Tour Montparnasse : Xavier Niel attaque la copropriété, la rénovation à 727 millions d’euros menacée
L’homme d’affaires Xavier Niel et ses partenaires ont assigné début mai le syndicat des copropriétaires de la tour Montparnasse. Ils estiment que le projet de rénovation porte atteinte à leur droit de propriété et demandent l’annulation de plusieurs résolutions clés votées en assemblée générale.
C’est une nouvelle douche froide pour les copropriétaires de la tour Montparnasse qui attendent depuis des années sa rénovation. On la leur avait promis pour les JO de 2024, puis pour la fin 2024... Ils pensaient toucher enfin au but avec un lancement des travaux fixé à septembre 2026. C’était sans compter sur le bras de fer inédit que vient d’engager Xavier Niel.
Selon nos informations, plusieurs copropriétaires, parmi lesquels l’homme d’affaires, ont assigné la copropriété début mai. Le fondateur de Free, qui s’est constitué un véritable empire immobilier en une dizaine d’années, est présent dans la tour via sa société NJJ Maine – filiale de la holding NJJ – mais aussi par la SCI 41 Tour Montparnasse dirigée par Frédéric Lemos, également actionnaire et ancien président du conseil syndical de la tour. Ce dernier détient aussi une petite partie du bâtiment via sa société Biscuit nantais. À eux deux, Xavier Niel et Frédéric Lemos représentent directement un peu plus de 6 % des tantièmes de la tour, soit peu ou prou 2 étages et demi de ce bâtiment hors norme qui compte 59 niveaux au total. Sofonep est la quatrième société à s’être jointe à la procédure.
Le 55e étage de Xavier Niel amputé de 28 m²
Dans l’assignation de 13 pages dont Le Figaro a obtenu copie, les quatre copropriétaires font grief au «syndicat (d’)outrepasse(er) ses pouvoirs en décidant collectivement des mesures qui affectent directement le droit de propriété et la consistance des parties privatives sans l’accord unanime et préalable de tous les intéressés». Le projet de rénovation qui repose sur des échanges fonciers empiéterait sur leurs lots, changerait radicalement leur substance... voire aurait, dans certains cas, pour conséquence de les exproprier de leurs lots sans leur consentement préalable. Or, le droit de propriété est inviolable et sacré, protégé à la fois par la Constitution, le Code civil et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
On apprend ainsi dans l’assignation que le très complexe projet de rénovation de la tour grignoterait «28 m² environ» du 55e étage que détient Xavier Niel, en raison de la création d’un escalier central. Pour rappel, la surface d’un étage, y compris les parties communes, est de l’ordre de 1700 m². Certains lots des 2e et 4e sous-sols de la SCI 41 Tour Montparnasse se trouveraient directement impactés par diverses reconfigurations. Sofonep reproche, par ailleurs, au syndicat de vouloir grignoter ses lots du 14e étage en raison de « la création d’une terrasse non accessible, outre la création d’une avancée pour les nouveaux jardins, lui faisant perdre la vue Paris». Quant à la société Biscuit nantais, présidée par Frédéric Lemos, elle rappelle être concernée par la réorganisation des derniers étages de la tour qui permettrait à l’Observatoire Paris Tour Montparnasse (OPTM) de continuer à exploiter la terrasse du 59e étage. Selon le projet, cette dernière société récupérerait l’intégralité du 57e étage, lâchant en contrepartie le 56e niveau qu’elle détient actuellement et qui est appelé à devenir un local technique. Or, Biscuit nantais est propriétaire d’une petite partie du 57e étage.
Pour toutes ces raisons, les quatre sociétés réclament l’annulation de plusieurs résolutions votées par l’assemblée générale des copropriétaires du 5 mars 2026, auxquelles ces sociétés s’étaient opposées. «L’article 26 de la loi du 10 juillet 1965 dispose que l’assemblée générale ne peut, à quelque majorité que ce soit, imposer à un copropriétaire une modification à la destination de ses parties privatives ou aux modalités de jouissance», soulignent-elles dans l’assignation. Les quatre sociétés sont désireuses de revenir au projet de rénovation sans échange de lots – dite «non swap» – voté lors de l’assemblée du 20 novembre 2025.
La première audience au Tribunal judiciaire de Paris est prévue début septembre, au moment où doivent justement débuter les travaux de rénovation de la tour. La procédure suscite beaucoup d’inquiétudes parmi les copropriétaires. «Je pense que je ne verrai jamais la tour rouvrir ou alors quand je serai dans une chaise roulante», soupire l’un d’eux. «La rénovation a toujours prévu des échanges de lots. Aucun projet sans échange n’existe», fait remarquer un autre, un brin remonté.
Cette assignation ne fait, en réalité, que confirmer la volonté de Frédéric Lemos. Il refuse ainsi depuis des mois d’échanger les lots nécessaires à sa mise en œuvre, l’ambiance est délétère au sein de cette copropriété depuis des années. «OPTM faisait de même lorsque Frédéric Lemos était aux commandes du conseil syndical et multipliait les initiatives pour faire perdre à l’observatoire de l’exploitation de la terrasse», indique un interlocuteur. Alors que la société est en bonne voie de conserver la terrasse par la création d’une société commune avec le syndicat des copropriétaires, l’ex-président du conseil syndical devient l’opposant. «Lemos et OPTM sont à front renversé», résume cette même source.
Xavier Niel, jusque-là occupé à défendre ses intérêts immobiliers au sein du centre commercial Maine Montparnasse et de l’immeuble CIT qui le surplombe, irait-il jusqu’à faire capoter une rénovation de la tour Montparnasse attendue de longue date par la mairie de Paris. L’objectif est-il de faire monter la pression sur la copropriété pour acquérir à marche forcée d’autres lots, notamment ceux que LFPI, qui détient 30 % dans la tour ? «Ce qui est fou dans cette histoire, confie un bon connaisseur du dossier, c’est que Frédéric Lemos a pendant des années travaillé pour LFPI, représentant donc les intérêts de gros investisseurs qui avaient mis de l’argent dans la tour. Depuis qu’il a été débarqué de cette société, il prend des décisions qui sont contraires aux intérêts de la très grande majorité de ces investisseurs, dont fait aussi partie Xavier Niel. C’est évidemment très problématique.»
L’achat récent de 80 % du 43e étage de la tour par le chanteur Vianney, un proche de Frédéric Lemos, n’augure rien de bon pour ces investisseurs qui risquent de voir s’effondrer le projet de création d’un hôtel de luxe à cet étage ainsi qu’aux niveaux du dessous et du dessus. Vendredi, ni les représentants de ces quatre entreprises ni l’avocat qui les représente n’ont accepté de nous parler. Frédéric Lemos, qui n’a guère apprécié les révélations du Figaro sur les récentes «emplettes immobilières» de Vianney pendant qu’il construisait sa cabane en bois, n’a pas souhaité nous parler. De même pour Me Agnès Lebatteux, le conseil de la copropriété.
Le projet de rénovation compromis ?
Dans son courrier adressé en début de semaine dernière aux copropriétaires pour les informer de cette assignation, le syndic Esset se montre plutôt pessimiste sur les probabilités de faire démarrer le chantier en temps et en heure. «À ce stade, les conditions de réalisation du projet (...) ne sont pas réunies. Compte tenu du calendrier voté en assemblée générale, cette situation peut compromettre le projet», peut-on lire dans la missive. Une prochaine assemblée générale doit se réunir courant juin, voire début juillet pour voter le lancement effectif des travaux, permettant au syndic de lancer les ordres de missions. D’ici là, Germain Aunidas, responsable mondial du développement de BNP Paribas Asset management et nouvel homme fort de la tour ainsi que l’étude Cheuvreux, chargée de boucler les échanges fonciers, doivent mettre les bouchées doubles.
Sur les 34 copropriétaires, 17 ont signé et 4 ont donné leur accord de principe. Ils représentent respectivement 78,17 % et 2,21 % de la tour. Manquent à l’appel les 8 copropriétaires ayant mis en vente leurs lots (10,74 %), un autre qui n’a pas répondu. Ils manquent surtout les signatures des 4 copropriétaires représentés par Frédéric Lemos (6,43 %) et désormais celle de Vianney (1,98 %). La fiche permettant au chanteur – ou plutôt à sa société Edmond de Vayres – de donner son accord n’aurait pas encore été envoyée. Il sera intéressant de voir quelle sera sa position sur ces échanges de lots.
Un retard aurait des conséquences en cascade sur la rénovation de la tour Montparnasse dont le permis de construire tombe le 26 novembre 2026. Car le calendrier est désormais très serré. Comme le rappelle un de nos interlocuteurs, «il faudra qu’à cette date, nous soyons en mesure de démontrer que les travaux ont substantiellement débuté». Traduction : le chantier devra avoir commencé bien plus tôt que fin novembre. Si aucun accord n’était trouvé en temps et en heure sur les échanges fonciers, la copropriété devrait déposer un nouveau permis de construire. Selon un copropriétaire, ce serait le scénario catastrophe pour la tour mais aussi pour les Parisiens se languissent de voir le bâtiment faire peau neuve pour tourner la page d’une architecture massive et monolithique typique des années 70. «Il faudrait 3 ans pour déposer un nouveau permis de construire et nous serions obligés de modifier le projet pour qu’il soit conforme au nouveau PLU bioclimatique de la ville de Paris .» La facture de la rénovation, actuellement chiffrée à 727 millions d’euros HT, s’envolerait forcément. Et la tour Montparnasse, vidée de ses occupants le 31 mars dernier, resterait pour de longues années encore un bâtiment fantôme au cœur de la capitale.