Le Figaro : Procès pour manipulation de cours : ruiné par la faillite de Casino,

Procès pour manipulation de cours : ruiné par la faillite de Casino, Jean-Charles Naouri se bat pour défendre son honneur

RÉCIT - Accusé d’avoir diffusé des informations trompeuses, l’ex-premier actionnaire du groupe est convoqué ce mercredi au Tribunal de Paris pour la première de onze demi-journées d’audience. Il risque dix ans de prison.

La supérette Franprix de la porte de Clichy est le dernier magasin que verra Jean-Charles Naouri sur le chemin qui le mènera vers le Tribunal de Paris. Ce mercredi 1er octobre, l’ex-PDG et principal actionnaire de Casino (Franprix, Monoprix, Naturalia, Cdiscount) est convoqué à 13 h 30 pour la première des onze demi-journées d’audience prévues à son procès. Aux côtés de trois autres anciens dirigeants de Casino et de Nicolas Miguet, un homme de média déjà condamné 19 fois, Jean-Charles Naouri est accusé, d’une part, de manipulation de cours en bande organisée par recours à des procédés fictifs et par diffusion d’informations fausses ou trompeuses, et, d’autre part, de corruption privée active. Des faits pour lesquels les prévenus encourent jusqu’à 500.000 euros d’amende et dix ans de prison.

Ce procès s’annonce une épreuve pour Jean-Charles Naouri, et pas seulement parce qu’il est peu à l’aise pour s’exprimer en public. C’est une étape de plus dans la descente aux enfers du groupe Casino et de son ex-PDG. Aujourd’hui âgé de 76 ans, il est souvent considéré comme l’homme le plus intelligent de sa génération et a longtemps été estimé comme un modèle à la fois dans les grandes écoles, la haute administration et parmi les grands patrons. Ce lauréat du concours général en physique et en latin, ancien élève de l’école normale supérieure et docteur en mathématiques, est passé par Harvard avant de poursuivre ses études à l’ENA et de rejoindre l’Inspection des finances. Après un début de carrière à la Direction du Trésor, il fut directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy au ministère des Finances avant se lancer dans les affaires, au milieu des années 1980. D’abord associé gérant à la banque Rothschild, il a investi dans la grande distribution alimentaire, avant de prendre le contrôle de Casino, qu’il a dirigé de 1992 à mars 2024.

Quasiment ruiné, Naouri a quitté son hôtel particulier pour un modeste deux-pièces à Boulogne-Billancourt

À cette date, il a été contraint d’en partir. Fragilisé par une dette abyssale, Casino n’a échappé à la faillite que grâce à une gigantesque restructuration financière et à l’arrivée de nouveaux investisseurs. Et ses actionnaires, au premier rang desquels Jean-Charles Naouri, qui en contrôlait 51 % via une cascade de holding, ont tout perdu. L’ex-dirigeant, dont les parts dans Casino étaient valorisées 2,7 milliards d’euros à l’été 2014, du temps de la splendeur boursière du groupe, serait quasiment ruiné. Par ailleurs engagé dans un divorce conflictuel, il a été contraint de quitter son hôtel particulier de Neuilly-sur-Seine pour un simple deux-pièces à Boulogne-Billancourt. Il dispose également de deux petits bureaux dans un centre d’affaires du rond-point des Champs-Élysées, dont le loyer serait réglé par une des sociétés de Daniel Kretinsky, le nouvel actionnaire de contrôle de Casino.

C’est dans ces bureaux que Jean-Charles Naouri prépare son procès, sachant que ses frais d’avocats sont, eux, couverts par une assurance souscrite à l’époque pour les principaux dirigeants du distributeur. « Depuis qu’il a quitté Casino, il se consacre à plein temps à sa défense, confie un proche. Il tient à préserver le seul bien qui lui reste, son honneur. » Les onze demi-journées d’audience s’annoncent difficiles pour tous les prévenus, qui se retrouveront devant la 32e chambre correctionnelle du Tribunal de Paris, spécialisée dans les affaires financières. Celle-là même qui vient de condamner Nicolas Sarkozy pour association de malfaiteurs et de décider de l’envoyer bientôt en prison. À partir de mercredi, le tribunal sera présidé par Bénédicte de Perthuis. Cette experte-comptable a commencé sa carrière au cabinet d’audit Ernst & Young avant de changer de carrière à 37 ans pour passer le concours de la magistrature, fascinée par son modèle, la juge Eva Joly. Elle est connue pour avoir condamné Marine Le Pen et prononcé contre elle une peine d’inéligibilité. Pour ce nouveau procès, elle sera entourée de Pierre Jeanjean, l’un des trois juges ayant condamné Nicolas Sarkozy, et de Sylvia Bodin.

Si la dégringolade de Casino a démarré en 2015, après l’attaque de fonds spéculant sur l’effondrement du cours de Bourse du groupe et la publication d’un rapport très négatif diffusé par l’un d’entre eux, Muddy Waters, les faits étudiés dans le procès d’octobre se sont principalement déroulés en septembre 2018. Saisi par le gendarme de la Bourse, l’Autorité des marchés financiers (AMF), qui lui a envoyé pas moins de six signalements entre janvier 2020 et mars 2024, le Parquet national financier (PNF) a confié une enquête préliminaire à la brigade financière. Il n’a pas jugé utile de désigner un juge d’instruction et, à la veille de Noël 2024, il a directement renvoyé les cinq prévenus, auxquels s’ajoutent cinq personnes morales (le groupe Casino et quatre sociétés contrôlées par Nicolas Miguet) devant la 32e chambre correctionnelle.

Des échanges récupérés entre le directeur de la communication de Casino et les journalistes suivant le groupe

Le reproche de l’AMF et du PNF ? Selon eux, Casino aurait signé une convention avec Nicolas Miguet, qui a reçu du groupe au total 823 535 euros, afin que ce dernier diffuse aux lecteurs de ses revues (L’Hebdo Bourseplus, La Lettre de la Bourse…) et aux auditeurs de ses podcasts des informations favorables au groupe Casino, et qu’il relaie une rumeur d’OPA imminente de Carrefour. À leur appui, de nombreux échanges de mails et autres messageries instantanées entre des dirigeants de Casino et Nicolas Miguet, où les premiers indiquent au second les messages à diffuser dans ses très nombreux articles et « audiotels » consacrés à Casino.

Au cours de leurs investigations, les enquêteurs ont aussi récupéré les échanges entre des journalistes (dont ceux du Figaro) suivant le dossier Casino et le directeur de la communication du distributeur. Leur objectif ? Prouver que ce dernier a tenté (en vain) de les convaincre, début septembre 2018, que Carrefour préparait une OPA sur Casino…

Selon le gendarme de la Bourse, l’opération imaginée par le distributeur avait un nom de code : « le projet Phoenix, stratégie de défense de Casino faisant intervenir des prestataires externes, établie en raison des pressions baissières subies sur son cours de Bourse. » Lors de ses deux gardes à vue (en novembre 2022 et en juin 2023), Jean-Charles Naouri a reconnu que « face aux attaques spéculatives, Casino avait engagé de nombreux avocats et banques pour se défendre ». Et de présenter son recours à Nicolas Miguet comme relevant de son « devoir dans cette période de crises de ne pas écarter des conseils déplaisants à entendre mais hélas justes ».

Les avocats de Jean-Charles Naouri et ceux des autres ex-dirigeants de Casino arguent que la convention entre Casino et Nicolas Miguet n’avait aucunement pour objet d’influer sur son analyse de l’évolution des performances de Casino, mais rétribuait une série de conseils destinés à améliorer les relations du groupe avec ses petits actionnaires. Rapport indépendant à l’appui, ils assurent, par ailleurs, que les articles et audiotels de Nicolas Miguet n’ont eu aucun impact sur le cours de Bourse de Casino. Cette dernière assertion, que conteste l’AMF, ne suffira sans doute pas à prouver l’absence de manipulation de cours. Mais quoi qu’il en soit, l’opération Phoenix n’a jamais permis à Casino de renaître de ses cendres…

Des preuves que Carrefour se préparait bien à lancer une OPA sur Casino en septembre 2018

Tout concentré qu’il est sur la défense de son honneur, Jean-Charles Naouri avait déposé, le 9 juillet 2024, une plainte avec constitution de partie civile contre Muddy Waters, Carson Block et tous autres, pour « manipulation de cours, diffusion d’informations fausses et trompeuses, délit d’initié, corruption active, association de malfaiteurs et recel de ces infractions ». Ses avocats ont échoué à obtenir que le PNF joigne les deux procédures, mais la constitution de partie civile a automatiquement entraîné, cet été, la nomination d’un juge d’instruction, Pascal Gastineau.

Surtout, les avocats ont obtenu de la juge Perthuis l’accès à une série de pièces que l’AMF et le PNF avaient maintenu sous scellés. Or ces documents, issus des perquisitions et de relevés d’e-mails et d’échanges sur messageries instantanées, tendent à démontrer que Carrefour a bel et bien étudié un projet d’OPA sur Casino à partir de début septembre 2018. À en croire ces documents, que les avocats de Jean-Charles Naouri ont cités dans leurs conclusions en défense, la banque Lazard a envisagé différents scénarios, plus ou moins agressifs, pour convaincre le PDG de Casino d’accepter un rapprochement amical. Mais dans les faits, Carrefour n’a jamais remis d’offre ferme à son PDG, et encore moins à son conseil d’administration. Les discussions en vue d’un potentiel rapprochement, évoqué le 12 septembre 2018 lors d’un rendez-vous entre Jean-Charles Naouri et Alexandre Bompard organisé par Alain Minc, n’ont jamais vraiment commencé. Et pour cause : les deux groupes ne parvenaient pas à s’entendre sur les termes de l’accord de confidentialité nécessaire à leur ouverture. Chacun des deux dirigeants, plus méfiants que jamais, avait l’impression de se faire balader par l’autre…

Cet épisode avait donné lieu à une guerre de communication entre les deux groupes dans la nuit du dimanche 23 au lundi 24 septembre 2018. « Casino a été sollicité depuis quelques jours par Carrefour en vue d’une tentative de rapprochement, assurait peu après minuit le distributeur. Le conseil d’administration a décidé de ne pas donner suite à cette approche. » Et Carrefour de dénoncer, quelques heures plus tard, « des communications intempestives, trompeuses et dénuées de tout fondement. Carrefour dément avoir sollicité Casino et s’étonne que l’on ait soumis à son conseil d’administration une proposition de rapprochement qui n’existe pas. » Aucun de ces communiqués, qui n’avaient pas fait bouger les cours des deux groupes le lundi, n’est incriminé par le gendarme de la Bourse dans son accusation de manipulation de cours. Et le PNF estime que « le caractère imminent agressif et coordonné de cette approche, qui fonde la communication de Nicolas Miguet et de Casino, n’est pas établi ».

Naouri et ses avocats organisent des séances de « jury training » sur les Champs-Élysées

Au vu des divergences d’appréciation entre les principaux prévenus et les enquêteurs, les audiences à la 32e chambre s’annoncent tendues. « Jean-Charles Naouri aborde ce procès en mathématicien, qui estime inconcevable de se pencher sur les conséquences d’un problème sans en examiner les causes », confie un proche. Il ne s’agit pas seulement de convaincre les juges que Nicolas Miguet n’a pas été payé pour manipuler le cours de Carrefour. Mais aussi de souligner auprès des juges les pressions auxquels le groupe était soumis depuis 2015. Malgré les multiples alertes du PDG de Casino, l’AMF n’a jamais cru bon d’enquêter sur les informations diffusées par Muddy Waters et Carson Block pendant ses campagnes de spéculation à la baisse sur le cours de Casino. Comme si une possible manipulation de cours en bande organisée n’était répréhensible que si elle a pour objectif de le faire monter… « Jean-Charles Naouri ne comprend pas cette inégalité de traitement, confie un de ses avocats. Il estime injuste que ceux qui l’ont attaqué ne soient pas inquiétés par la justice, alors qu’il les considère comme les responsables des déboires de Casino et de sa perte de contrôle du groupe. »

Reste à savoir si ses arguments, qui n’ont fait ciller ni l’AMF ni le PNF, recevront un meilleur accueil de la part des juges. « Jean-Charles Naouri joue quitte ou double avec sa stratégie de tout mettre sur le tapis au cours des audiences, estime l’avocat d’un autre prévenu. La présidente pourrait le laisser faire ou lui intimer de se concentrer sur les seuls faits incriminés. » Un autre bon connaisseur du dossier a une analyse encore plus sévère : « Il veut utiliser son procès comme estrade pour faire celui des vendeurs à découvert et exposer sa théorie du complot qui aurait mené le groupe à la faillite. En fait, il ne peut accepter son échec, car celui-ci est trop dur à supporter. » Et un conseil de Jean-Charles Naouri de reconnaître : « Pour quelqu’un qui a toujours été premier de la classe pendant ses études et croulé sous les honneurs tout au long de sa carrière professionnelle, le moment est difficile. »

Selon ses proches, le grand patron déchu, combatif, prend sa défense très au sérieux. Dans ses bureaux du rond-point des Champs-Élysées, Jean-Charles Naouri et ses avocats s’astreignent à des séances de « jury training », afin de préparer le prévenu aux audiences, et en particulier aux questions de Bénédicte de Perthuis. « Contrairement à un entretien avec un partenaire en affaires ou avec un journaliste, il ne faut surtout pas tenter de prendre la maîtrise de l’échange pour développer une argumentation, et encore moins anticiper les questions à venir, résume un bon connaisseur du dossier. Face au juge, il faut attendre les questions une à une, avant d’y répondre le plus succinctement possible. » Jean-Charles Naouri devra donc prendre son mal en patience. Le verdict est attendu d’ici quatre à six mois.