Ukraine: le rôle méconnu de la CIA au coeur de la guerre
RÉCIT - Jusqu’à présent ce jeu délicat a plutôt réussi. Mais il n’est pas certain qu’il continue.
Correspondant à Washington
LA CIA a retrouvé avec la guerre en Ukraine son adversaire russe, celui contre lequel elle avait été créée en 1947. Mais le conflit a aussi donné à l’agence un rôle central dans l’immense opération d’assistance à l’Ukraine lancée par les États-Unis.
Dans une enquête publiée mercredi, l’hebdomadaire Newsweek décrit ce qui peut l’être sur ce rôle de la CIA dans une guerre où les États-Unis cherchent à la fois à aider l’Ukraine à repousser l’invasion russe, mais aussi à limiter la défaite de la Russie, tout en évitant que leur conflit ne s’étende au-delà des frontières de l’Ukraine, ou ne connaisse une escalade.
«Il y a une guerre clandestine, avec des règles clandestines, qui sous-tend tout ce qui se passe en Ukraine , explique un haut responsable du renseignement de l’Administration Biden cité par le magazine, qui oblige la CIA à jouer un rôle de premier plan d’espionnage, de négociation, de fournisseur de renseignements, de logisticien, de gestionnaire des relations sensibles avec l’Otan et, peut-être le plus important de tous, de veiller à ce que la guerre ne devienne pas encore plus incontrôlable.»
Au fil du Dniepr, un désastre sans fin après l’explosion du barrage de Kakhovka: le récit de l’envoyé spécial du Figaro : https://www.lefigaro.fr/international/au-fil-du-dniepr-un-desastre-sans-fin-apres-l-explosion-du-barrage-de-kakhovka-le-recit-de-l-envoye-special-du-figaro-20230705
La CIA s’est vue confier dans l’immense opération logistique d’aide militaire à l’Ukraine une partie des missions qui reviennent normalement au Pentagone. Joe Biden ayant décidé qu’il ne devait pas y avoir de soldats américains engagés dans cette guerre, l’assistance militaire sur le sol ukrainien est en partie assurée par des personnels de l’agence. Selon l’hebdomadaire, la CIA aurait déployé en Ukraine depuis le début de l’invasion russe des personnels, «moins d’une centaine à la fois» afin d’assurer diverses missions, dont la lutte contre la corruption, florissante compte tenu de la quantité et du prix des matériels livrés à l’Ukraine.
Toujours d’après Newsweek, l’agence opère parallèlement à la chaîne logistique du Pentagone un circuit clandestin, utilisant une flotte d’avions banalisés, pour acheminer des armes et du matériel à l’Ukraine. La Pologne, par où transitent des quantités phénoménales d’armes et de munitions, est au cœur des opérations de la CIA. Ce pays, qui avait déjà servi à l’agence dans la guerre contre le terrorisme pour héberger des centres d’interrogation, joue un rôle encore plus central dans les opérations de la CIA en Europe. C’est là où elle interagit avec ses partenaires ukrainiens et les forces spéciales d’une vingtaine de pays, mais aussi où elle maintient ses contacts avec ses agents ukrainiens ou russes.
En Russie, l’avenir incertain du groupe Wagner : https://www.lefigaro.fr/international/en-russie-l-avenir-incertain-du-groupe-wagner-20230628
Le volet du renseignement, plus classique, est aussi multiforme. Par ses capacités techniques et humaines, la CIA est l’un des principaux acteurs de la guerre du renseignement qui se déroule en Ukraine. L’agence mène aussi une intense activité de contre-espionnage. Les services de renseignements russes sont très actifs en Ukraine, jusqu’au sein du gouvernement et de l’armée. «Presque tout ce que les États-Unis partagent avec l’Ukraine est supposé parvenir également aux services de renseignements russes», dit une source à Newsweek. En Europe, où les espions et sympathisants russes sont nombreux, en particulier dans les pays de l’Est, l’agence a aussi fort à faire pour «traquer les pénétrations russes dans les gouvernements et les services de renseignements étrangers». Dans de nombreux pays d’Europe, des espions ont été démasqués, des «diplomates» russes expulsés, ce qui indique assez clairement que leur nombre réel est sans doute bien plus élevé.
Mais la tâche la moins classique confiée à la CIA, et la plus délicate, consiste à éviter que le conflit ne s’étende au-delà des frontières ukrainiennes, ou ne débouche sur une escalade aux conséquences imprévues. La difficulté est double. Vis-à-vis de l’Ukraine, l’agence américaine doit s’assurer que ce pays ne mènera pas d’attaques risquant d’entraîner une surréaction. Vis-à-vis de la Russie, la CIA est chargée de maintenir une communication ouverte, et d’assurer à Moscou que les États-Unis ne mènent pas d’opérations clandestines contre elle.
Un équilibre régulièrement menacé
Dans un conflit où l’instabilité est la règle, cet équilibre est régulièrement menacé. En échange de l’aide américaine, Kiev a depuis le début tacitement accepté de limiter ses opérations à la partie de son territoire occupée par la Russie. Mais plusieurs opérations clandestines indiquent que ces limites ont sans doute été testées. Le sabotage du gazoduc Nord Stream sous la mer Baltique en septembre 2022, attribué à «un groupe pro-ukrainien» dans les documents classifiés américains ayant fuité l’hiver dernier, aurait été mené malgré les mises en garde de l’agence américaine. Cette attaque avait été suivie par une explosion sur le viaduc de Kertch, le pont qui relie la péninsule de Crimée à la Russie, puis une autre série d’explosions mystérieuses sur la base russe d’Engels. L’agence américaine était alors sortie de son habituel silence pour faire savoir que «l’allégation selon laquelle la CIA soutient d’une manière ou d’une autre des réseaux de saboteurs en Russie est catégoriquement fausse».
Nord Stream 2: un journaliste américain accuse Washington du sabotage : https://www.lefigaro.fr/international/nord-stream-2-un-journaliste-americain-accuse-washington-du-sabotage-20230213
L’attaque de drones contre le Kremlin, le 3 mai dernier, avait suscité de nouvelles spéculations. Le secrétaire du Conseil de sécurité russe, Nikolaï Patrouchev, avait accusé les États-Unis et la Grande-Bretagne de mener «des attaques terroristes (…) destinées à déstabiliser la situation sociale et politique et à saper les fondements constitutionnels et la souveraineté de la Russie».
La mutinerie avortée de Wagner et d’Evgueni Prigojine a de nouveau placé la CIA dans une situation délicate. Selon les médias américains, l’agence aurait eu vent des préparatifs de cette révolte quelques jours auparavant, mais se serait soigneusement abstenue de tout commentaire, faisant savoir aussitôt à Moscou après son déclenchement qu’elle n’avait rien à voir avec celle-ci.
Jusqu’à présent ce jeu délicat a plutôt réussi. Mais il n’est pas certain qu’il continue. Le plus grand défi de la CIA reste finalement de connaître les intentions des belligérants. Vladimir Poutine demeure une énigme, et ses intentions du domaine de la spéculation. La principale préoccupation de l’agence américaine est de voir la Russie à court d’options recourir à l’arme nucléaire. Mais même Volodymyr Zelensky et les Ukrainiens conservent une autonomie de décision. «Les deux parties s’engagent à limiter leurs actions, mais c’est aux États-Unis qu’il incombe de faire respecter ces engagements. Tout cela dépend de la qualité de nos renseignements», indique à Newsweek un responsable américain.