Le Figaro : Qui sont vraiment les 10% des Français les plus riches ?

Qui sont vraiment les 10% des Français les plus riches ?

DÉCRYPTAGE - Dans un rapport remis à la première ministre, des économistes suggèrent de mettre en place une taxe sur le patrimoine financier des «10% les mieux dotés». Portrait-robot d'une population très hétérogène, objet de nombreux fantasmes.

Le président de la République n'a pas mâché ses mots. À l'occasion du conseil des ministres ce mardi, Emmanuel Macron a qualifié de «piège à la con» le débat de ces derniers jours sur une taxation des plus hauts patrimoines pour financer la transition écologique. Cette ritournelle sur la fiscalité des plus riches est revenue aux oreilles des Français à l'occasion de la remise à Élisabeth Borne d'un rapport sur «Les incidences économiques de l'action pour le climat», écrit par l'économiste Jean Pisani-Ferry et l'inspectrice des finances Selma Mahfouz.

Les deux auteurs estiment que «le recours à une hausse temporaire des prélèvements obligatoires – en l'espèce de la fiscalité – ne peut pas et ne doit pas être exclu». Ils suggèrent, suivant un «impératif d'équité», de taxer «le patrimoine financier des ménages les plus aisés». Plus précis encore, les deux économistes proposent «un prélèvement forfaitaire exceptionnel de 5 %» destiné aux «10% les mieux dotés» pendant 30 ans. Une sorte d'«ISF vert» .

Une cible très large

Au micro de France Inter ce mercredi, Bruno Le Maire a tenté de déconstruire la représentation selon laquelle les 10% des Français «les mieux dotés» en capital constituent une petite caste de privilégiés. «Les 10% (des plus hauts patrimoines), c'est beaucoup de Français, c'est des millions de compatriotes», a-t-il expliqué.

Personne ne pourra lui donner tort. L'argument repose sur un constat statistique irréfragable : taxer les 10% «les mieux dotés» en France, ceux que l'Insee caractérise de «hauts patrimoines», revient à ponctionner le portefeuille de quelque 3 millions de ménages, ce qui n'est pas rien. C'est en tout cas beaucoup plus que la cible fiscale de l'ancien ISF qu'Emmanuel Macron a décidé de supprimer à son arrivée aux responsabilités. En 2017 – dernière année avant sa suppression – 358.198 ménages ont été assignés au paiement d'un ISF, une cible 11 fois moins importante que celle envisagée aujourd'hui. Quant à l'impôt sur la fortune immobilière (IFI), qui a supplanté l'ISF, 153.000 ménages ont dû le payer en 2021.

La cible très large évoquée dans le rapport de France Stratégie fait dire au spécialiste des finances publiques François Ecalle que cet ISF vert «n'est pas très réaliste». «Il est difficilement envisageable de taxer avec un taux fixe de 5% le patrimoine financier de l'ensemble des 10% des ménages les mieux dotés, souligne-t-il. Il n'y a pas plus de précision dans le rapport, mais le taux d'imposition serait nécessairement progressif au regard des disparités de patrimoine internes à ces 10%».

Un écart de 1 à 149.895

S'il existe des disparités très fortes entre les hauts patrimoines et le reste de la population française, les écarts sont effectivement incommensurables parmi ces 3 millions de Français les plus richement dotés. En 2021, le seuil statistique s'établissait à 716.300 euros de patrimoine brut et à 633.200 euros de patrimoine net – c'est-à-dire soustraction faite de l'endettement. Le seuil haut est mouvant par nature. Le plus haut patrimoine de France, détenu par Bernard Arnault, est évalué à 238,5 milliards de dollars (à peu près 223 milliards d'euros) par le média américain Forbes. Un montant qui est 149.895 fois plus élevé que le patrimoine moyen des 10% les mieux dotés, lequel se situait légèrement en dessous d'1,5 millions d'euros en 2021.

Malgré des différences de degré, il existe des similitudes de nature entre les différents hauts patrimoines. La pierre occupe une place prépondérante, à l'instar du patrimoine de l'ensemble des Français. Les deux tiers de leur patrimoine sont immobiliers. Leur particularisme patrimonial tient dans les actifs financiers : dépôts bancaires, comptes d'épargne ou d'actions, mais surtout les assurances-vie (43% de leur patrimoine financier en 2018).

D'après l'Insee, leur patrimoine purement financier s'avère 344 fois plus élevé que celui des 10% les moins bien dotés, soit 150.000 euros «au moins» contre 400 euros «au maximum». Le rapport Pisani-Ferry/Mahfouz souligne d'ailleurs que «l'actif financier net des ménages était de 4700 milliards d'euros en 2021, dont 3000 milliards pour les 10% les mieux dotés» pour justifier la mise en place d'un nouvel impôt sur le patrimoine financier.

Les 10% les mieux dotés - soit disposant d'un patrimoine supérieur à 607.700 euros en 2018 - sont surreprésentés parmi les plus de 40 ans. Cette tranche d'âge concentre à elle seule 90% des hauts patrimoines. À l’inverse, les moins de 30 ans ne pèsent que 1% dans la balance.

«Riche» à partir de 3673 euros net par mois

L'Île-de-France est la région qui concentre le plus de hauts patrimoines : 17% contre 8% ailleurs dans le pays. Résultat, les ménages franciliens à haut patrimoine ont beau ne représenter que 2,8 % des ménages, ils n'en détiennent pas moins 15 % de la masse nationale du patrimoine brut. Autre caractéristique très identifiée des hauts patrimoines : la catégorie socioprofessionnelle. Les artisans, commerçants et chefs d'entreprise sont surreprésentés parmi les 10% les mieux dotés, et davantage encore les cadres et professions libérales. Cette catégorie rassemble 12% des ménages et compte pourtant 27% de hauts patrimoines. Les ouvriers, employés et professions intermédiaires sont au contraire sous-représentés parmi les 10% les mieux dotés.

À gros traits, les détenteurs d'un haut patrimoine sont donc des indépendants, cadres ou professionnels libéraux, âgés de 40 à 70 ans, habitants pour près d'un tiers d'entre eux en Île-de-France. Le patrimoine n'est toutefois pas la seule mesure de la richesse. D'aucuns considéreront que la fortune s'évalue plutôt à l'aune des revenus, dont ceux du travail. Les économistes considèrent généralement comme riche un individu qui empoche plus du double du niveau de vie médian : soit 44.080 euros net par an et 3673 euros par mois.

Le ministre de l'Économie et des Finances soulignait toutefois au micro de France Inter que les 10% des Français les mieux dotés en patrimoine payent 75% de l'impôt sur le revenu. La preuve que, quel que soit l'indicateur choisi, les contours de ce groupe social restent à peu près uniformes. La preuve également que ceux que l'on appelle «riches» ne sont pas tous millionnaires et moins encore milliardaires. Le média Forbes n'en comptait du reste que 43 en France cette année sur plus de 68 millions de Français.