LE Figzro : La pépite de la tech Soitec secouée par une crise au sommet

La pépite de la tech Soitec secouée par une crise au sommet

Le comité exécutif se rebelle contre l’éviction du directeur général par le président du conseil d’administration. Le cours de Bourse s’effondre.

L’annonce a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. Mercredi, en fin de journée, le conseil d’administration de Soitec a annoncé le départ du directeur général du groupe, Paul Boudre. Il laissera son fauteuil à Pierre Barnabé en juillet prochain, à l’occasion de l’assemblée générale ordinaire de l’entreprise.

Pierre Barnabé, vice-président big data et cybersécurité chez Atos, rejoindra Soitec le 1er mai «comme chargé de mission par le conseil d’administration et travaillera en étroite collaboration avec Paul Boudre». En apparence, il s’agit d’un passage de témoin en douceur. La réalité est toute autre.

«Une mainmise croissante»
À peine la décision rendue publique, le comité exécutif (Comex) de Soitec se fendait d’une lettre ouverte pour déplorer «la prise de contrôle de Soitec par le président du conseil d’administration depuis trois ans, qui culmine aujourd’hui avec la nomination incompréhensible d’un nouveau directeur général». Le courrier est une litanie de critiques à l’égard de la gouvernance mise en place par Éric Meurice, le président du conseil d’administration. Le Comex l’accuse de «porter une grave responsabilité dans la possible déstabilisation d’une entreprise en pleine croissance et de sa gouvernance, dans un secteur identifié comme stratégique par l’État français».

Soitec dispose en effet d’un savoir-faire unique au monde. Elle produit les substrats utilisés par les fabricants de composants électroniques pour graver les puces. Ses composants sont présents dans 99 % des smartphones utilisés dans le monde. Soitec développe aussi une technologie de rupture encore plus performante pour optimiser encore sa production. Fer de lance de la deep tech, émanation du CEA-Leti, le groupe affiche de fortes ambitions, prévoyant de tripler son chiffre d’affaires sur la période 2021-2026.

Soitec a pourtant frôlé la cession d’activité dans le milieu des années 2010. Le groupe a été redressé par son actuel directeur général, Paul Boudre, dont la qualité de l’action est saluée par tous. Mais, à bientôt 65 ans, il est atteint par la limite d’âge et devait passer la main «dans dix-huit mois». La rapidité de la décision du conseil d’administration a pris de court toute l’équipe dirigeante et mis en lumière les profondes dissensions entre le président et la direction générale de l’entreprise. «Éric Meurice se plaignait d’avoir affaire à une équipe trop soudée, à une trop forte culture d’entreprise. Un comble au vu des performances délivrées», rapporte un proche du dossier. Dans son courrier, le Comex dénonce les pratiques du président du conseil d’administration, lui reprochant «une mainmise croissante» et «des intimidations, pratiques vexatoires envers certains de ses membres».

Cette bronca n’a pas échappé à la Bourse. Les marchés financiers, allergiques aux incertitudes et aux turbulences, ont aussitôt sanctionné le titre. Jeudi, l’action Soitec a dévissé de 18,05 %, à 167 euros. Signe aussi d’une incompréhension des analystes devant la décision du conseil. D’autant que Pierre Barnabé a exercé de nombreuses fonctions dans diverses entreprises, mais jamais dans les semi-conducteurs. «C’est la première fois qu’un tel cas de figure se produit dans ce secteur. D’habitude, on choisit des hommes de l’art», relève une source.

Du côté de l’État, qui détient 10,35 % du capital de l’entreprise via Bpifrance et 7,32 % via CEA Investissement, on s’efforce de déminer la situation. «Les attaques contre le président de Soitec sont inadmissibles, le comité de nomination a fait appel à un chasseur de têtes qui a auditionné les candidats internes», a défendu Nicolas Dufourq, président de Bpifrance, interrogé par BFM Business. De son côté, Cédric O, le secrétaire d’État au Numérique, estime qu’«au regard du succès d’Atos dans les supercalculateurs, l’arrivée de Pierre Barnabé est une bonne nouvelle pour Soitec». Or, le PDG d’Atos a été débarqué en fin d’année dernière, alors que le groupe traverse une zone de turbulences sans précédent dans son histoire.