Le Monde : Attaque du Hamas contre Israël : ce que les services de renseignement

Le Monde : Attaque du Hamas contre Israël : ce que les services de renseignement américains ont dit à leurs homologues européens
Selon le renseignement américain, le Hamas aurait été surpris par la lenteur de la réaction des forces de sécurité israéliennes à l’offensive de ses commandos armés.

L’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre, n’a pas sidéré que les opinions publiques. Les responsables politiques, au pouvoir dans les pays proches d’Israël, ont également pris la mesure de leur ignorance de ce qui se tramait dans la bande de Gaza, point de départ des commandos terroristes. L’effet de surprise a été si grand et si déstabilisant pour le camp occidental, également confronté à des menaces islamistes sur son sol, que les Etats-Unis ont estimé nécessaire de fournir des éléments d’explication à leurs principaux alliés européens sur ce ratage majeur en matière de sécurité.

Le Monde a pu avoir connaissance, auprès de sources ayant requis l’anonymat, d’une partie de ce récit fait par Washington à ses partenaires britanniques, français et allemands. Il met en lumière les limites du renseignement israélien et américain sur le dossier Hamas et la part trop importante donnée à la surveillance technologique. Il atteste aussi que le Hamas, lui-même, n’imaginait pas que son opération puisse prendre une telle ampleur. Et il dément, enfin, l’existence d’une coorganisation de l’offensive du 7 octobre avec l’Iran et le Hezbollah libanais.

Le débriefing américain souligne, tout d’abord, que la branche politique du Hamas, dont les chefs se trouvent à Gaza mais aussi à l’étranger, notamment au Qatar, aurait « été tenue à l’écart de la préparation de l’attaque armée ». La branche militaire aurait été seule à la manœuvre. Or, les Américains indiquent que si le Shin Beth et le Mossad, les services de renseignement intérieur et extérieur israéliens, disposent de sources humaines au sein de ce mouvement radical, ces dernières se trouveraient essentiellement rattachées à sa branche politique.

Sécurité israélienne aveugle
L’appareil sécuritaire israélien serait ainsi resté aveugle sur les activités de la branche militaire du Hamas. Ce décryptage des événements du 7 octobre à l’attention des Européens n’interdit cependant pas que certains membres de la branche politique du Hamas, notamment à Gaza, aient pu être informés, en amont, à titre individuel. Il indique juste que les services de renseignement israéliens ne comptaient pas d’informateurs parmi eux et que les membres du mouvement islamiste qui auraient pu, malgré eux, par l’interception de leurs communications, fournir des informations, ont échappé aux filets du Shin Beth. Le strict cloisonnement entre les branches politique et militaire du Hamas serait l’une des clés de compréhension d’une opération ayant échappé à tous les radars.

a force du renseignement technologique israélien, grandement soutenu, en la matière, par les Etats-Unis, a également montré ses failles. Selon les éléments transmis aux Européens, même les puissants outils de surveillance américains orientés vers la bande de Gaza, un bout de territoire de 40 kilomètres de long et d’une largeur maximale de 12 kilomètres, n’ont pas été en mesure de capter des signaux avant-coureurs sur la préparation de l’attaque. La branche militaire du Hamas recourant, depuis longtemps, à des moyens de communication rudimentaires, mais efficaces, qui permettent de déjouer les techniques d’interception les plus modernes.

L’attention du renseignement israélien aurait également été amoindrie par les choix tactiques et les priorités du pouvoir politique. Le front de Gaza a ainsi été dégarni, une part importante des forces armées ayant été relocalisées en Cisjordanie, théâtre depuis un an et demi d’une insurrection armée rampante. Le Shin Beth a été prié de concentrer ses efforts sur la sécurité des colonies juives et non plus sur l’enclave côtière, d’où allait survenir le danger. Un choix dont les conséquences ont pu, à certains égards, surprendre le Hamas lui-même.

Pas d’aide extérieure
C’est l’autre grande leçon tirée par les Américains de cette attaque, selon le compte rendu qu’ils en ont fait aux Européens. Le Hamas aurait été surpris par l’absence de réaction des forces de sécurité israéliennes ou, tout du moins, par le temps qu’il leur a fallu pour répondre à l’intrusion de ses commandos armés. Il ne pensait pas pouvoir rester aussi longtemps sur le territoire israélien et prendre autant d’otages avant d’être refoulé vers Gaza. Les assaillants du Hamas ont pu, pendant des heures, sans être inquiétés, semer la terreur dans des kibboutz situés à plusieurs kilomètres de leur base.

De même, d’après les informations américaines, confortées par des échanges bilatéraux entre services israéliens et européens, l’aveuglement du renseignement sur l’attaque du 7 octobre tiendrait au fait que cette dernière n’avait pas, initialement, l’ambition qu’on lui accorde aujourd’hui, au regard des massacres de civils qui ont été perpétrés. La logistique et l’organisation de l’attaque seraient restées l’œuvre d’un tout petit comité, de quoi encore limiter les risques de fuites. Les services égyptiens, à qui les Américains prêtent un réseau d’informateurs efficaces à Gaza, n’auraient pas, non plus, identifié la menace. Une affirmation américaine que certains pays européens ont néanmoins accueillie avec réserve.

Enfin, sondés sur l’existence d’une préparation concertée, en amont, avec des cadres du Hezbollah et du régime iranien, lors de réunions organisées au Liban, les Américains, comme le renseignement français, ont démenti que le Hamas ait bénéficié d’une aide extérieure. Mais la question du soutien au Hamas demeure une question sensible car elle porte en elle le risque d’un embrasement régional. Les agences de renseignement, comme les gouvernements, semblent, pour l’heure, désireuses de tout faire pour contrecarrer un tel scénario.

Selon un témoin de ce partage d’informations avec les Américains, une forme d’inquiétude subsiste aujourd’hui parmi les services de renseignement européens. Car si les Israéliens, connus dans le monde de l’espionnage pour leur expertise en matière de renseignement humain, ont ainsi failli, qu’en sera-t-il de leurs homologues européens s’ils doivent à leur tour affronter ce type de menace ?

Davantage qu’un tableau forcément précis de la réalité de l’attaque du 7 octobre, cet échange d’informations donne un aperçu de la manière dont cet événement est appréhendé au sein des services de renseignements occidentaux. Il convient toutefois de garder à l’esprit que ce genre d’exercice, entre agences d’espionnage, est rarement dénué de calculs. Si les Occidentaux ont construit, sur le terrain du terrorisme, notamment depuis les attentats du 11 septembre 2001, une étroite et sincère collaboration avec les Etats-Unis, ils savent aussi que les intérêts de chaque pays sont distincts quand les enjeux deviennent plus politiques.