(Le Monde) Chris Hohn : « Paris ne peut être une alternative à Londres »

Chris Hohn : « Paris ne peut être une alternative à Londres »
Pour le fondateur du fonds activiste TCI, la protection des actionnaires minoritaires est « indigne » en France.

LE MONDE ECONOMIE | 09.03.2017 à 12h53 | Par Isabelle Chaperon

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Chris Hohn, le fondateur du fonds britannique TCI (The Children’s Investment Fund Management) est fou de rage. Le plus célèbre investisseur activiste européen fait campagne contre le projet de rachat de l’équipementier aéronautique Zodiac par le motoriste Safran dont il détient 4 %. Dans une interview exclusive accordée au Monde, Chris Hohn estime que cette affaire permet de tester la crédibilité de la place de Paris.
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Que représente la France dans votre portefeuille d’investissements ?

Nous sommes actionnaires de deux sociétés cotées à Paris, Airbus et Safran. Ces deux participations représentent 18 % de notre portefeuille. Par le passé, nous avons été au capital d’Euronext. En fait, il y a beaucoup d’entreprises françaises de classe mondiale dans lesquelles nous aimerions investir mais nous sommes réticents à le faire.
Pourquoi ?

Parce que la protection des actionnaires minoritaires est défaillante en France. Safran en est le parfait exemple. L’acquisition de Zodiac est une transaction très importante pour le groupe. Au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, cette opération nécessiterait l’approbation préalable des actionnaires. Mais la loi française n’oblige pas l’acquéreur à organiser un vote en cas de rachat en cash. C’est un abus évident vis-à-vis des actionnaires.
Qu’espérez-vous ?

Nous demandons que les actionnaires de Safran aient leur mot à dire sur le rachat de Zodiac, mais pas au dernier moment, quand il sera trop tard pour revenir en arrière. Nous, nous pensons que cette transaction est déplorable. Mais là n’est même pas le débat. Tout ce que nous voulons, c’est pouvoir voter. Nous respecterons le vote. C’est une question de démocratie. Pour nous, si Safran ne consulte pas l’assemblée générale, c’est précisément parce que ses dirigeants savent que les actionnaires voteront contre l’opération.
Vous êtes en contact avec les autres actionnaires de Safran…

De nombreux investisseurs sont choqués de voir leurs droits bafoués. Compte tenu de leur mandat de gestion, ils ne peuvent pas s’exprimer publiquement, mais il ne faut pas se tromper sur la portée de cette affaire. C’est un test crucial pour la place de Paris au moment où elle doit prouver son attractivité dans la perspective du Brexit. Or, c’est tout le contraire qui se passe. La France se comporte comme un pays du tiers-monde en matière de gouvernance d’entreprise.
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Vous doutez de la capacité de Paris à séduire les exilés du Brexit ?

« PERSONNE N’IRA SE COTER, IMPLANTER SES ACTIVITÉS DE TAUX OU DE COMPENSATION À PARIS DANS CES CONDITIONS »
Paris ne peut être une alternative à Londres avec une protection des minoritaires aussi indigne. Personne n’ira se coter, implanter ses activités de taux ou de compensation à Paris dans ces conditions. C’est dommage, la France a besoin de créer des emplois, pas de faire fuir les investisseurs. Les pays se livrent une compétition farouche pour attirer les capitaux et les emplois. Le président Trump a pris des dispositions dans ce sens, notamment à travers des baisses d’impôts. Le Royaume-Uni aussi. La France doit ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure.
Quel regard portez-vous sur les élections à venir ?

J’ai tendance à penser que plus les problèmes économiques sont criants, plus il devient possible de mener des réformes. Mais depuis vingt ans que j’investis partout dans le monde, je n’ai jamais vu la France changer…
Avez-vous rencontré l’Autorité des marchés financiers ?

Nous avons demandé un rendez-vous mais nous n’avons pas encore été reçus. Pour nous, il est clair que le gouvernement français souhaite le rapprochement entre Safran et Zodiac. Si l’AMF est vraiment indépendante, qu’elle le montre !
Et les dirigeants de Safran ?

Nous nous sommes rencontrés vendredi 3 mars. Nous leur avons fait une proposition qu’ils ont mal prise. Mais nous sommes très sérieux. Puisqu’ils sont si sûrs de redresser les marges de Zodiac – ce qui justifie selon eux le prix exorbitant de cette acquisition – eh bien nous trouvons juste qu’ils ne perçoivent aucun bonus si le résultat opérationnel n’atteint pas 1 milliard d’euros en 2019, comme promis à la communauté financière.
Le thème de la rémunération des dirigeants vous tient à cœur. On l’a vu avec Volkswagen…

Le cas de Volkswagen est un bon exemple de la façon dont une mauvaise gouvernance et une rémunération excessive peuvent entraîner une sortie de route dommageable pour tous, l’entreprise, ses salariés, ses actionnaires. Les salariés de Safran (et de Zodiac) ont beaucoup à perdre si la fusion se fait. Des réductions d’effectifs seront nécessaires pour compenser le cadeau fait aux familles propriétaires de Zodiac.
En 2016, le conseil d’administration de Renault n’a pas respecté le vote de l’assemblée générale sur la rémunération de Carlos Ghosn. Qu’en pensez-vous ?

La France doit faire en sorte que le conseil d’administration soit obligé de tenir compte du vote des actionnaires sur les rémunérations. Là encore, c’est une question de crédibilité.
Lire aussi : La rémunération de Carlos Ghosn passe très mal

Il y a dix ans, le patron de Deutsche Börse avait traité de « sauterelles » les fonds activistes. Etes-vous toujours mal vu des entreprises ?

Non. Nous sommes des actionnaires à long terme qui avons la volonté d’être constructifs. Par exemple avec Airbus, cela s’est très bien passé. En Espagne, nous sommes entrés au capital de l’opérateur aéroportuaire Aena lors de sa privatisation, et le gouvernement – qui est resté majoritaire – nous a demandé d’intégrer le conseil d’administration afin de renforcer sa crédibilité auprès de la communauté financière internationale…