Bernard Arnault et les politiques, la puissance d’un groupe au cœur de la République
ENQUÊTE« LVMH, un Etat dans l’Etat » (2/2). Le milliardaire a cultivé des relations avec tous les présidents depuis son entrée dans le monde des affaires, il y a plus de quarante ans. Son carnet d’adresses, sans égal au sein du pouvoir, lui assure un rayonnement discret mais efficace.
Une divine surprise. Ce lundi 21 juin 2021, Emmanuel et Brigitte Macron arrivent sous la lumineuse verrière de la Samaritaine, qui ouvre enfin ses portes, après seize ans et 750 millions d’euros de travaux. La visite a été tenue secrète jusqu’au dernier moment. Convié par son nouveau propriétaire, Bernard Arnault, Emmanuel Macron se dit « fier » d’inaugurer ce « trésor patrimonial », savourant les applaudissements des 800 employés, debout sur le double escalier restauré à la feuille d’or.
C’est la première fois qu’un président en exercice se déplace pour l’ouverture d’un grand magasin. Depuis que le PDG du groupe LVMH a racheté ce joyau Art déco, ce dernier est dévolu au luxe : 600 marques de prestige, un hôtel cinq étoiles et un restaurant gastronomique, tournés vers le tourisme haut de gamme davantage que vers les Parisiens. « Le groupe LVMH illustre le génie français », se félicite le chef de l’Etat, avant de déambuler avec le milliardaire entre les souliers griffés et les sacs en cuir exotique.
Depuis 2017, Emmanuel Macron s’affiche volontiers aux côtés de « [son] cher Bernard », l’homme le plus riche du monde après Elon Musk. « Est-ce la place du président de la République, garant de l’intérêt général, d’aller inaugurer un grand magasin ? », soupire l’ex-conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, qui n’est pas seul à s’interroger. Peu de grands patrons ont droit à pareils égards. L’éternel rival François Pinault, dont l’intimité avec Jacques Chirac est avancée pour minimiser la proximité entre MM. Arnault et Macron, n’a pas eu l’honneur d’accueillir le chef de l’Etat pour l’inauguration de sa Bourse de commerce, en 2021.
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Tissés quand Emmanuel Macron est secrétaire général adjoint de l’Elysée, leurs liens se renforcent grâce à leurs épouses, qui se croisent à Franklin, le très chic lycée jésuite dans l’ouest de Paris, où Brigitte enseigne à deux des cinq enfants Arnault, Frédéric et Jean. En 2017, le chef d’entreprise, qui déteste pourtant s’exposer, appelle à voter en faveur du candidat d’En marche ! Et ne cesse de le défendre depuis. « C’est une personnalité hors du commun, répète-t-il au Monde. Son orientation économique est en ligne avec ce que je pense être bon pour la France. » Si François Pinault estimait, en 2018, que « Macron ne comprend pas les petites gens », Bernard Arnault, lui, pense « tout le contraire ». A le voir à la télévision « se promener comme ça en France, se faire critiquer, garder son sang-froid et répondre », il le trouve même « extraordinaire ».
Points de convergence
Brigitte Macron est par ailleurs très liée à la fille du milliardaire et compagne de Xavier Niel (actionnaire à titre individuel du Monde), Delphine Arnault. La directrice générale adjointe de Louis Vuitton a rajeuni son look et l’invite à ses défilés. Le soir de la victoire de son mari, le 7 mai 2017, Brigitte Macron porte un strict manteau bleu marine au col argenté signé Louis Vuitton. « Nous sommes très fiers d’habiller la première dame », se réjouira Bernard Arnault devant ses actionnaires. Les maisons concurrentes, qui critiquent mezza voce un contrat de quasi-exclusivité, n’ont pas fini de s’agacer. Les liens entre l’épouse du président et la numéro deux de Vuitton sont si étroits qu’au dîner d’Etat en l’honneur du président chinois, le 25 mars 2019 à l’Elysée, « Brigitte » va chercher « Delphine » pour la conduire jusqu’à la table présidentielle et la présenter à Xi Jinping, sous les yeux médusés des autres convives.
C’est encore la famille Arnault qui mobilise son carnet d’adresses pour le gala des pièces jaunes, que Mme Macron parraine, assurant la présence d’artistes maison comme Pharrell Williams ou le groupe de K-pop Blackpink, venus le 28 janvier pour l’édition 2023. Après le concert au Zénith, ces derniers prennent la pose en coulisses devant le président de la République, qui les photographie avec son smartphone. Une scène immortalisée en miroir par Alexandre Arnault, l’un des fils de « BA », qui poste la photo sur Instagram. « La France vous aime, Bernard ! », s’exclame Brigitte Macron à l’occasion d’une visite avec Bernard Arnault à Roubaix, où son Institut des vocations pour l’emploi, intégralement financé par LVMH, a ouvert une antenne sur le campus Jean-Arnault, père de Bernard. « C’est moi qui ai eu l’idée de cette association », précise le dirigeant.
« Je n’ai pas d’amis, je suis le président », avait dû se défendre Emmanuel Macron en 2018 face au journaliste Jean-Jacques Bourdin. Le chef de l’Etat et le patron de LVMH se retrouvent néanmoins plusieurs fois par an à la Fondation Vuitton pour une visite privée, suivie parfois d’un dîner. Il arrive aussi que le chef de l’Etat inaugure lui-même une exposition, comme celle de la collection Morozov, l’événement artistique et diplomatique de la rentrée 2022, dont il a préfacé le catalogue, avec Vladimir Poutine. « Il est aussi venu au concert avec Alexandre Kantorow », précise Bernard Arnault, qui avait invité le pianiste prodige pour l’ouverture de l’exposition. Le piano est une passion qu’il partage avec M. Macron, dans lequel il semble se reconnaître, sans le dire. « Je crois être assez bon dans mon domaine, et lui est exceptionnel dans le sien. »
Signe d’une convergence plus vaste entre la famille Arnault et la Macronie, le groupe de luxe s’est adjoint les services des meilleurs collaborateurs du président. Comme Ismaël Emelien, stratège de la campagne de 2017, dont LVMH achète depuis son départ de l’Elysée en 2019 les prestations de conseil en matière d’environnement. Ou l’ancien conseiller spécial Clément Léonarduzzi, conseil du groupe de luxe chez Publicis avant et après son passage à la présidence. A l’inverse, le responsable de la stratégie extérieure, Jean-Charles Tréhan, l’homme de confiance du PDG qui fait la pluie et le beau temps sur les médias du groupe, a été approché par l’Elysée en 2019, quand Macron cherchait un nouveau communicant. S’il n’a pas rejoint le palais, son entregent lui permet de distiller analyses et petits secrets à nombre de journalistes parisiens sur le microcosme politico-médiatique. « LVMH, c’est un Etat dans l’Etat », observe un proche du groupe.
Objets de multiples attentions, les ministres sont régulièrement invités aux événements de la Fondation Louis Vuitton, comme le concert privé du rappeur américain Jay-Z, devant lequel se sont déhanchés la ministre de la culture, Rima Abdul Malak, et le ministre de la mer, Hervé Berville, le 14 avril, alors que défilaient les opposants à la réforme des retraites. Plusieurs ministres parmi les plus en vue, comme Gérald Darmanin et Sébastien Lecornu, cultivent une relation personnelle avec le milliardaire ou l’un de ses cinq enfants, qui servent de relais utiles et discrets dans le monde politique et médiatique. Gabriel Attal, lui, a déjeuné deux fois avec « BA », curieux de connaître l’étoile montante de la Macronie.
Mais le PDG n’a pas apprécié d’être assimilé à un fraudeur fiscal par l’ex-ministre du budget, quand celui-ci a ciblé les « ultrariches » dans son plan de lutte contre la fraude. « J’ai protesté auprès de lui, admet Bernard Arnault, qui a fait intervenir son fils Antoine. Et d’ailleurs vous observerez que, à la suite de ma protestation, il a rectifié de lui-même. » Quelques semaines plus tard, Attal se rachète en effet dans Challenges. « Je ne peux pas laisser dire que les riches ne contribuent pas pleinement à la nation. Par exemple, Bernard Arnault est le plus gros contribuable français », vante-t-il.
L’empressement de Clément Beaune à vouloir taxer les jets privés a tout autant agacé avenue Montaigne, où se trouve le siège du groupe. Le ministre des transports, qui, comme M. Attal, se positionne pour la Mairie de Paris en 2026, a, lui aussi, tenu à s’expliquer auprès d’un des fils Arnault, Frédéric, croisé peu après dans un dîner parisien. « Je n’ai pas parlé des “ultrariches” », se défend-il, assurant qu’il pensait plutôt aux footballeurs. Les politiques savent qu’à tout moment ils peuvent avoir besoin du réseau du groupe, de ses journaux ou de son argent.
Tout l’hiver, les pouvoirs publics ont ainsi tenté de convaincre le milliardaire d’intégrer le quintette de « sponsors premium » des Jeux olympiques afin de boucler leur financement. Un moyen de pression que LVMH utilise pour peser dans certains arbitrages. « J’ai un peu l’impression qu’on a envie de mettre trois heures de colle au premier de la classe parce qu’il a eu une bonne note », prévient Antoine Arnault sur RTL, le 16 octobre, alors que la majorité débat au Parlement de la taxation des superprofits.
Mais ce sont surtout les mots d’Emmanuel Macron qui manquent de provoquer une crise politique : le 22 mars sur TF1, il raille le « cynisme » de « ces grandes entreprises prêtes à racheter leurs propres actions » lorsqu’elles réalisent des marges élevées. Ulcéré, le PDG de LVMH interrompt aussitôt les discussions avec le Comité d’organisation des JO, qui le courtise depuis des mois. Le silence ne dure pas, mais l’avertissement est clair. Le 25 juillet, le groupe de luxe finit par officialiser son partenariat, au terme d’interminables négociations qui ont viré au supplice chinois pour les pouvoirs publics. « C’est la seule chose qu’on m’ait vraiment demandée, et à laquelle finalement j’ai cédé », sourit Bernard Arnault.
Champion français
De son côté, LVMH n’a pas craint de faire appel à l’Etat pour ce qui reste à ce jour sa plus grosse acquisition : le joaillier américain Tiffany. Au printemps 2020, le groupe de luxe, qui a conclu le rachat de cet emblème new-yorkais juste avant la crise sanitaire, comprend très vite que Tiffany ne vaut plus les 16 milliards de dollars promis. L’Etat pourrait-il avoir son mot à dire sur l’opération, voire empêcher la vente ? Plusieurs avocats influents sont consultés : François Sureau, apprécié tant d’Emmanuel Macron que de Bernard Arnault – celui-ci aimerait d’ailleurs le voir entrer au gouvernement –, et Antoine Gosset-Grainville, ancien directeur adjoint de cabinet de François Fillon à Matignon, reconverti dans les affaires. Ce dernier est envoyé en éclaireur à Bercy.
Bruno Le Maire sait qu’il va irriter à la fois Emmanuel Macron et Bernard Arnault, mais il refuse d’intervenir. Le ministre de l’économie reçoit longuement le PDG de LVMH dans son bureau du sixième étage. L’échange est glacial. « La différence entre vous et moi, c’est que moi, je n’ai rien, lui dit-il. Ou plutôt, si, j’ai deux choses qui ont du prix : ma popularité et mon honneur. Si je perds ça, je n’ai plus rien. » Des propos que Bruno Le Maire n’a pas souhaité confirmer au Monde.
C’est finalement Jean-Yves Le Drian, le ministre des affaires étrangères, qui accepte, au titre du commerce extérieur, dont il a la tutelle, de signer une lettre, datée du 31 août 2020, demandant au groupe de luxe de « différer » l’acquisition de Tiffany du fait de « menaces de taxes sur les produits français ». Dix jours plus tard, LVMH annonce renoncer. « Il nous est interdit de conclure l’accord », déclare Jean-Jacques Guiony, son directeur financier.
Le ministre n’est pas un intime de Bernard Arnault, mais il ne peut rien refuser à l’Elysée. Selon plusieurs sources, c’est le puissant secrétaire général, Alexis Kohler, qui a demandé à M. Le Drian d’intervenir, ce que l’Elysée a toujours nié. Le PDG de LVMH admet, quant à lui, être « allé voir » les deux ministres, mais pour qu’ils protègent son groupe contre de nouvelles taxes américaines. La lettre, qu’aucun autre groupe français présent aux Etats-Unis n’a reçue, n’a jamais été rendue publique, malgré les demandes répétées de plusieurs médias.
L’affaire est rapidement ébruitée outre-Atlantique. Mais en France, le monde politique reste silencieux. Les groupes d’opposition sont alertés par la communicante Anne Méaux, proche de François Pinault. Le député (Les Républicains) du Lot, Aurélien Pradié, un franc-tireur qui ne cache pas ses liens avec le fondateur de Kering, est le seul à réagir. Ses collègues du groupe LR tentent de le dissuader. « Je vais organiser un déjeuner avec mon ami Nicolas [Bazire] », propose même le sarkozyste Brice Hortefeux, qui connaît le bras droit de « BA » depuis les années Balladur. Même les élus socialistes, comme le député des Landes Boris Vallaud, en sont convaincus : quand on prétend faire de la politique industrielle, il faut soutenir les champions français.
Une forme d’anoblissement
Le 22 septembre 2020, Aurélien Pradié interroge Jean-Yves Le Drian à l’Assemblée : « Quels intérêts la France a-t-elle servis dans cette affaire ? » Le ministre, les yeux rivés sur sa fiche, évoque la menace de « représailles à la taxe française sur les services numériques ». Est-ce l’effet de ce que le Quai d’Orsay appelle aujourd’hui « la lettre maudite » ? Quelques semaines plus tard, les deux groupes s’entendent sur un prix légèrement revu à la baisse. Et puis « l’affaire tombe aux oubliettes », soupire le député du Lot, qui dénonce une instrumentalisation inédite de la diplomatie française.
Dans la sphère politique, Bernard Arnault fascine autant qu’il inquiète. Parmi les nombreuses personnes contactées par Le Monde, celles qui ont accepté d’être nommément citées se comptent sur les doigts d’une main. Les politiques sont pourtant les premiers à se précipiter aux événements du groupe, où l’on croise le Tout-Paris. « J’ai dîné avec ma femme hier chez Bernard Arnault », s’est vanté un jour l’ex-ministre de la justice Dominique Perben, époustouflé par les tableaux de maître et la présence, à ses côtés, de Caroline de Monaco.
Le maire (LR) de Meaux, Jean-François Copé, habitué depuis vingt ans des dîners et soirées musicales du milliardaire, raconte y avoir croisé Tony Blair, l’ancien premier ministre britannique, ami et partenaire de tennis de « BA ». « Il claque des doigts et tout le monde débarque », s’amuse la directrice générale de l’agence Hopscotch, Patricia Chapelotte, qui décèle chez lui « une jouissance à montrer où se situe la vraie puissance ». Etre reçu dans son hôtel particulier ou au siège du groupe serait une forme d’anoblissement. Le député des Alpes-Maritimes Eric Ciotti a été convié à déjeuner avenue Montaigne dès le lendemain de son élection à la tête de LR. « Ce sont eux qui demandent à le voir », assure l’entourage de Bernard Arnault. L’idée qu’il puisse être ainsi courtisé amuse beaucoup le PDG, qui fréquente peu les cercles parisiens. « Je suis flatté que vous puissiez le penser », répond-il en haussant les sourcils.
Difficile d’imaginer aujourd’hui que, lorsqu’il s’est lancé dans la reprise de Boussac au début des années 1980, Bernard Arnault s’inquiétait de ne connaître personne à Paris. Loin de l’establishment, le jeune patron arborait alors un look provincial, blazer à boutons dorés et cravate club. Droite ou gauche, il apprend toutefois vite à ménager ses appuis. C’est la gauche mitterrandienne qui lui met le pied à l’étrier, après l’avoir suffisamment inquiété pour qu’il s’exile trois ans aux Etats-Unis. A Matignon, Laurent Fabius lui permet de reprendre Boussac en 1984 – et sa pépite Dior – avec plusieurs centaines de millions de francs de subventions, et des engagements en matière d’emplois que l’entreprise ne tiendra pas. Quarante ans plus tard, François Hollande, le président qui n’aimait pas les riches, inaugure, lyrique, sa fondation au bois de Boulogne, en 2014 : « Plus qu’un fantastique musée, c’est un morceau d’humanité, qui montre à tous que le rêve peut, à force de génie et de volonté, devenir réalité. »
En 2012, les relations entre le milliardaire et le pouvoir socialiste sont pourtant polaires. Bernard Arnault demande à être reçu par François Hollande et Jean-Marc Ayrault, et tente de les dissuader de créer cette taxe à 75 % sur les revenus de plus de 1 million d’euros, promise pendant la campagne. Les autres patrons se contentent de faire passer des messages par le biais de l’Association française des entreprises privées, leur puissant lobby. A la rentrée suivante, la presse révèle que « BA » a déposé une demande de naturalisation en Belgique. Pour Matignon, il ne fait aucun doute que c’est une mesure de rétorsion. Face au tollé, Arnault recule. « Je n’avais pas du tout envie de quitter la France », répète-t-il aujourd’hui, invoquant « une question de fondation, pour les enfants ».
Stratégie de recrutement
La suite du quinquennat, centrée sur les baisses d’impôts, sera plus sereine. « Est-ce qu’il y a des sujets sur lesquels on peut vous aider dans votre combat pour l’industrie ? », propose même le PDG à Arnaud Montebourg à l’issue d’un petit déjeuner avenue Montaigne, pendant l’été 2013. Ce dernier lui tend la liste d’entreprises en difficulté qu’il a préparée. L’imprévisible ministre du redressement productif avait marqué des points en visitant un atelier Vuitton quelques semaines plus tôt, s’extasiant sur les sacs à main. « La France a besoin de vous ! », avait-il déclaré devant les caméras, sous le regard médusé d’Antoine Arnault. « Arnaud Montebourg est un soutien de l’économie », vantera ensuite le patron de LVMH.
François Hollande, qui a quitté l’Elysée il y a six ans, voit toujours le milliardaire. Lorsque, en février, l’ex-président déclare dans Challenges qu’une hausse des impôts est inévitable, « BA » saisit l’occasion d’un déjeuner pour lui rappeler combien son groupe contribue à l’économie. « Il faut comprendre que nous créons beaucoup de richesses en France, c’est anormal de nous faire payer plus d’impôts », se désole-t-il devant l’ancien chef de l’Etat. Il continue aussi de déjeuner avec Nicolas Sarkozy plusieurs fois par an, même si les liens sont moins étroits que par le passé.
Leur amitié remonte à l’époque où Edouard Balladur, dont Bernard Arnault s’était hasardé à prédire un peu vite la victoire à la présidentielle en 1995, était premier ministre et Sarkozy ministre du budget. Ce dernier est alors régulièrement convié sur le yacht de l’homme d’affaires. Fasciné par sa fortune et sa réussite, il choisit même « [son] ami Bernard » comme témoin lorsqu’il épouse Cécilia. Et le convie bien sûr au Fouquet’s le soir de sa victoire, avec son ami intime Nicolas Bazire, ancien directeur de cabinet d’Edouard Balladur, recruté en 1999 par Bernard Arnault pour piloter sa holding familiale.
En 2007, la fortune du milliardaire pèse dix fois moins qu’aujourd’hui. Mais à l’Elysée, Nicolas Sarkozy veille sur ses intérêts, faisant pression sur les héritiers de la famille Hermès pour qu’elle cède aux avances de LVMH, ou sur le gendarme de la Bourse, qui enquête sur l’opération. Sarkozy facilite aussi sa reprise du quotidien Les Echos, contre l’avis de sa rédaction. Les collaborations avec le pouvoir sont multiples. Bernard Arnault « prête » au président son directeur juridique, Patrick Ouart, nommé conseiller à l’Elysée en 2007. Symétriquement, LVMH achète à partir de 2013 les services de l’ancien responsable du renseignement, Bernard Squarcini, aujourd’hui soupçonné d’avoir profité de sa position pour obtenir des informations confidentielles au bénéfice du groupe.
Tous ces présidents, « j’ai eu l’occasion, et la chance peut-être, de tous les connaître relativement bien », euphémise le milliardaire. A l’entendre, ce sont eux qui viennent le consulter depuis quarante ans qu’il est dans les affaires. Lui n’a « rien à demander au gouvernement ». Cette proximité au plus haut niveau s’est toujours doublée d’une stratégie de recrutement de hauts fonctionnaires, anciens ministres ou élus, plus volontiers pratiquée par des entreprises ayant affaire avec l’Etat. Un stagiaire de l’ENA est régulièrement placé aux affaires publiques. Outre Nicolas Bazire, pilier du groupe depuis vingt-cinq ans, LVMH s’appuie aussi pour son lobbying parisien sur le socialiste Marc-Antoine Jamet, engagé du temps de la splendeur des réseaux fabiusiens. « C’est dommage, tu sais, il t’en veut », glisse un jour ce dernier à l’ex-ministre de l’économie Michel Sapin, qui a refusé de recevoir personnellement Bernard Arnault à Bercy pour parler d’un sujet fiscal.
« Plus besoin de faire du lobbying »
Si d’autres groupes piochent dans le monde politique – Kering a recruté l’ex-conseiller de Macron, Sylvain Fort –, LVMH a largement distancé ses rivaux, qui conviennent être bien moins introduits dans les cercles du pouvoir. Avenue Montaigne, la teinte politique des recrutements tend toutefois à diminuer à mesure que le poids de la France reflue dans l’activité du groupe. Et que le pouvoir politique s’affaiblit. « Nous sommes si gros, si puissants que nous n’avons même plus besoin de faire du lobbying, ça se fait tout seul », sourit un membre de l’équipe dirigeante de LVMH.
Ces amitiés et réseaux ne disent pas grand-chose des convictions du milliardaire. Comme la majorité des patrons, il est libéral et hostile à la pression fiscale. Davantage que d’autres, il tend à voir la France comme un pays « socialo-marxiste » et « antiréussite », comme il l’a déclaré sur France Inter. C’est pour tenter de faire contrepoids à une presse jugée trop perméable aux idées de gauche qu’il a investi dans les médias, dont la fragile économie est déjà dépendante de ses budgets publicitaires colossaux, y compris outre-Atlantique.
La rédaction du Parisien, qu’il possède depuis 2015, se désole ainsi qu’aucune « une » n’ait été consacrée aux manifestations contre la réforme des retraites cet hiver, sauf pour parler des violences. Il y a eu aussi ce titre jugé impertinent lorsque Emmanuel Macron a attrapé le Covid (« Macron reconnaît un moment de négligence », disait la « une »), qui a valu à son directeur de la rédaction, Jean-Michel Salvator, une convocation avenue Montaigne. « Si vous ne vous sentez pas capable de faire ce job, on va trouver quelqu’un qui le sera », l’avertit Bernard Arnault. Radio Classique a, de son côté, renoncé aux interviews politiques en 2022, alors que démarrait la campagne présidentielle, soumise à des règles de pluralisme. Le milliardaire mélomane ne supportait plus d’entendre gloser des politiques de gauche sur son antenne.
« Mot magique »
Posséder Paris Match ou Le Journal du dimanche, sur lesquels Vincent Bolloré vient de mettre la main en prenant le contrôle de Lagardère, lui aurait permis d’accroître encore son influence sur la sphère politique, même s’il nie s’y être intéressé. Bernard Arnault garde aussi un œil sur le magazine Point de vue, l’un des trois titres français les plus lus à l’étranger, s’il venait à être cédé par son rival, François Pinault. Celui pour qui Dior est un « mot magique », évoquant « à la fois Dieu et or », a un faible pour les têtes couronnées, dépositaires d’une partie de l’histoire du Vieux Continent. En 1997, il était au premier rang aux funérailles de Lady Di, assis devant l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing.
Prudent, Bernard Arnault refuse de s’exprimer sur la droitisation des médias possédés par Vincent Bolloré. « Moi, je ne me mêle pas des affaires des autres », répète-t-il. Selon certains de ses proches, il est un téléspectateur fidèle de CNews, cette « Fox News » à la française qui incarne le virage éditorial voulu par l’industriel breton. Début juin, le PDG de LVMH a discrètement convié Pascal Praud, l’animateur vedette de la chaîne, pour « un thé » avenue Montaigne. Ce dernier avait tressé les louanges du géant du luxe au lendemain de la tentative d’invasion de son siège, détaillant sa contribution à l’économie française. « Je voudrais convaincre les sans-culottes de l’avenue Montaigne que non seulement LVMH n’est pas le problème, mais qu’il est sans doute la solution pour la France », avait-il conclu. « Vous êtes le seul à avoir dit ça », le remercie « BA ». L’entourage du grand patron hésitera pourtant à confirmer l’entrevue. Le groupe préfère se tenir à distance des discours clivants qui risqueraient de déplaire à ses clients.
Le scénario, redouté dans les milieux d’affaires, d’une victoire de l’extrême droite en 2027 s’apparente pour lui à « de la politique-fiction ». Difficile, pourtant, d’imaginer qu’un groupe aussi dépendant de l’image de la France n’ait pas évalué ce risque. « Quand je regarde le programme économique de Mme Le Pen ou celui de M. Mélenchon, je suis terrifié », confirme Bernard Arnault. Pas au point d’envisager l’exil, comme il y a quarante ans, lorsque la gauche est arrivée au pouvoir. « En 1981, j’étais libre comme l’air, je n’avais pas vraiment commencé dans les affaires. Aujourd’hui, je suis quand même un peu attaché à la France… » Vus de son bureau de l’avenue Montaigne, au neuvième étage du siège, les politiques ne sont, de toute façon, que de passage.