Le Figaro : Pourquoi le prix de l'eau va flamber en France

Pourquoi le prix de l'eau va flamber en France

DÉCRYPTAGE - La baisse inédite de la consommation en 2023 met à mal le financement des services qui gèrent cette ressource.

Les chiffres sont inédits : en 2023, la consommation d’eau a baissé en France de 3 % à 4 % en moyenne, soit bien plus que le recul de 0,5 % à 1 % de ces dernières années. Elle a même pu atteindre 10 % dans certains territoires. C’est le résultat des efforts de sobriété croissants des particuliers et des entreprises face aux sécheresses répétées. L’eau est désormais perçue comme une ressource de plus en plus rare. Cette décroissance de la consommation, qui est une bonne nouvelle pour l’environnement, pèse toutefois lourdement sur le financement des services d’eau et d’assainissement « à bout de souffle », alertent, à l’unisson, les collectivités locales qui gèrent sous différentes formes cette ressource (régie, gestion mixte, délégation de service public…) et les entreprises de l’eau, Suez et Veolia.

Et pour cause. Les recettes des acteurs du secteur reposent, en grande partie, sur les volumes consommés. Parallèlement, ils font face à des investissements colossaux ces prochaines années. Dans ce cadre, « l’augmentation du prix de l’eau est inéluctable », a averti Hervé Paul, vice-président de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR), lors d’une conférence de presse commune avec Intercommunalités de France et la Fédération française des entreprises privées de l’eau (FP2E).

Le sujet n’est pas nouveau. Mais il est politiquement très sensible pour les élus locaux, qui ont la main sur la tarification de l’eau facturée aux citoyens. À l’heure où le pouvoir d’achat des ménages reste tendu, des hausses mêmes minimes risquent d’être impopulaires. Pourtant, la consommation d’eau pèse peu dans le budget des ménages. « En France, le prix de l’eau est relativement faible. Il s’élève en moyenne à 4,30 euros par mètre cube, soit 0,8 % du budget des ménages, à comparer à l’énergie pour le chauffage (4,7 %) ou la téléphonie (2 %) », constatent les collectivités et les entreprises du secteur, bien décidées à préparer les esprits à des hausses.

« Aucun service ne peut investir si le prix de l’eau est dérisoire », insiste Hervé Paul de la FNCCR. Car, alors, l’excédent financier dégagé par l’activité courante est trop faible pour pouvoir fournir un véritable effort d’investissement. En 2023, les factures d’eau ont rapporté 13 milliards d’euros de recettes. Avec cette somme, il s’agit de supporter les coûts d’alimentation en eau potable et d’assainissement des eaux usées, mais aussi de payer les redevances (1,9 milliard) et les taxes (1,1 milliard). L’équation est d’autant plus difficile que les recettes perçues dépendent à 80 % des volumes consommés par les particuliers et entreprises. La part fixe de la facturation aux ménages - à savoir, l’abonnement- ne représentant que 20 % de ces rentrées financières.

Or la tendance à la baisse de la consommation d’eau observée l’an dernier, tant chez les particuliers que chez les industriels, devrait se poursuivre cette année. « Sur les quatre premiers mois de 2024, dans ma collectivité, je suis à 3 % de moins », indique Régis Banquet, vice-président d’Intercommunalités de France et élu de l’agglomération de Carcassonne.

En outre, pour les prochaines années, les professionnels font face à « un mur d’investissements » dont les montants se chiffrent à 30 milliards d’euros. Outre les projets de renouvellement des réseaux, ces financements sont nécessaires pour se conformer aux obligations réglementaires, notamment en matière de réduction de la pollution. La France ne fait d’ailleurs pas partie des bons élèves européens en la matière : elle a été sanctionnée par la Commission européenne en 2023 pour ne pas avoir respecté pleinement la directive relative à la qualité des eaux potables.

Ces investissements devraient générer une hausse des coûts de 30 % à 50 % dans les cinq à dix années à venir, précisent les acteurs du secteur. Difficile de ne pas en répercuter une partie sur les tarifications. « Au cours des prochaines années, la place de l’eau dans le budget des ménages devrait passer de 0,8 % à 1 %, voire 1,2 % », évalue Régis Banquet. Mais l’élu, qui marche sur des œufs, veut aussi croire que cette hausse sera compensée par la baisse de la consommation.

Les forages privés dans le collimateur
Cette hausse générale du prix de l’eau n’est pas la seule réponse apportée par les collectivités et les entreprises pour tenter d’améliorer le modèle de financement des services de l’eau. Les acteurs du secteur mettent en avant d’autres pistes. Comme les tarifications saisonnières, encore trop peu utilisées : les prix sont plus élevés en période de forte tension sur l’eau, génératrice des surcoûts, en particulier durant l’été. À Toulouse, une hausse des tarifs de 42 % sera désormais appliquée entre juin et octobre. En contrepartie, les tarifs seront abaissés de 30 % sur les sept autres mois de l’année pour éviter de pénaliser les ménages. Autre mesure qui risque de faire grincer des dents : la suppression des tarifs dégressifs appliqués aux gros consommateurs d’eau, comme les industriels. Ces tarifs « contreviennent à l’objectif de sobriété tout en déséquilibrant le financement des services », expliquent la FNCCR et les entreprises de l’eau. Des forfaits pourraient ainsi remplacer ces tarifs dégressifs.

Les forages privés sont également dans le collimateur. Ce sont ces puits d’eau domestiques que certains particuliers utilisent mais qui ne sont que très rarement déclarées. « Ce sont des passagers clandestins des assainissements collectifs », dénonce-t-on du côté de la FNCCR, appelant à serrer la vis.