LE Figaro : Ubisoft devient une cible alléchante pour un rachat

Ubisoft devient une cible alléchante pour un rachat

Assassin’s Creed Valhalla. Ubisoft
Le groupe fondé par les frères Guillemot ne manque pas d’atouts et traverse une période compliquée en bourse. De quoi attirer les convoitises de plus grands acteurs du secteur.

Qui sera le prochain gros acteur du jeu vidéo à se faire racheter par Microsoft, Sony ou bien un des Gafa? Au jeu des devinettes, le nom d’Ubisoft revient souvent dans la bouche des analystes financiers.

L’éditeur français, créé en 1986 par les frères Guillemot, a de beaux atouts à faire valoir. Il est propriétaire de licences puissantes et touchant des publics variés, comme Assassin’s Creed, Les Lapins crétins, Far Cry, Just Dance… Il détient une force de production impressionnante, avec plus de 17.000 développeurs répartis entre l’Amérique du Nord et l’Europe - soit plus qu’Activision, EA et Take-Two réunis. Il travaille avec tous les acteurs de l’industrie, de Nintendo à Google Stadia, et développe pour le compte de Disney des jeux Star Wars et Avatar. Son expertise sur la création de mondes ouverts en 3D, recherchée pour le développement des futurs métavers, est reconnue. Et, surtout, Ubisoft est bien plus accessible que les autres grands éditeurs indépendants du marché. Sa valorisation boursière n’est que de 5,6 milliards d’euros (45 euros l’action), contre 18 milliards de dollars pour Take-Two et 36 milliards pour EA.

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Cette faiblesse boursière s’explique par plusieurs facteurs. «La monétisation des jeux Ubisoft est moins bonne que ce que l’on peut voir chez les éditeurs américains», qui ont resserré leur production sur une poignée de licences et sont devenus experts des microtransactions, note Charles-Louis Scotti, analyste chez Kepler Cheuvreux.

Surtout, Ubisoft traverse depuis deux ans une passe difficile. Son planning de sorties a été bouleversé par le Covid et seul Assassin’s Creed Valhalla (novembre 2020) a connu un véritable succès. Sa réponse à Fortnite, le jeu Hyper Scape, a été un échec cuisant. Son incursion dans la blockchain et les NFT est décriée par les joueurs mais aussi ses propres salariés. Le groupe a également été secoué à l’été 2020 par des affaires de harcèlement moral et sexuel qui a conduit au départ de membres clés du top management mais aussi de nombreux développeurs. Au Canada, où la concurrence avec les autres studios est acharnée, Ubisoft a dû augmenter les salaires et offrir plus de congés payés pour tenter d’endiguer la fuite de salariés.

L’action, qui valait 85 euros en janvier 2021, est aujourd’hui sous pression. «Même les actionnaires qui croient en Ubisoft ne peuvent s’empêcher de penser que le moment est peut-être venu de maximiser la valeur de l’entreprise, alors que des énormes sociétés bataillent pour avoir du contenu. Dans un an, il sera peut-être trop tard», note Ken Rumph, analyste chez Jefferies. «Il est certain que les Guillemot ont bien moins le soutien des actionnaires qu’à l’époque Vivendi», souligne un fin connaisseur de l’entreprise.

L’inconnue Guillemot
De 2016 à 2018, Vincent Bolloré a tenté de s’emparer d’Ubisoft mais s’est heurté à une forte résistance de la famille Guillemot. «La situation était différente. Il s’agissait d’une prise de participation rampante, sans OPA ni prime pour les actionnaires», rappelle Charles-Louis Scotti. Vivendi avait fini par se retirer du capital en empochant 1,2 milliard d’euros de plus-value, tandis qu’Ubisoft avait fait entrer de nouveaux actionnaires, dont le chinois Tencent.

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Lors de cette bataille, la famille Guillemot avait clamé haut et fort qu’elle ne renoncerait pas à son indépendance. «Bungie et Activision disaient aussi la même chose, et au final ils ont été rachetés par Sony et Microsoft pour des dizaines de milliards de dollars. L’indépendance n’a qu’un prix!» affirme l’analyste de TP Icap Charles-Louis Planade. De l’avis des analystes interrogés par Le Figaro, aucune opération ne pourra se faire sans l’assentiment des frères Guillemot, qui détiennent 20 % des droits de vote. Mais sont-ils vendeurs? «C’est la grande inconnue», déclare Ken Rumph. Interrogé à ce sujet jeudi lors de la présentation des résultats trimestriels du groupe, Yves Guillemot a indiqué: «Ubisoft peut rester indépendant. Nous avons les talents, un portefeuille de licences fortes et une taille critique. Mais si nous recevions une offre, nous l’étudierons.»

Une belle porte de sortie
«Les frères Guillemot ont désormais 60 ans et personne ne semble prendre la suite dans la famille. Une belle porte de sortie serait un rachat par un gros acteur de la tech. Ils refuseront de se vendre à un concurrent direct» comme EA, estime le bon connaisseur du groupe. La liste des repreneurs potentiels se compose de Microsoft, Sony, Amazon, Google, Meta, voire Disney ou même Tencent, mais un rachat d’un fleuron européen par un acteur chinois risque de susciter une levée de boucliers. Surtout, les observateurs ne voient pas Ubisoft se revendre à n’importe quel prix: «les Guillemot savent la valeur de leur groupe. Ils ne céderont pas en dessous de 80 euros l’action.» Reste désormais à voir si, au-delà des spéculations, Ubisoft recevra ou non des marques d’intérêt.