LE FIGARO : Pourquoi Bolloré cède sa logistique à CMA CGM pour 5 milliards d’euros
Par Claudia Cohen
ENQUÊTE - En transférant sa branche logistique à l’armateur marseillais, le groupe créé en 1822 se donne les moyens de financer un mouvement stratégique majeur.
Un an après avoir célébré son 200e anniversaire, l’empire Bolloré se prépare à refermer l’un des principaux chapitres de son histoire. Il va bientôt solder au prix fort son aventure dans le transport et la logistique, entamée au milieu des années 1980. Après trois semaines de négociations exclusives, le groupe Bolloré, toujours contrôlé par les héritiers de son fondateur, a en effet reçu ce lundi une promesse d’achat pour ses activités de commission de transport et de logistique, regroupées dans Bolloré Logistics (près de 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 13.000 salariés). L’armateur marseillais CMA CGM lui en propose 5 milliards d’euros.
Une offre que le groupe Bolloré a d’ores et déjà acceptée. Il faut dire que le prix offert est plus qu’alléchant: les analystes financiers valorisaient Bolloré Logistics moins de 4 milliards d’euros. L’offre de CMA CGM illustre l’effervescence sur le marché mondial de la logistique, en pleine consolidation. Cela faisait deux ans que le patron de CMA CGM, Rodolphe Saadé, proche de Cyrille Bolloré, devenu l’an passé PDG du groupe Bolloré, convoitait ses activités dans la logistique. «La constance du groupe Bolloré, c’est qu’il vend quand il est coincé. Quand il sait qu’il restera aux portes de la cour des grands», analyse un fidèle soldat. Or Bolloré Logistics n’a pas la taille critique pour jouer les consolidateurs dans ce secteur. Et ce, à l’inverse des armateurs, enrichis depuis fin 2021 par l’explosion des prix du transport maritime consécutive à la sortie de la pandémie de Covid et qui redoublent d’ambition.
À 71 ans désormais, l’obsession de Vincent Bolloré est de tirer sa révérence en prolongeant le culte de la saga familiale. Et en verrouillant la machine à cash pour ses quatre enfants
Un proche de la famille
Pour Vincent Bolloré, à l’origine de la diversification de l’empire familial dans la logistique, c’est donc une opportunité en or de sortir par le haut et de donner au groupe les moyens d’ouvrir une nouvelle étape. Si le patriarche a lâché l’an passé toutes ses fonctions à la tête de Bolloré, il reste le PDG de la Compagnie de l’Odet, qui détient les trois quarts des droits de vote du groupe qui porte son nom… «À 71 ans désormais, l’obsession de Vincent Bolloré est de tirer sa révérence en prolongeant le culte de la saga familiale. Et en verrouillant la machine à cash pour ses quatre enfants», martèle un proche de la famille.
L’Odet, là où tout a commencé. C’est en effet sur les bords de ce fleuve breton que Nicolas Le Marié a fait construire un moulin à papier et fondé, en 1822, les Papeteries d’Odet, sur la commune d’Ergué-Gabéric (Finistère). Son neveu par alliance, Jean-René Bolloré, lui succéda en 1861. L’usine était spécialisée dans la production de papiers minces: papier bible, papier à cigarettes avec la populaire marque OCB (Odet-Cascadec-Bolloré), et l’achat de thé… À sa mort, Jean-René Bolloré laissa sa place à son fils René-Guillaume, qui passa à son tour le témoin à son petit-fils René Bolloré. Ce dernier dirigera l’entreprise familiale avec ses deux frères Michel Bolloré et Gwenn-Aëll, connu dans la région pour son goût pour la littérature, les affaires et le show-business. Au fil des décennies, les comptes de la populaire entreprise bretonne commencent à vaciller. Les fidèles sont moins nombreux à l’église, les fumeurs tentent de se sevrer…
Vincent Bolloré s’est senti investi d’une mission : restaurer la gloire passée de la famille, dont les ancêtres ont vu défiler dans leur salon les bagages de Georges Pompidou ou de Léon Blum
Une figure du capitalisme français
C’est là qu’entre en scène le neveu de Michel, Vincent Bolloré, qui faisait ses premières armes à la Compagnie financière Edmond de Rothschild. En 1981, quelques jours avant son trentième anniversaire, il rachète pour 4 francs symboliques l’entreprise familiale, alors au bord du précipice et lourdement endettée. Le nouveau PDG passe un accord avec les ouvriers syndicalistes pour sauvegarder les emplois, en échange d’une réduction substantielle des salaires.
«C’est l’année de l’élection de Mitterrand, les communistes sont au gouvernement, les cégétistes sont puissants, et il y a une grande peur au sein du patronat français. Vincent, lui, choisit de mouiller sa chemise», raconte le socialiste Bernard Poignant, qui venait alors d’être élu député du Finistère. «Je l’ai soutenu pour sauver les emplois, en lui disant que s’il ne tenait pas ses promesses, je n’hésiterai pas à me retourner contre lui», précise celui qui fut longtemps maire de Quimper. Depuis, resté fidèle, il est invité chaque année aux anniversaires du groupe familial dans la région. «Vincent Bolloré s’est senti investi d’une mission: restaurer la gloire passée de la famille, dont les ancêtres ont vu défiler dans leur salon les bagages de Georges Pompidou ou de Léon Blum», analyse une figure du capitalisme français. «C’est une vieille légende bretonne mêlant vengeance et sauvetage, aux faux airs du roman Le Comte de Monte-Cristo», ironise-t-il. Comme lui, la plupart des personnes interrogées par Le Figaro ont exigé l’anonymat.
Pour constituer son empire, le Breton s’attaque d’abord à une figure emblématique du monde maritime, Tristan Vieljeux
Progressivement, le groupe sort de sa longue tradition papetière pour se lancer dans le marché des films plastiques ultrafins, dont il devient par la suite l’un des leaders mondiaux. Les Papeteries Bolloré renouent avec les bénéfices dès 1984. L’année suivante, rebaptisées Bolloré Technologies, elles sont mises en Bourse.
Le groupe investit quelques années plus tard le secteur logistique, en rachetant en 1986 à Suez le commissionnaire de transport SCAC, pour 150 millions de francs. «Le caractère de mercenaire des affaires de Vincent Bolloré ne tardera pas à se révéler avec la première opération fondatrice», raconte un patron français. Pour constituer son empire, le Breton s’attaque d’abord à une figure emblématique du monde maritime, Tristan Vieljeux. Après trois années de stratégie d’encerclement, il finit par prendre le contrôle du groupe d’armement naval Delmas-Vieljeux en 1991.
Le tombeur de dynastie frappe un nouveau grand coup à la fin des années 1990. Avec, cette fois, ce que beaucoup qualifieront d’«OPA psychologique» sur la banque Rivaud, détentrice de dizaines de milliers d’hectares de terres agricoles en Afrique issus des empires coloniaux. Arrivé en 1988 de façon amicale au capital, il devient progressivement l’un des trois actionnaires du groupe dirigé par le comte de Ribes, un ami de longue date de son père, pour l’aider à se protéger de «manœuvres hostiles». Sept ans plus tard, sur fond de contrôle fiscal, Vincent Bolloré réussi à se faire remettre les clés de l’empire, qui réalise alors 25 milliards de francs de chiffre d’affaires.«En arrivant dans les locaux, il a eu la mauvaise surprise de trouver son nouveau bureau près de la porte des toilettes. La semaine d’après, il licenciait tout le monde», raconte un ancien employé.
Tout au long de sa vie, Vincent Bolloré a été très doué pour passer par la fenêtre plutôt que par la grande porte
Jean Bothorel, son biographe
Grâce aux fonds récupérés à l’issue du nettoyage du portefeuille de la banque Rivaud, Vincent Bolloré finance son assaut sur le groupe Bouygues. En 1998, il achète par surprise en Bourse 9 % du capital du géant du BTP et de la télévision. Une fois dans la place, il entend bouter Martin Bouygues, dont il fut le camarade de classe à l’école primaire, hors de son groupe familial.
Las. Martin Bouygues réussit à se défendre, et Vincent Bolloré doit renoncer à son projet. Un an plus tard, il revend ses parts à François Pinault, faisant au passage une plus-value de 230 millions d’euros… Tout aussi médiatisé, l’assaut raté la même année sur les studios de cinéma Pathé, le joyau des Seydoux, lui rapporte 120 millions… «Tout au long de sa vie, Vincent Bolloré a été très doué pour passer par la fenêtre plutôt que par la grande porte», résume son biographe, Jean Bothorel. Ces deux échecs stratégiques n’ont pas entamé l’ambition du groupe Bolloré de se diversifier dans les médias et la communication.
Le 9 juin 2005 marque un tournant. En cette belle journée de printemps, le Tout-Paris économique se rue à l’assemblée générale de Havas. Au programme, un affrontement sans merci entre Vincent Bolloré, premier actionnaire (20 %) du groupe de communication depuis 2004, et son président, Alain de Pouzilhac. La bataille tourne à l’avantage du premier: en pleine assemblée, le publicitaire Jacques Séguéla retourne sa veste et se rallie à Vincent Bolloré. Ce dernier, qui se présentait un an plus tôt comme un actionnaire ami, se fait élire administrateur du groupe publicitaire et devient, quelques semaines plus tard, le président de Havas. «Toute ma vie, j’avais cherché un milliardaire français qui répondrait à mes ambitions, confie Jacques Séguéla. Aujourd’hui, mon bureau dans la tour de Havas est l’ancien bureau de Vincent Bolloré. Il est séparé d’une seule vitre avec celui de Yannick.»
À partir des années 2000, le groupe Bolloré se tourne vers la construction de ports en Afrique
En 2005, le groupe Bolloré inaugure sur la TNT la chaîne Direct 8, bientôt accompagnée de sa petite sœur Direct Star. En parallèle, le quotidien gratuit Direct Matin voit le jour. Un gouffre financier, mais une opportunité stratégique. En 2012, Bolloré cède ses deux chaînes au groupe Canal+, contre une participation de 1,7 % au capital de Vivendi, sa maison mère. Le pied dans la porte, le groupe Bolloré n’entend pas jouer les seconds rôles. En 2018, il devient premier actionnaire de Vivendi, dont il détient aujourd’hui près de 30 %.
Canal+, iTélé… Partout où il passe, Vincent Bolloré se voit précédé d’une réputation dont les salariés des médias s’accommodent mal: sa capacité à couper les coûts et les têtes, ou encore son aptitude à partager sans complexe son avis sur la ligne éditoriale. Outre ses activités qui lui valent sa notoriété auprès du grand public, le groupe Bolloré continue depuis des décennies son offensive dans la distribution de produits pétroliers et l’énergie. Le conglomérat continue à se diversifier, notamment dans la voiture électrique et le service d’autopartage Autolib’. En parallèle, Vincent Bolloré se laisse guider par le patron de la banque Lazard, Antoine Bernheim, pour conquérir l’Italie. Il part à l’assaut de l’assureur Generali, de la banque d’investissement Mediobanca et de Telecom Italia. Vivendi est toujours embourbé dans ce dernier dossier.
À partir des années 2000, le groupe Bolloré se tourne vers la construction de ports en Afrique. Après une longue période de succès, les affaires commencent à se complexifier sur le continent: les ennuis judiciaires s’enchaînent, les Chinois et les acteurs du Moyen-Orient envahissent le marché, et les clients d’hier, les armateurs, deviennent les concurrents d’aujourd’hui… Bref, le temps est venu de se retirer. Fin 2022, le géant italo-suisse MSC signe un chèque de 5,7 milliards d’euros à la famille pour s’emparer de ce morceau d’histoire du groupe, Bolloré Africa Logistics.
Dans la tradition familiale, l’industriel avait déjà commencé à distribuer les postes
Parmi les 500 plus grandes compagnies mondiales, le groupe Bolloré, avec 56 000 employés dans le monde, affichait l’an passé un chiffre d’affaires de 20,6 milliards d’euros et un Ebitda de 1,5 milliard d’euros. Malgré son goût prononcé pour l’industrie, son bâtisseur peine à se défaire de son image de «petit prince du cash-flow».
Soucieux d’organiser sa succession, Vincent Bolloré a passé le flambeau l’an passé à la septième génération. Dans la tradition familiale, l’industriel avait déjà commencé à distribuer les postes. Cyrille, qui, comme son père, cultive sa discrétion et limite ses échanges avec la presse, a été adoubé en se voyant propulsé président-directeur général du groupe Bolloré. Yannick, de son côté, a pris la présidence du conseil de surveillance de Vivendi et hérité des clefs du grand bureau d’angle perché au sommet de l’immeuble qui surplombe l’Arc de triomphe. Les deux fils, aux côtés de l’aîné Sébastien (récemment nommé directeur général délégué de la Compagnie de l’Odet et membre du conseil de surveillance de Vivendi), ainsi que la benjamine Marie sont déjà nus-propriétaires du groupe Bolloré.
Vincent, le patriarche, n’a plus de fonction chez Vivendi, ni droits de vote. Mais il reste PDG de la tour de contrôle, la Compagnie de l’Odet, qui contrôle le groupe Bolloré, avec les deux tiers du capital et les trois quarts des droits de vote. Après la cession des activités logistiques, les participations de 29,6 % dans Vivendi (Canal+, Havas, Prisma Media…) et de 18 % dans UMG représenteront désormais environ 55 % de la valeur des actifs du groupe Bolloré (hors cash),selon les analystes d’ODDO BHF. Le reste étant constitué des activités de stockage d’électricité (dont les batteries), des plantations, de la logistique pétrolière et des différentes participations d’auto-contrôle.
Personne n’osera s’attaquer au groupe tant que Vincent sera là. Mais pour combien de temps…
Un observateur
Désormais, une question obsède le monde des affaires: que fera le groupe Bolloré de son trésor de guerre? Au-delà des 5 milliards d’euros issus du produit de la vente de Bolloré Logistics, il lui reste près de 1,5 milliard d’euros de la vente de ses activités africaines. Sans oublier les lignes de crédit dont il dispose.
Le groupe Bolloré pourrait être tenté de racheter une bonne partie du capital de Vivendi et le sortir de la Bourse de Paris. L’intérêt serait à la fois de profiter de tous les dividendes distribués par Vivendi et de protéger ses actifs de l’éventuel appétit de la nouvelle génération d’acteurs aussi riches qu’ambitieux du capitalisme tricolore: le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, Rodolphe Saadé ou encore Xavier Niel. «Personne n’osera s’attaquer au groupe tant que Vincent sera là. Mais pour combien de temps…», prédit un observateur. Vivendi est aujourd’hui valorisé près de 11 milliards d’euros. Les mécanismes envisagés pour faciliter ce scénario ont, en tout cas, déjà été pensés… Vivendi a voté une résolution lui permettant de lancer une offre publique de rachat d’actions (Opra) sur la moitié de son capital, suivie d’une annulation des actions acquises. À partir de là, un schéma à double détente pourrait se dessiner. Nombre d’analystes et d’observateurs guettent un rachat d’actions massif de Vivendi qui permettrait au groupe Bolloré d’augmenter mécaniquement sa participation de 30 % à 60 % et de prendre le contrôle du groupe de médias. Le groupe Bolloré pourrait ensuite lancer une OPA sur le solde… Contacté par Le Figaro, Cyrille Bolloré n’a pas souhaité faire de commentaires.
Le pilier médias du groupe redouble d’ambitions. Vivendi est en passe de prendre le contrôle du groupe Lagardère, dont les trois activités (Hachette Livre, Lagardère News et Travel Retail) ont réalisé l’an passé 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Le groupe espère obtenir l’aval de la Commission européenne en juin. «De la destruction de la commandite d’Arnaud Lagardère jusqu’à l’intégration du groupe au sein de Vivendi, c’est Vincent Bolloré qui gérera jusqu’au bout le dossier Lagardère», explique un proche. C’est lui qui s’était assis à Paris, dès l’auto