Bernadette. Et lorsqu’il a revu Joe Biden, en 2022, l’ancien vice-président se souvenait avoir échangé avec lui dix ans plus tôt dans le secrétariat du bureau Ovale, alors occupé par Barack Obama. Le dirigeant le répète, il croit au temps long.

Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci.
La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation écrite et préalable du Monde, est strictement interdite.
Pour plus d’informations, consultez nos conditions générales de vente.
Pour toute demande d’autorisation, contactez syndication@lemonde.fr.
En tant qu’abonné, vous pouvez offrir jusqu’à cinq articles par mois à l’un de vos proches grâce à la fonctionnalité « Offrir un article ».

Cette antériorité lui permet de faire exempter ses champagnes des sanctions douanières décidées en 2019 par Donald Trump contre les vins français, sans l’aide de l’Etat ou de ses diplomates, lesquels admettent volontiers qu’ils n’y seraient sans doute pas parvenus seuls. « Je ne taxe pas [le champagne de Bernard Arnault] parce qu’il est venu aux Etats-Unis », explique Donald Trump en marge d’un déplacement au Texas pour inaugurer un atelier Vuitton, dont il veut faire le symbole de la renaissance industrielle du pays. Ses équipes s’inquiétaient de le voir s’afficher avec le président américain, en pleine campagne électorale. Mais Bernard Arnault embarque avec lui à bord de l’Air Force One. « Le président en fonction, c’est le président en fonction », tranche-t-il. Quelques jours plus tard, il se lançait à l’assaut du joaillier Tiffany.

Avoir des relations privilégiées avec les dirigeants russes et chinois, qui représentent à eux deux des centaines de millions de consommateurs nouvellement enrichis, est tout aussi stratégique. En 2016, Vladimir Poutine, qui vient d’annuler une visite en France après un différend diplomatique avec François Hollande sur la Syrie, accueille Bernard Arnault au Kremlin et le remercie publiquement, célébrant au passage le succès de l’exposition Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton, qu’il n’a donc pas pu voir à Paris. Entre eux aussi, c’est une vieille histoire : dès 2003, le président de la fédération de Russie était reçu en grande pompe à Saint-Emilion dans le vignoble Château Cheval-Blanc, alors propriété de Bernard Arnault et du milliardaire belge Albert Frère. Il était reparti avec une caisse de vin de différents millésimes correspondants à des dates-clés de sa vie – 1952, sa naissance, 1983, son mariage, 1985 et 1986, la naissance de ses enfants, et enfin 2000, l’année de son arrivée au Kremlin.

Chronique d’une mondialisation réussie
« Il faut parler avec les Russes, explique Bernard Arnault à Paris Match, en avril 2017, alors qu’il se trouve de nouveau à Moscou, au moment où Emmanuel Macron reçoit Vladimir Poutine à Versailles. Les liens entre nos deux pays dépassent les conjonctures politiques. Ils sont historiques, éternels. » Revenu en famille, il a été invité pour interpréter aux côtés de son épouse, Hélène Mercier, pianiste, et de son fils Frédéric un concerto pour trois pianos de Mozart avec l’Orchestre philharmonique de Moscou, dirigé par leur ami violoniste Vladimir Spivakov. La « wonder family », comme l’écrit alors Paris Match, est ovationnée par 2 000 mélomanes triés sur le volet, dans une maison de la musique flambant neuve. Depuis le début de la guerre en Ukraine, Bernard Arnault ne s’est plus exprimé sur la Russie.

En Chine, où LVMH réalise près de 30 % de ses ventes, soit quatre fois plus qu’en France, chaque déplacement du milliardaire provoque des attroupements. « Les gens veulent le toucher pensant qu’il apporte la fortune », vante l’un de ses conseillers. Quand le président Xi Jinping reçoit un ministre français, il s’extasie sur Baudelaire et… LVMH, considéré comme partie intégrante de la culture française. Dior est un nom aussi connu dans le monde que celui de Napoléon ou du général de Gaulle, a coutume de dire Bernard Arnault. A Pékin, les relations privilégiées qu’entretiennent de longue date Emmanuel Macron et Bernard Arnault confèrent à ce dernier une considération et un statut particuliers dans un pays où l’institutionnel et la proximité avec le sommet ont toujours été valorisés.

Un privilège évidemment regardé d’un très mauvais œil par les concurrents du groupe. Premières touchées par les tensions géopolitiques, toutes les enseignes hexagonales redoutent d’être un jour ou l’autre victimes d’un appel au boycott des autorités chinoises. Le distributeur Carrefour, dont Bernard Arnault a été actionnaire pendant près de quinze ans, a d’ailleurs failli en faire les frais en 2009. La Mairie de Paris venait de décorer le dalaï-lama, Pékin était furieux. « J’ai demandé au président Sarkozy d’intervenir pour essayer d’arranger ça », admet-il. A l’inverse, les déclarations controversées d’Emmanuel Macron sur Taïwan, en avril, ont servi les intérêts des grands groupes français présents en Chine, à commencer par ceux du luxe.

« LVMH, c’est 24 milliards d’euros d’excédent commercial chaque année, dans un pays qui fait plus de 80 milliards d’euros de déficit commercial », a rappelé Bruno Le Maire en 2022, en visitant un atelier Vuitton, dans le Loir-et-Cher. Séduit par cette chronique d’une mondialisation réussie, parfait contre-récit au déclin français, le ministre de l’économie aime croire que si la France « n’a pas les GAFA », elle a les géants de l’économie du luxe. La France racontée par LVMH n’est pas celle de Michel Houellebecq, mais celle d’Emily in Paris, « instagrammable », joyeuse et colorée.

Aux yeux du monde, l’Hexagone est désormais explicitement associé au luxe, sorte de Silicon Valley locale, dont l’extraordinaire croissance est plébiscitée par les marchés financiers : LVMH est dans le top 15 des capitalisations boursières mondiales, juste derrière les géants de la tech. Sa force de frappe financière est supérieure à celle des majors du pétrole américain. Elle pèse à elle seule deux fois plus que les quatre plus grands constructeurs automobiles allemands, cœur de la puissance industrielle et diplomatique européenne. La Bourse de Paris est devenue la capitale du luxe : LVMH représente près de 20 % de l’indice CAC 40, longtemps dominé par les banques, l’aéronautique ou la vieille industrie. Un bouleversement du modèle économique français.

« Outil vaudou »
Pour la première fois, l’entreprise la plus influente du pays n’a aucune relation d’affaires avec l’Etat, ne dépend pas de la commande publique, ni de son pouvoir de régulation. Elle vend des sacs à main, des vêtements, des parfums et des spiritueux à travers ses 75 marques (Dior, Vuitton, Berluti, etc.). Aucun de ses métiers n’est à proprement parler stratégique pour le pays. Avec 40 000 salariés en France, elle n’est pas non plus le premier employeur. Son influence provient donc presque exclusivement de sa richesse, « BA » ayant fait de l’accroissement de celle-ci le projet de toute une vie. « Bernard, vous avez l’air un peu triste », lui fait remarquer un jour le consultant Jean-Noël Tassez (aujourd’hui décédé), qui raccompagne le milliardaire à sa voiture après un dîner, à Saint-Tropez. « Tant que je ne serai pas l’homme le plus riche du monde, je ne serai pas vraiment heureux », répond Bernard Arnault, sans que son interlocuteur, médusé, comprenne s’il s’agit de premier ou de second degré.

Une telle hégémonie fait de son PDG une cible toute trouvée dans un pays cultivant la passion de l’égalité. « Le premier milliardaire du monde est français », répète l’« insoumis » Jean-Luc Mélenchon, qui voit là « la pire des offenses ». Dans les manifestations contre les retraites, l’effigie du milliardaire se confondait avec celle d’Emmanuel Macron, tous deux voués aux gémonies. « Cet homme n’est plus une personne, c’est un concept », analyse l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron Sylvain Fort, pour qui Bernard Arnault est devenu « l’outil vaudou de la gauche radicale ».

Le siège de LVMH a même été brièvement envahi, le 13 avril, par des émeutiers, qui ont griffonné « Arnault crève ! » sur les murs. L’assemblée générale du groupe, le 20 avril, au Carrousel du Louvre, a dû mobiliser plusieurs cars de CRS et un canon à eau. Sans que personne ne semble s’en émouvoir, a regretté le PDG du groupe du luxe, qui déplore qu’aucun responsable politique n’ait réagi. Notamment à droite, où ses dirigeants redouteraient, comme les autres, de défendre « un des symboles du capitalisme mondial ». « J’ai reçu beaucoup de messages de sympathie, mais pas beaucoup de messages de personnalités gouvernementales ou d’élus. Je m’attendais à mieux », soupire l’intéressé. Le vice-président d’Havas Stéphane Fouks, qui le conseille depuis des années, se désole : « Bernard Arnault est une rock star à l’étranger, ici, c’est un bouc émissaire. »

Las des critiques, les dirigeants de LVMH achètent des pages de publicité détaillant la contribution du groupe au pays et aux « territoires », faisant parfois appel à des ministres en exercice pour porter leur voix, comme Bruno Le Maire dernièrement. « Quelle que soit l’appréciation que l’on porte sur le monde du luxe, pour notre pays, ce sont des centaines de milliers d’emplois », vante celui-ci dans un supplément publicitaire de 12 pages du Figaro, publié fin juillet. Les chiffres y sont martelés : plus d’une centaine de sites artisanaux, des rémunérations plus élevées que la moyenne nationale : 52 000 euros par an sans les primes, la participation et l’intéressement, selon Antoine Arnault, fils aîné du PDG et gardien de « l’image » de LVMH. Et, bien sûr, des recettes fiscales, que le groupe chiffre à 4,5 milliards, pour moitié sous forme de TVA.

« On ne fabrique pas des avions de chasse ou des chars d’assaut, mais on est le premier recruteur en France, l’un des premiers investisseurs, et probablement le groupe qui paie le plus d’impôts sur les sociétés », insiste le PDG, ajoutant être « certainement le premier contribuable français à titre privé ». Un peu de reconnaissance de ces politiques, dont il assure par ailleurs ne pas avoir besoin, serait appréciée. Bernard Arnault aurait-il l’ambition de devenir le premier milliardaire célébré dans un pays obsédé, depuis la Révolution, par l’abolition des privilèges ?

La conquête de Paris
En attendant, toute la stratégie de l’entreprise consiste à se présenter comme une composante du patrimoine français, quitte à s’en offrir des morceaux. Comme le nom « Vendôme », que le groupe a tenté de reprendre pour 10 000 euros à la petite commune du Loir-et-Cher, où Vuitton ouvrait deux ateliers de maroquinerie en 2018, afin de l’exploiter pour ses bijoux. Il a été débouté par l’Institut national de la propriété industrielle, saisi par ses concurrents Cartier et Van Cleef & Arpels, les élus de la ville n’y ayant, de leur côté, rien trouvé à redire.

Paris, où se mêlent la culture et l’histoire, le luxe, le rêve et le show-business, est l’écrin parfait pour LVMH, et donc une terre de conquête. « En Chine, Paris, c’est hyperfort et hyperattractif », souligne Bernard Arnault. Le groupe de luxe n’a de cesse de vouloir s’y étendre, raflant les plus beaux emplacements et modifiant la physionomie de la ville avec la bénédiction de la Mairie. Tous les lieux emblématiques de la capitale sont désormais dans son portefeuille : le bois de Boulogne, avec la Fondation Louis Vuitton et ses expositions spectaculaires, le Jardin d’acclimatation, et bientôt le Musée des arts et traditions populaires, qui mettra en valeur les métiers du groupe, le quartier du Pont-Neuf avec la Samaritaine, la place Vendôme, les Champs-Elysées, où LVMH envisage d’ouvrir un premier hôtel Vuitton… Même à Saint-Germain-des-Prés, berceau de la vie intellectuelle parisienne, une boutique Vuitton a remplacé la mythique librairie La Hune, il y a dix ans.

Le luxe fait rayonner Paris, affirment à l’unisson les dirigeants du groupe et les équipes de la Mairie, qui se renvoient les compliments. « Ce défilé sur le Pont-Neuf, c’est bien pour nos maisons, mais c’est aussi bien pour Paris », souligne ainsi Bernard Arnault. « Deux milliards de téléspectateurs, c’est spectaculaire ! Jamais nous ne pourrions nous payer une campagne pareille ! », s’enthousiasme à son tour le premier adjoint socialiste d’Anne Hidalgo, Emmanuel Grégoire, pour qui « être de gauche, c’est aider nos champions économiques et non pas, par aigreur ou par calcul, faire obstacle à leur développement ».

Les liens entre la Mairie de Paris et le groupe sont anciens et parfois incestueux. Le socialiste Christophe Girard fut ainsi « directeur de la stratégie mode » de LVMH pendant six ans, à l’époque où le groupe développait son projet de fondation, tout en étant l’adjoint du maire Bertrand Delanoë. Aujourd’hui, c’est le lobbyiste Marc-Antoine Jamet, secrétaire général du groupe, qui veille aux intérêts de LVMH dans la capitale, dont il a fait son terrain de chasse. Difficile de trouver un élu qui n’ait pas, un jour ou l’autre, eu affaire à cet homme qui pratique le mélange des genres à merveille. Tantôt à l’Elysée en tant que maire (socialiste) de Val-de-Reuil (Eure), le voilà à Pékin avec Emmanuel Macron comme secrétaire général de LVMH, commentant sur Twitter les interventions du président. Puis, à Paris, comme président du comité des Champs-Elysées pour défendre à l’Hôtel de ville l’ambitieux projet de rénovation imaginé par les enseignes de l’avenue, qui a d’ores et déjà été endossé par la Mairie. « Je fais du funambulisme entre travail et capital, marché et Etat, solidarité et entreprise », théorise l’intéressé en 2016, alors qu’il est décoré par son ami Bernard Cazeneuve. Le lobbyiste de LVMH est tellement présent dans les allées du pouvoir que nombre de jeunes élus sont persuadés qu’il a été député.

Amende symbolique
« Cette équipe est complètement naze », hurle-t-il quand les services d’Anne Hidalgo s’avisent de fermer la rue de Rivoli à la circulation, bloquant l’accès des cars de touristes à la Samaritaine. « C’est hors de question ! Les Chinois ne marchent pas 100 mètres ! », panique-t-il. C’est lui aussi qui supervise la privatisation du Pont-Neuf pour le défilé Vuitton, facturée 183 987,42 euros à LVMH, en vertu de la grille tarifaire votée en conseil municipal. Lui qui y assiste aux côtés de la maire de Paris, Anne Hidalgo. Au premier rang, Bernard Arnault, qui confie « apprécier » la maire de Paris, a préféré s’entourer des deux stars américaines Beyoncé et Jay-Z. « Est-il acceptable de privatiser tout un quartier pour 1 700 personnes triées sur le volet, qui, pour certaines, font un aller-retour en avion sur la journée ? », s’interroge David Belliard, adjoint écologiste chargé de la transformation de l’espace public, qui n’avait pas été consulté.

Quelques semaines plus tôt, une autre publicité de LVMH sur l’espace public avait été dénoncée par les élus écologistes : la statue à l’effigie de l’artiste japonaise Yayoi Kusama, érigée devant la Samaritaine, portant le logo de Vuitton. La marque a été sommée de retirer son célèbre monogramme et rappelée à l’ordre avec une amende symbolique, « de l’ordre de 45 euros », selon les services d’Anne Hidalgo, plus tout à fait certains de l’avoir finalement infligée. Il y a aussi ces berlines garées en permanence devant l’hôtel Cheval-Blanc, au-dessus de la Samaritaine, où « BA » reçoit ses invités de marque, que la police municipale verbalise avec constance, au grand dam d’Anne Hidalgo, qui tient à conserver de bonnes relations avec le milliardaire. « Il faut arrêter de les pourchasser ainsi », insiste son cabinet, systématiquement alerté par l’entreprise, auprès d’Ariel Weil, le maire de Paris Centre.

La droite parisienne commence à s’interroger, elle aussi, sur cette emprise croissante de LVMH sur la capitale. A l’automne 2022, les élus Les Républicains (LR) du Conseil de Paris se sont joints aux Verts pour demander l’interruption de travaux menés par le groupe dans l’ancienne école polytechnique, sur la montagne Sainte-Geneviève. L’entreprise va prendre à sa charge la rénovation de ce bâtiment classé, qui doit devenir un centre de conférences, sur lequel elle aurait un droit de tirage. Elle a récupéré à ce titre un permis de construire accordé à l’école grâce à une procédure dérogatoire. « On a le sentiment que Bernard Arnault fait ce qu’il veut à Paris, explique l’élue Anne Biraben (LR). Parfois, vous devez remplir douze formulaires pour acheter une gomme, mais là, l’Etat délègue sans problème la restauration d’un monument historique. »

L’opposition s’inquiète aussi de l’influence de LVMH sur d’autres chantiers, comme celui du Louvre, où est envisagée l’ouverture d’une nouvelle porte d’accès. Le groupe de luxe, qui en est l’un des grands mécènes, entend faciliter la circulation des visiteurs depuis le musée jusqu’à la Samaritaine, et compte bien peser sur les arbitrages. « Les milliardaires veulent toujours faire des travaux pour tout transformer, admet l’ancien adjoint d’Anne Hidalgo Jean-Louis Missika. Ce sont souvent des quartiers protégés. C’est une négociation permanente. On leur dit parfois non. » Mais aussi, très souvent, oui, la ville y trouvant son intérêt. La Mairie assure ainsi avoir fait « une bonne affaire » en cédant à LVMH, sans appel d’offres, le Musée national des arts et traditions populaires, qui aurait nécessité 20 millions d’euros de désamiantage. « Le non-dit derrière tous ces projets, c’est quand même la paupérisation des moyens du secteur public », déplore Emmanuel Grégoire.

Opérations immobilières
Bernard Arnault a d’ailleurs toujours considéré que « ce qu’il est convenu d’appeler le “bien public” n’est pas du seul ressort de la responsabilité des gouvernements », expliquait-il, il y a plus de vingt ans, dans un entretien aux Echos à propos de son projet de fondation. Laquelle devait témoigner « du fait que le groupe n’a pas seulement une identité financière ». Celle-ci a bénéficié de 518 millions d’euros de déductions fiscales pour un budget total chiffré à 790 millions d’euros, selon la Cour des comptes. Un coût si élevé pour les finances publiques que le gouvernement a dû modifier la loi sur le mécénat pour ramener la réduction d’impôt de 60 % à 40 %, en 2020.

Certaines opérations immobilières parisiennes impliquant le leader du luxe se règlent directement au sommet de l’Etat. C’est Matignon qui bloque, en 2016, le rachat par LVMH de l’hôtel de l’Artillerie, mis en vente par le ministère de la défense et convoité par Sciences Po. Bernard Arnault a lui aussi vu l’extraordinaire potentiel pour ses marques de cet ancien couvent du XVIIe siècle, au cœur de la rive gauche. D’emblée, il propose 100 millions d’euros, au moins 15 millions de plus que Sciences Po, et se montre prêt à aller plus loin. Des prix fous circulent − trois ou quatre fois supérieurs à l’offre de Sciences Po. Son budget est vu comme sans limite.

« BA » et ses émissaires font le siège des décideurs – Elysée, ministère des armées, Mairie de Paris. Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la défense, cherche à en tirer le meilleur prix ; François Hollande est embarrassé ; Anne Hidalgo tergiverse. « Sciences Po doit reprendre l’Artillerie », tranche finalement Manuel Valls, alors premier ministre. L’école du pouvoir cherche depuis des années à s’agrandir. Pour la prestigieuse institution aussi c’est un enjeu d’image. « En plein cœur de Paris, c’était un atout pour notre enseignement supérieur, fait valoir aujourd’hui l’ancien premier ministre. Un projet porteur pour l’aura internationale de la France ». Une autre forme de rayonnement.