Avec Starlink, Elon Musk étend son influence sur la planète… et dans l’espace
Forte de sa supériorité technologique, la société du milliardaire a su se rendre indispensable, notamment en Ukraine. Ce proche de Donald Trump bénéficie désormais de leviers inédits, en matière de télécommunications par satellite, alors que la Chine et l’Europe cherchent à occuper le terrain.
Elon Musk, enfant, rêvait-il aux étoiles, allongé dans un veld sous la voûte céleste ? Ou adolescent, après avoir quitté l’Afrique du Sud pour le Canada, en observant le ciel des plaines glacées de la Saskatchewan ? L’homme qui promet de conquérir Mars est déjà le maître incontesté du proche espace. De notre planète, y compris à 1 000 milles de toute terre habitée, il est désormais plus probable d’apercevoir ses satellites Starlink que des étoiles filantes. Au risque de les confondre : les « caravanes » de ces appareils de haute technologie forment de longues traînées lumineuses dans la nuit.
L’histoire de ce succès est connue. Créé en 2002, SpaceX, la société d’Elon Musk spécialisée dans l’astronautique, a d’abord enchaîné déconvenues et tirs ratés de fusée. Ses concurrents et les experts du secteur observent alors avec scepticisme, voire avec sarcasme, l’acharnement du milliardaire à poursuivre son projet. Un premier lancement réussi, en septembre 2008, lui ouvre les portes de la NASA. L’agence fédérale américaine, qui cumule les échecs, est devenue un gouffre financier. Or, les coûts pourraient être limités en faisant appel à un acteur privé.
Ce pari osé, pris par le président George W. Bush (2001-2009), devient une politique assumée par son successeur, Barack Obama (2009-2017), qui entreprend de « dégraisser » la NASA et entame la privatisation de la conquête de l’espace. Donald Trump, pendant son premier mandat (2017-2021), et encore davantage Joe Biden (2021-2025) poursuivent dans cette voie. En vingt ans, Elon Musk a ainsi perçu plus de 22,6 milliards de dollars (près de 21 milliards d’euros) d’aides, de financements et de commandes publiques pour le compte de SpaceX, selon une enquête du Washington Post, publiée le 26 février. Le milliardaire, dont la mission auprès du président américain consiste aujourd’hui à sabrer dans les dépenses fédérales, est donc l’un des plus grands bénéficiaires de la caisse des contribuables américains.
Du Groenland au Sahara
Les incrédules ont changé d’avis. Admirateurs et contempteurs d’Elon Musk s’accordent désormais à reconnaître ses performances technologiques, inégalées dans le secteur, ainsi que la force de son modèle économique : il contrôle toute la chaîne de valeur, allant de la fabrication des fusées, des satellites et des terminaux à la mise en orbite et au service. Starlink tire sa puissance d’un ensemble de caractéristiques. Sa constellation de satellites est située en orbite basse (LEO, pour low earth orbit) – environ 500 kilomètres d’altitude –, permettant de transférer des données entre la Terre et l’espace beaucoup plus rapidement qu’avec des satellites classiques, géostationnaires, évoluant à 36 000 kilomètres au-dessus de nos têtes.
« Le positionnement en orbite basse est aujourd’hui intégré par d’autres, à l’instar d’Iridium, un service de téléphonie américain développé depuis la fin des années 1980, ou de OneWeb, aujourd’hui commercialisé par l’opérateur français Eutelsat, précise Célestine Rabouam, doctorante à l’Institut français de géopolitique et au centre Géode de l’université Paris-VIII. Mais la spécificité de Starlink réside dans les liaisons optiques qui connectent entre eux tous les satellites de sa constellation. Cette prouesse technologique lui permet d’augmenter considérablement la résilience du réseau, sa robustesse et sa fiabilité. »
« Si un ou plusieurs de ses satellites se montrent défaillants, les autres prennent le relais, assurant la continuité du service, explique la chercheuse. L’autre atout majeur, lié à cette interconnectivité, est une dépendance réduite aux infrastructures terrestres. Contrairement à ses concurrents, Starlink n’a, techniquement, pas besoin de stations au sol dans tous les territoires où il opère. » Internet devient potentiellement accessible à tous, des terres glacées du Groenland jusqu’au désert du Sahara, en passant par les îlots du Pacifique, les plateformes pétrolières et les avions de ligne. Ou encore dans les zones dévastées par une catastrophe naturelle.
Ces avantages ont déjà fait leurs preuves. Depuis 2020, Starlink a conquis plus de 5 millions d’abonnés – particuliers et entreprises – dans une centaine de pays. Les compagnies aériennes Qatar Airways et United Airlines ont opté pour Starlink, ainsi qu’Air France, qui l’a préféré à Eutelsat, dont le siège est pourtant à Paris. Les opposants iraniens ont trouvé le moyen d’introduire clandestinement des antennes Starlink dans leur pays, malgré l’interdiction du régime et les sanctions internationales, souvent en les enregistrant dans d’autres pays, comme en Turquie ou dans les Emirats arabes unis. Ces récepteurs sont aussi utilisés par des groupes armés de tout acabit, notamment au Sahel, des rebelles indépendantistes dans le nord du Mali aux katibas djihadistes liées à Al-Qaida ou à l’organisation Etat islamique qui écument la région. Un officier de l’armée tchadienne a même confié au Monde que, pour pallier les difficultés de communications sur le terrain, certains de ses hommes équipaient leur véhicule d’une antenne.
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Lorsque, en juillet 2021, l’ouest de l’Allemagne fut ravagé par des inondations meurtrières (plus de 100 morts), les kits fournis par Starlink ont permis aux autorités locales de coordonner les secours en rétablissant le réseau Internet dans les zones où les infrastructures avaient été balayées par les intempéries. Plus récemment, après le passage dévastateur du cyclone Chido à Mayotte, en décembre 2024, le premier ministre français, François Bayrou, a annoncé le déploiement de 200 récepteurs Starlink « pour assurer les télécommunications en urgence ». Les exemples d’interventions salvatrices et rapides à la suite de cataclysmes foisonnent sur le site officiel de la compagnie.
« Il s’agit d’un service dual par essence : Starlink peut apporter de la sécurité civile, mais aussi façonner le champ de bataille », souligne Julien Nocetti, chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et à Sciences Po. Ces implications militaires et stratégiques ont été brutalement mises en évidence par la guerre en Ukraine. Une heure avant l’invasion russe, au petit matin du 24 février 2022, une cyberattaque visant le satellite KA-SAT de l’américain Viasat désactive la plupart des communications militaires ukrainiennes. « Les connexions satellites historiques comme celles de Viasat, utilisées dans le pays, avaient été mises hors d’état par Moscou, rappelle Joscha Abels, chercheur à l’université de Tübingen, en Allemagne, et auteur d’un article sur « Les infrastructures privées dans les conflits géopolitiques : le cas de Starlink et de la guerre en Ukraine », paru dans l’European Journal of International Relations, en 2024. Starlink est alors apparu comme la seule solution viable pour disposer d’un accès à un Internet rapide et sécurisé. Elon Musk a été malin en rendant Starlink rapidement accessible en Ukraine. Cela a donné le sentiment aux responsables militaires et politiques du monde entier qu’ils auraient besoin de cet opérateur en cas de conflit. »
« Nerf optique » de l’armée ukrainienne
Starlink s’avère décisif dès la bataille de Kiev, qui s’achève, début avril 2022, par le retrait des forces russes des alentours de la capitale. L’efficacité des communications est telle que, trois mois plus tard, le commandant en chef des forces armées ukrainiennes de l’époque, Valeri Zaloujny, demande à Elon Musk de lui fournir 8 000 terminaux supplémentaires. « L’arrivée de Starlink (…) a changé la donne, c’était exactement l’élément qui nous manquait », insiste Yaroslav Honchar, directeur d’Aerorozvidka, une organisation spécialisée dans la technologie militaire ukrainienne.
A l’heure où Donald Trump se rapproche du président russe, Vladimir Poutine, et où se pose la question de la pérennité de Starlink en Ukraine, M. Honchar a rappelé, dans le journal ukrainien Ekonomitchna Pravda daté du 23 février, à quel point la mobilité des postes de commandement, des groupes d’observation et des unités de frappe a été accrue par la technologie propre aux satellites d’Elon Musk. Moins vulnérable aux dispositifs de brouillage russes que les communications radio traditionnelles, celle-ci joue un rôle-clé dans la guerre électronique, dans le fonctionnement des systèmes de vidéosurveillance et, bien sûr, dans celui des drones – devenus essentiels sur la ligne de front.
Concrètement, les dronistes envoient leurs appareils de reconnaissance sur les positions russes. Les images et les informations qu’ils enregistrent sont partagées sur un cloud accessible aux batteries d’artillerie et aux postes de commandement. Ces derniers identifient les cibles, les communiquent aux artilleurs qui entrent leurs coordonnées géographiques dans leur système, avant de frapper.
L’attaque est observée grâce aux drones, en temps réel, par le commandement, qui peut éventuellement réajuster le tir, par le même système de communication. Starlink s’est imposé comme le « nerf optique » de l’armée de Volodymyr Zelensky. Les terminaux sont aussi utilisés par les soldats pour appeler leurs familles, envoyer des images du front sur les réseaux sociaux et même jouer à Call of Duty ou à Battlefield entre les combats. Le moral des troupes est une variable non négligeable de cette guerre longue de haute intensité.
Les prouesses de Starlink et leurs implications militaires ne sont pas passées inaperçues. En Asie, continent le moins ouvert à l’opérateur d’Elon Musk, elles suscitent l’inquiétude, tant de la Chine que de Taïwan. Pour Pékin, les avancées permises par SpaceX au programme spatial américain constituent un challenge immense.
Dans un entretien accordé au Financial Times, en octobre 2022, Elon Musk révélait que « Pékin a[vait] clairement exprimé sa désapprobation quant au déploiement de Starlink en Ukraine » et « cherché à obtenir l’assurance qu’[il] ne le vendrait pas en Chine ». Dans l’hypothèse d’un conflit entre la Chine et Taïwan, « l’excellente performance des satellites de Starlink dans la guerre en Ukraine amènera certainement les Etats-Unis et d’autres pays occidentaux à [les] utiliser » au détriment de Pékin, avaient écrit, en septembre 2022, des chercheurs de l’université d’ingénierie militaire de l’Armée populaire de libération. Leur recommandation, outre celle d’investir dans des constellations de satellites chinoises, était de se doter des moyens de rendre Starlink inopérant, de toute urgence.
L’affaire n’est pas simple, puisque le réseau d’Elon Musk peut fonctionner même si certains de ses quelque 7 000 satellites sont neutralisés. Des opérations de simulation ont été menées pour voir s’il était possible de les traquer. Des chercheurs de l’université de Nankin affirment, dans une étude publiée en janvier, avoir créé un algorithme capable, à l’aide de l’intelligence artificielle, de localiser les satellites de Starlink et de les détruire avec leurs propres satellites munis de lasers. Dans leurs simulations, 99 satellites chinois parviennent à s’approcher de 1 400 satellites Starlink en moins de douze heures – sans que l’on sache si, en conditions réelles, le réseau de M. Musk serait rendu inopérant.
La constellation des « mille voiles » chinoise
Le constat de la supériorité technologique apportée par Elon Musk pousse la Chine à chercher à rattraper son retard. « En avril 2021, le gouvernement chinois fonde officiellement, mais assez discrètement, une nouvelle entreprise d’Etat nommée China SatNet, écrit Marc Julienne, responsable des activités Chine au Centre Asie de l’IFRI, dans une étude d’avril 2023. Celle-ci a pour mission de porter le programme de mégaconstellation de satellites Internet en orbite basse, baptisée Guowang (“réseau national”). »
Un groupe du nom de Spacesail, contrôlé par la municipalité de Shanghaï – l’un des pôles de l’industrie spatiale chinoise –, prévoit aussi de lancer 648 satellites en orbite basse en 2025, pour une constellation baptisée Qianfan, la constellation des « mille voiles », qui à terme pourrait en compter 14 000. Le rythme des lancements auquel est parvenu SpaceX (ses fusées propulsent les satellites par grappes de 15 à 60) constitue un autre défi que tentent de relever des start-up chinoises. Pour l’heure, les lancements sont réalisés par l’Etat, à un rythme très inférieur à celui des Etats-Unis.
Taïwan ne profite pas non plus de Starlink. L’île que revendique Pékin avec des accents de plus en plus belliqueux se méfie des positions explicitement prochinoises d’Elon Musk. Le milliardaire, qui n’a jamais émis de critique à l’encontre de la politique du président Xi Jinping, a régulièrement rencontré des responsables du Parti communiste pour discuter de ses intérêts commerciaux. La Chine est cruciale pour la production et la vente de ses voitures Tesla. En 2024, la moitié de ses véhicules électriques ont été fabriqués dans l’usine qu’il possède à Shanghaï.
Intervenant lors d’une conférence réunissant en septembre 2023, à Los Angeles, des pontes de la tech et de la finance, le créateur de Starlink est allé jusqu’à affirmer que Taïwan est une « partie intégrante de la Chine, au même titre que Hawaï pour les Etats-Unis ». Auparavant, il avait conseillé que lui soit conféré un statut comparable à celui de Hongkong. L’ancienne colonie britannique rétrocédée à la Chine en 1997 subit depuis une reprise en main politique, sociale et économique draconienne par Pékin – un scénario que rejette avec véhémence la société taïwanaise.
Starlink n’est pas disponible à Taïwan. De premières négociations ont achoppé en raison d’une loi qui exige qu’un acteur taïwanais détienne une part majoritaire dans le capital de toute entreprise – a fortiori dans le secteur ultrastratégique de l’aérospatial. L’angoisse que suscitent désormais les positions d’Elon Musk a pris le dessus sur toute autre considération.
En février 2024, le républicain Mike Gallagher, alors président du comité sur la Chine de la Chambre des représentants des Etats-Unis et très critique à l’égard de Pékin, s’était inquiété de constater que Starshield, la branche militaire de SpaceX, ne fournissait pas ses services – malgré ses obligations contractuelles – lorsque ses usagers se trouvaient à Taïwan ou dans ses parages immédiats. Neuf mois plus tard, l’agence Reuters révélait que SpaceX avait ordonné à ses fournisseurs taïwanais (nombreux dans le secteur des semi-conducteurs) de transférer leur production hors de l’île, « en raison des risques géopolitiques ». Depuis, certains se sont relocalisés, au Vietnam et en Thaïlande.
Alors que les opérations de sabotage de câbles sous-marins autour de l’ancienne Formose se sont multipliées ces dernières années, et que la menace d’un blocus imposé par Pékin est prise très au sérieux, se doter de capacités d’accès à Internet par satellite est une priorité pour Taïwan. Mais Starlink a pris une telle avance qu’il est difficile d’envisager des services aussi performants en faisant appel à ses concurrents.
« Premier arrivé, premier servi »
Les prises de parole controversées d’Elon Musk ont d’abord été considérées à l’aune de ce qu’il a longtemps incarné – un milliardaire farfelu et lunatique selon les uns, un innovateur de génie selon les autres. Elles sont scrutées au travers d’un prisme radicalement différent depuis qu’il a rejoint la Maison Blanche.
Après avoir investi plus de 250 millions de dollars (une fraction de sa fortune estimée par le magazine Forbes, le 1er mars, à 360 milliards de dollars) pour assurer le retour de M. Trump à la présidence, l’homme le plus riche de la planète dispose, à Washington, de leviers d’influence inédits. Si sa mission, à la tête du nouveau département de l’efficacité gouvernementale, consiste à démanteler l’« Etat profond », son soutien affiché aux extrêmes droites européennes, dont l’AfD en Allemagne, ou encore sa reprise des accusations de « génocide blanc » dans son pays natal, l’Afrique du Sud, soulèvent des interrogations sur la manière dont il compte se servir de son pouvoir. « Maintenant qu’Elon Musk est associé à l’administration Trump, on ne peut définitivement plus considérer Starlink comme un acteur neutre, comme une entreprise mue par des seuls intérêts économiques. C’est un acteur politique », tranche Joscha Abels, de l’université de Tübingen.
Sa présence à la tête d’entreprises qui sont d’importants sous-traitants du gouvernement américain pose en outre la question du conflit d’intérêts. Des employés de SpaceX ont confié au New York Times leurs inquiétudes sur la manière dont M. Musk gère les données sensibles, qu’il expose parfois sur X, le réseau social qu’il a acheté en 2022 et qui lui offre une formidable caisse de résonance. Le milliardaire de 53 ans dispose d’une habilitation de sécurité « top secret » chez SpaceX, lui donnant accès à des informations classifiées, notamment dans le domaine des technologies militaires de pointe.
Sa dépendance vis-à-vis du marché chinois et sa vision favorable au régime de Pékin – « J’ai des intérêts particuliers en Chine, mais, honnêtement, je pense que la Chine est sous-estimée et que le peuple chinois est vraiment génial et qu’il y a beaucoup d’énergie positive là-bas », a-t-il déclaré en 2023 – sont un problème pour les Etats-Unis. En témoigne le scandale provoqué par un article du New York Times, le 20 mars, affirmant qu’Elon Musk devait assister à une réunion au Pentagone au sujet des menaces posées par la Chine. La rencontre a été annulée in extremis, Donald Trump niant qu’elle ait même été envisagée : « Il est évident que l’on ne montrerait pas ce genre de choses à un homme d’affaires. Elon a des entreprises en Chine », a-t-il déclaré, ajoutant que sa présence aurait été inappropriée. De son côté, la Chine perçoit désormais SpaceX comme une émanation du département de la défense américain, selon le Centre d’études internationales et stratégiques, un think tank basé à Washington.
En Ukraine, les craintes liées à la vision du monde d’Elon Musk se sont rapidement matérialisées. Le milliardaire, qui dès l’été 2022 avait exposé un « plan de paix » reprenant nombre d’exigences du Kremlin, y a restreint l’accès à Starlink à plusieurs reprises et a refusé de l’activer près de la Crimée. Le site commercial en ligne de l’entreprise montre que le service n’est pas accessible dans la péninsule annexée par Moscou en 2014, ni dans les territoires occupés du Donbass.
L’altercation entre Donald Trump, son vice-président, J. D. Vance, et le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, le 28 février, dans le bureau Ovale, a convaincu les Européens de la nécessité de chercher une alternative. « Le rôle [de Musk] en Ukraine a achevé de convaincre l’Europe de lancer son propre projet de constellation, IRIS² [infrastructure de résilience, d’interconnectivité et de sécurité par satellite], afin d’être indépendante de Starlink, mais IRIS² ne sera pas opérationnelle avant plusieurs années », explique Joscha Abels. Lancée fin 2022, la constellation IRIS2 ne pourra pas fonctionner avant 2030.
Or, le temps est compté. Pour organiser la riposte, les acteurs – privés ou gouvernementaux – ne peuvent déployer leurs constellations qu’après avoir obtenu, auprès de leur organisme de régulation national, des autorisations pour utiliser des fréquences et des positions orbitales spécifiques, puis présenté cette demande auprès de l’Union internationale des télécommunications (UIT). Si l’orbite basse peut paraître immense vue du sol, le nombre de fréquences y est limité. Les opérateurs ont besoin de bandes de fréquence disponibles, mais aussi utilisables sans provoquer d’interférence avec les systèmes existants ou qui se sont déjà inscrits dans les registres de l’UIT. A l’instar de la mégaconstellation chinoise Guowang, qui a déjà déposé une demande de mise en orbite pour 12 992 satellites, soit environ 1 000 de plus que les autorisations actuelles accordées à Starlink. Organisme dépendant des Nations unies, l’IUT a un rôle de gestionnaire des orbites comparable à celui d’un régulateur d’accès dans un parking public, fonctionnant selon la logique du « premier arrivé, premier servi ».
L’avance technologique joue aussi en faveur de Starlink. Quatre grands opérateurs – le luxembourgeois SES, l’espagnol Hisdesat, l’américain Viasat et le français Eutelsat/OneWeb – sont en pourparlers pour fournir une connectivité de secours à Kiev. « Il sera difficile de survivre sans Starlink, a admis Ihor Lutsenko, commandant d’une unité d’opérateurs de drones ukrainienne et fondateur du Centre de soutien à la reconnaissance aérienne, le 22 février, sur sa page Facebook. Ce sera un coup dur, mais pas une catastrophe. La preuve : nous nous battons dans la région de Koursk [en Russie], où Starlink ne fonctionne pas. Les solutions que nous utilisons là-bas sont plus complexes, plus coûteuses et moins pratiques, mais elles existent. »
Le programme IRIS2 a été pensé comme un concurrent de Starlink et de la future constellation Kuiper de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, qui commence à lancer ses premiers satellites, mais surtout comme un moyen d’assurer des communications ultrasécurisées aux Etats membres de l’Union européenne et à leurs armées. Mais, politiquement, les ambitions européennes se heurtent à des clivages internes. Début janvier, l’agence Bloomberg a fait état de négociations entre Rome et SpaceX sur une possible utilisation des technologies d’Elon Musk pour les communications gouvernementales et militaires italiennes.
Bien qu’elle joue le jeu européen à Bruxelles, la présidente du conseil italien, Giorgia Meloni, a un passé d’eurosceptique radicale. Dans sa vision, l’intérêt national et l’intérêt européen ne sont pas nécessairement convergents. Elle a par ailleurs tissé une relation privilégiée avec Elon Musk, avant même la réélection de Donald Trump. Ces rapports personnels se doublent de convergences idéologiques. Après les révélations de Bloomberg, le gouvernement italien a réagi en rappelant qu’aucun contrat n’avait été signé à ce stade, mais que la technologie de Starlink était la meilleure. Depuis, Eutelsat a annoncé avoir entamé des négociations avec le gouvernement italien. Une alternative à Starlink se dessine donc, bon gré mal gré, sur fond d’une crise transatlantique que même Mme Meloni ne peut plus ignorer.
Si Eutelsat est pour l’heure incapable de rivaliser avec les faibles coûts et l’envergure de Starlink, c’est un opérateur historique (créé en 1977) déjà lié à de nombreux gouvernements. Depuis sa fusion avec OneWeb, en 2023, il dispose d’une technologie améliorée en orbite basse. Fort de cette longue expérience et conçu dès l’origine pour fournir ses services à des entités privées et gouvernementales, et non à des particuliers, Eutelsat a vu le cours de son action s’envoler. Entre le 1er janvier et le 31 mars, le titre a progressé de 96 % – preuve que, en ces temps de bouleversements d’alliances et de recherche de garanties de souveraineté, Starlink n’est peut-être pas tout à fait irremplaçable. Eutelsat dispose surtout d’un fort capital de confiance. Face à la personnalité explosive et de plus en plus imprévisible d’Elon Musk, c’est là, sans aucun doute, son meilleur atout.