Le Figaro : Pour renflouer les caisses publiques, le gouvernement prêt à légalis

Pour renflouer les caisses publiques, le gouvernement prêt à légaliser le casino en ligne

Un amendement vise à autoriser l’ouverture à la concurrence. Les casinotiers craignent pour leur avenir.

« Il n’y a eu strictement aucune concertation. Samedi, nous avons découvert avec stupéfaction un amendement du gouvernement, visant à autoriser le casino en ligne , raconte Philippe Bon, délégué général de Casinos de France (Groupe Barrière, Tranchant, Partouche, Joa…). Je comprends qu’il ait besoin de nouvelles recettes fiscales. Mais là, c’est une fausse bonne idée qui menace les casinos terrestres et les ressources fiscales des communes où ils sont implantés. » Légaliser le casino sur internet ? Aucun gouvernement n’avait osé, de peur de fragiliser toute une filière. Jusqu’à ce que tout bascule ce week-end.

Paris sportifs, hippiques et poker en ligne seuls autorisés
Depuis 2010 en effet, seuls les paris sportifs, hippiques et le poker en ligne sont autorisés par la loi. Très encadrés, ils sont aussi lourdement taxés. Les jeux de casinos sur internet, les plus addictifs, ont, eux, toujours été interdits, sans que paradoxalement les amateurs de roulette et machines à sous virtuelles n’en souffrent. À leurs risques et périls, ils peuvent jouer sur des centaines de sites frauduleux basés dans des paradis fiscaux. L’Autorité nationale des jeux (ANJ) peine à les interdire.

Le fisc, lui, n’en voit pas la couleur, alors que le casino en ligne aurait généré jusqu’à 750 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023. Désespérément à la recherche d’argent frais pour réduire la dette publique, le gouvernement de Michel Barnier ne veut plus passer à côté. Dans son amendement, il est ainsi prévu que les jeux de casino en ligne (une fois régulés) seraient taxés en 2025 à 55,6 % de leur chiffre d’affaires - « c’est-à-dire au même niveau que la catégorie générale des jeux de loterie en ligne » -, dont la moitié irait dans les caisses de la Sécurité sociale et l’autre dans celles de l’État.

«Le but de cet amendement est d’assurer une réelle régulation des jeux de casino en ligne, ajoute-t-on à Matignon. L’offre ne cesse de croître. Le projet d’ouverture à la concurrence vise deux objectifs : assécher l’offre illégale (les fraudes et le blanchiment d’argent) et protéger la santé mentale de joueurs. » Abondante, cette offre illégale n’est pas sans risque. « Il n’existe aucune homologation des jeux utilisés, rendant la triche possible, les gains peuvent ne pas être payés, les mineurs ne sont pas protégés, les mises ne sont pas encadrées et le vol de données personnelles y est fréquent », selon l’exposé de l’amendement.

Concurrence
Pour autant, légaliser le casino en ligne, c’est provoquer un big bang sans précédent dans le marché des jeux d’argent en France. L’amendement précise que cette légalisation fera l’objet d’une ordonnance, qui sera prise dans les six mois, selon Matignon. D’ici là, les casinotiers vont tout faire pour que le projet ne voit pas le jour. Ils seraient les grands perdants d’une ouverture à la concurrence du casino en ligne, alors que les opérateurs en ligne, comme Betclic, en sortiraient gagnants. Tout comme la FDJ. L’opérateur de la loterie nationale vient de boucler le rachat du suédois Kindred, numéro un du casino en ligne en Europe.

Déjà ultra leader des jeux d’argent en France, l’entreprise dispose d’un savoir-faire unique pour lancer cette offre sur le marché français dès que possible. « Le gouvernement cède aux sirènes de certains acteurs, qui lui promettent de nouvelles recettes fiscales, déplore Grégory Rabuel, directeur général du groupe Barrière (33 établissements en France), en plus de présider Casinos de France. Sur le papier, la promesse semble belle. Mais elle revient à signer l’arrêt de mort des 65 plus petits casinos de France, dont la clientèle fait 30 km à 50 km en voiture pour venir. Et pour tous les casinos, elle représenterait une baisse d’activité de 20 % à 30 %, qui entraînerait 450 millions de recettes fiscales en moins pour l’État et les collectivités. »

15.000 suppressions d'emplois
Comme l’ensemble des casinotiers, il milite pour une ouverture du casino en ligne qui serait réservée aux seuls exploitants de casinos terrestres. « Nous le proposons depuis trois ans, rappelle le dirigeant. L’offre sur internet serait le miroir de l’offre terrestre. C’est le seul moyen de ne pas provoquer une hécatombe sociale. En l’état, l’amendement du gouvernement aurait des conséquences sociales dramatiques. On peut estimer que sur 45.000 emplois directs et indirects, les casinos en supprimeraient 15.000. »

De son côté, l’ANJ ne cesse de mettre en garde, depuis des mois, contre les risques d’une ouverture qui serait d’abord une affaire d’opportunité. « C’est une question complexe, dans la mesure où cette offre de casinos en ligne est particulièrement addictive, insiste Isabelle Falque-Pierrotin, sa présidente. Il n’est pas non plus assuré que l’ouverture de cette nouvelle offre assèche automatiquement l’offre illégale ».

Les opposants à l’amendement seront-ils entendus par les parlementaires ? Le texte doit être examiné en séance cette semaine à l’Assemblée, puis plus tard au Sénat. En face d’eux, les casinotiers ont de fervents défenseurs de l’ouverture du casino en ligne. « La France est, avec Chypre, le seul pays de l’Union européenne à ne pas avoir régulé les jeux de casino en ligne, pointe Isabelle Djian, déléguée générale de l’Association française des jeux en ligne (Afjel). 74 % du produit brut des jeux des sites illégaux proviennent des joueurs excessifs, et les actions de politique publique ne fonctionnent pas pour bloquer ces sites. Nous sommes face à un problème massif de santé publique. »