Cancer : pourquoi la France fait partie des pays les plus touchés au monde
Une étude récente a placé la France en tête des pays ayant le plus grand nombre de cancers. Si ce chiffre doit être nuancé, la consommation d’alcool et de tabac, mais aussi les pollutions environnementales expliquent le poids de ce fardeau dans le pays.
La France est-elle le pays ayant la plus grande incidence de cancers au monde ? C’est ce que suggère une étude parue le 25 septembre dans la revue The Lancet. Dans leurs travaux, les chercheurs du programme de recherche Global Burden of Disease (GBD), piloté par l’Institut pour la mesure et l’évaluation de la santé (IHME), basé à Seattle, ont produit les taux d’incidence standardisée selon l’âge de 204 pays et territoires. Ce taux permet de comparer le nombre de nouveaux cas de cancers en neutralisant les différences de structure d’âge de la population des différents pays. Sans qu’ils mettent en avant ce classement, les chercheurs ont produit un résultat sans appel : la France et Monaco arrivent en tête des pays ayant le plus grand nombre de cancers rapporté à leur population, avec respectivement 389,4 et 491,3 cas pour 100 000 habitants.
Une donnée pour le moins inquiétante, même si la France fait partie des pays européens ayant le taux de mortalité associé au cancer le moins élevé, car le fardeau, aussi bien sociétal qu’économique, reste immense. In fine, les cancers sont la première cause de mortalité en France (27 %), suivis des maladies cardio-neurovasculaires (21,4 %), c’est-à-dire l’infarctus du myocarde, l’AVC et l’insuffisance cardiaque.
Surtout, ce classement interroge ce que pourraient être les particularités distinguant la France d’autres pays comparables. On comprend bien que le système de dépistage des cancers est nécessairement plus performant en France que dans des pays à faible revenu ne disposant pas de systèmes de santé aussi solides ; ce qui explique au moins en partie une incidence plus élevée. Mais la comparaison ne tient pas avec les autres pays à haut revenu.
En effet, au niveau européen, la France fait plutôt figure de mauvaise élève du dépistage. Selon les données publiées par l’Organisation européenne du cancer en 2024, la France se situe en dessous de la moyenne européenne pour les trois principaux programmes mis en place. Le taux de participation au dépistage du cancer du sein est de 46 % en France contre 54 % en Europe, et de 62 % contre 69 % concernant le cancer du col de l’utérus. L’écart est particulièrement marqué pour le cancer colorectal, avec un taux de participation de 29 % en France contre 44 % en moyenne en Europe. Alors, comment interpréter la place singulière qu’occupe la France dans le nombre de cancers affectant sa population ?
Que disent précisément les données ?
Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l’Organisation mondiale de la santé basée à Lyon, travaille également sur le fardeau du cancer dans le monde et produit le Globocan, une base de données en ligne. Pour ce dernier, la France est classée à la neuvième place des pays ayant la plus grande incidence de cancers, derrière un trio de tête constitué par l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Danemark. « Ces résultats ne sont pas nécessairement surprenants compte tenu de nos différences dans les sources de données et les méthodes utilisées, et soulignent l’importance de soutenir les efforts locaux de surveillance du cancer », estime Lisa Force, maîtresse de conférences en sciences des mesures de santé à l’IHME.
La France a la particularité d’être l’un des derniers pays européens à ne pas disposer de registre national. Le décompte des cas de cancers est confié à Francim, un réseau regroupant une trentaine de registres locaux et deux registres pédiatriques nationaux. Au total, les nouveaux cas de cancer ne sont ainsi comptabilisés que pour 24 % de la population française. Pour le reste, des mathématiciens sont chargés de faire des estimations, ce qui ouvre la voie à des différences d’interprétation et de méthode.
Par ailleurs, le travail des registres recoupe plusieurs sources, avec lesquelles chacun doit nouer des conventions de transfert de données. Ce travail de fourmi prend du temps. En 2025, la plupart des registres sont à jour sur les données réelles observées en 2022. Mais les dernières données officielles dont on dispose, publiées par Santé publique France en juillet 2023, sont les nouveaux cas observés jusqu’en 2018, à partir desquels des extrapolations ont été faites jusqu’en 2023. En 2027, Francim espère publier sa prochaine étude d’incidence des cancers basée sur les chiffres de 1985 à 2022.
« Cela fait longtemps que l’on discute de la qualité des données en France, souligne Isabelle Soerjomataram, cheffe adjointe de la branche surveillance du cancer au CIRC. La vérité est probablement entre la valeur du GBD et celle de Globocan, avec la France dans le top 10 de l’incidence mondiale. » Une loi promulguée le 30 juin prévoit la mise en place d’un registre national, confiée à l’Institut national du cancer. Mais l’instabilité politique a repoussé la publication du décret d’application, initialement prévue en septembre.
Quelle est la part des modes de vie ?
Si la majorité (57 %) des plus de 430 000 cas estimés en 2023 ont été diagnostiqués chez des hommes, la hausse de l’incidence française est essentiellement liée à l’augmentation des cancers chez les femmes depuis 1990. En 2023, les cancers les plus fréquents sont ceux du sein (14,1 %), de la prostate (13,8 %), du poumon (12,2 %), du côlon et du rectum (10,9 %), avec une nette hausse depuis 1990 pour ces deux derniers chez les femmes et une baisse chez les hommes. « Le niveau de cancers des femmes est en train de rejoindre celui des hommes, avec une hausse considérable des cancers liés au tabac et à l’alcool », alerte Béatrice Fervers, responsable du département prévention, cancers et environnement du Centre Léon-Bérard.
Les mutations délétères sur certains gènes sont associées à environ 5 % à 10 % des cancers, par exemple celles sur le BRCA1 ou le BRCA2 pour le cancer du sein et de l’ovaire. Mais ces prédispositions nécessitent un déclencheur environnemental, au sens large, pour aboutir à la maladie. Le tabac et l’alcool sont tous deux des facteurs de risque identifiés de très longue date, respectivement associés à seize et à dix sortes de cancers.
Malgré des améliorations ces dernières années, la France continue d’être en mauvaise place dans les classements européens. Si la proportion de fumeurs quotidiens en France a diminué, passant de 30 % en 2010 à environ 25 % en 2021, ce taux reste supérieur à ceux de la plupart des pays européens. Chez les femmes françaises, le taux de tabagisme (23 %) est le plus élevé d’Europe, selon les données de l’OCDE. Même chose côté alcool. Si sa consommation a un peu diminué en France ces dernières années, elle reste à des niveaux très élevés, supérieurs de 9 % à la moyenne de l’Union européenne en 2021, selon l’OCDE.
Quasi exclusivement féminin et surreprésenté parmi les cancers en France, celui du sein est le plus emblématique de ces tendances. En 2018, le CIRC a estimé que 37 % des cas étaient attribuables à des facteurs dits « modifiables », c’est-à-dire liés aux modes de vie. Si 8 000 cas étaient attribuables à l’alcool, 4 500 l’étaient à l’obésité, 2 300 au tabac, 1 700 à la prise d’hormones (contraceptifs oraux et traitements hormonaux de la ménopause), 1 600 au manque d’activité physique. Concernant l’obésité et le manque d’activité physique, les Françaises ne se démarquent pas particulièrement de leurs voisines européennes.
Que sait-on de l’impact de la prise d’hormones ?
Le risque de cancer associé aux hormones, c’est-à-dire la pilule contraceptive, le stérilet hormonal et les traitements hormonaux de la ménopause (THM), fait débat depuis plusieurs années. Il y a une quinzaine d’années, le CIRC a classé certaines pilules et THM, combinant des œstrogènes et de la progestérone, comme « cancérogènes pour les humains ».
Cela signifie que le niveau de preuve scientifique est suffisant pour considérer ces produits comme des causes de cancers – du sein et du col de l’utérus –, mais pas qu’ils sont aussi dangereux que le tabac, l’alcool ou l’amiante, classés dans la même catégorie. Plusieurs études estiment que le surrisque de cancer du sein associé aux pilules est de 20 % à 30 %, mais le risque global reste relativement faible. A l’inverse, elles peuvent réduire les cas de cancer de l’endomètre et des ovaires. Dans tous les cas, difficile de jeter l’opprobre sur un produit qui apporte tant en termes de contrôle des naissances, mais aussi d’atténuation de maux associés aux règles.
Depuis plusieurs avis négatifs des institutions européennes et françaises en 2003, que certains considèrent aujourd’hui comme trop sévères, les THM ne sont quasiment plus prescrits, et ne comptent donc pas dans les tendances des dernières années. Mais les pilules combinées restent encore aujourd’hui bien plus prescrites que les pilules microprogestatives ou microdosées qui ne contiennent, elles, qu’un progestatif. « Les hormones ne sont jamais prises en compte dans les facteurs modifiables associés aux cancers, souligne Suzette Delaloge, cancérologue à l’Institut Gustave-Roussy, à Villejuif (Val-de-Marne). En particulier, on ne sait pas quelle est l’augmentation du risque quand on prend des hormones tout au long de sa vie. » Mais les données, comme les comparaisons internationales, manquent.
Quelle est la part de l’environnement ?
Toute la population est involontairement exposée à d’autres substances actives, par le biais de l’environnement et de l’alimentation. Pollution atmosphérique, additifs et résidus de pesticides dans la chaîne alimentaire, plastifiants (phtalates, bisphénols), dioxines, polluants organiques persistants (PFAS, PCB, PBDE…), etc. : cette multi-exposition de basse intensité est suspectée d’être à l’origine d’une part substantielle des cancers non attribués à des facteurs de risques connus. Mais les données sont lacunaires et les risques souvent impossibles à chiffrer. « De grandes agglomérations, comme la région parisienne, ou encore de nombreux bassins industriels ne sont pas couverts par des registres de cancer, remarque la toxicologue Francelyne Marano (université Paris Cité). Or ce sont des données cruciales si l’on veut estimer le rôle de l’environnement dans la progression de ces maladies. »
La hausse rapide de certains cancers est néanmoins fortement suspectée d’être liée à l’environnement. « Quand on voit la hausse alarmante du cancer du pancréas, et que les principaux facteurs de risque connus, en particulier le tabac, ne permettent pas d’expliquer cette tendance, une ou des causes environnementales sont plus que probables », dit Mme Marano. Au cours des trente dernières années, selon Santé publique France, le nombre de cas a quadruplé chez les hommes et quintuplé chez les femmes, les deux tiers de ces hausses n’étant pas explicables par le vieillissement ou l’accroissement de la population.
La Conférence nationale des unions régionales des professionnels de santé a récemment alerté sur un lien possible avec le cadmium. Ce métal lourd, classé cancérogène, est présent dans les engrais phosphatés importés du Maroc très utilisés en France. L’imprégnation des Français est, de ce fait, notoirement forte (trois fois celle des Américains, deux fois celle des Italiens). Selon les données du CIRC, la France est le quatrième pays le plus touché au monde, même en tenant compte de l’âge de sa population. En 2024, des chercheurs français ont ouvert une piste de recherche en montrant une association statistique entre pesticides épandus localement et risque de contracter la maladie.
Les pesticides – dont la France est l’une des plus fortes utilisatrices au monde – sont, par ailleurs, une cause établie de lymphomes et de cancer de la prostate chez les professionnels exposés, mais aussi de certains cancers pédiatriques chez les populations riveraines d’exploitations. En population générale, les preuves sont limitées, mais des travaux menés en France et publiés en 2018 ont montré un risque diminué de lymphomes (− 75 %) et de cancer du sein post-ménopausal (− 34 %) chez les plus gros consommateurs d’aliments bio, par rapport à ceux qui ne consomment que des produits issus de l’agriculture conventionnelle. L’hypothèse des auteurs était une responsabilité des résidus de pesticides de synthèse dans l’alimentation. Les données disponibles ne permettent cependant pas de faire de cette imprégnation une particularité française.
D’autres substances cancérogènes et/ou perturbateurs endocriniens touchent pour leur part la population hexagonale à des niveaux supérieurs, voire très supérieurs, à la moyenne européenne. C’est le cas des phtalates, ou encore des PFAS. Selon le programme de biosurveillance communautaire, 23,8 % des adolescents français sont au-dessus de la valeur-guide d’exposition pour les « polluants éternels », très au-dessus de l’Espagne (1,3 %) ou de la Grèce (13,5 %). Des huit pays disposant de données, la France est le plus mauvais élève. Ces indices ne suffisent pas, à eux seuls, à expliquer la situation. « Les grands programmes de recherche qui permettraient de chercher des réponses n’ont pas été lancés, dit Rémy Slama (Inserm), épidémiologiste de l’environnement. Comme il est peu probable que la plupart des cancers aient un petit nombre de causes “fortes”, pour décrypter le rôle de l’environnement, il faut pouvoir identifier les contributions, souvent faibles, d’un très grand nombre de facteurs chimiques, physiques, infectieux. »
Comme tous les spécialistes de santé environnementale, le toxicologue André Cicolella (Réseau Environnement Santé) estime qu’« il ne faut pas attendre la preuve épidémiologique sur le cancer avant d’agir ». « Réduire les expositions aux perturbateurs endocriniens a des cobénéfices immédiats et démontrés, par exemple en diminuant le risque de prématurité », illustre-t-il. En matière d’environnement, les preuves épidémiologiques arrivent avec retard, les expositions prénatales à certaines substances pouvant exacerber la prédisposition à certaines maladies bien plus tard dans la vie. Il a fallu par exemple attendre 2015 pour montrer que le quart des Américaines de 50 ans les plus exposées in utero au DDT dans les années 1960 avaient un risque de cancer du sein quadruplé par rapport au quart les moins exposées.