Le Figaro : Nicolas Baverez : « L’économie française laminée par un triple choc

Nicolas Baverez : « L’économie française laminée par un triple choc »

À la crise énergétique causée par la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz, s’ajoutent une commotion fiscale et un étranglement financier lié à la perte de contrôle des finances publiques, d’origine intérieure.

L’économie française a basculé dans la stagflation. La croissance a été nulle au premier trimestre. L’inflation a doublé en un an pour s’établir à 2,2 % en avril. Le chômage a bondi à 8,1 % de la population active, en hausse de 0,7 % sur un an. Le déficit commercial s’est creusé à 14,1 milliards d’euros, soit une dégradation de 2,8 milliards sur trois mois.

La France n’est certes pas le seul pays durement frappé par le choc pétrolier déclenché par la guerre d’Iran et le blocage du détroit d’Ormuz. Et ce en raison de la hausse du prix des hydrocarbures, qui transfère 1,5 % du PIB vers les pays producteurs - contre 3 % du PIB en 1973, quand la valeur du baril avait quadruplé. Notre économie se trouve cependant dans une situation singulière qui l’expose de manière exceptionnelle. Elle est en effet touchée par trois chocs : à la crise énergétique, d’origine extérieure, s’ajoutent une commotion fiscale et un étranglement financier lié à la perte de contrôle des finances publiques, d’origine intérieure.

L’économie française présente la particularité d’avoir été rattrapée par le cataclysme pétrolier, alors même qu’elle se trouvait en panne totale. L’activité était en effet à l’arrêt au début de l’année et tous ses moteurs fonctionnaient en marche arrière. La consommation affichait un recul de 0,1 %, l’investissement de 0,4 %, le commerce extérieur de 0,7 %, seule la reconstitution des stocks permettant, in extremis, d’éviter la récession. Ce décrochage découle de l’effondrement de l’offre productive, dont témoigne l’envolée des faillites, qui ont touché 19.000 entreprises, et la multiplication des plans sociaux, avec à la clé la destruction de 11 400 emplois, dont plus de 5000 dans l’industrie.

La paralysie de l’économie française
La paralysie de l’économie française précède l’attaque de l’Iran par les États-Unis et Israël, le 28 février. Elle résulte de l’électrochoc fiscal qui lui a été appliqué par les budgets pour 2025 et 2026. La réduction du déficit à 5,1 % du PIB en 2025 a été intégralement obtenue par la hausse vertigineuse des recettes publiques de 58 milliards d’euros et des impôts de 23 milliards, tandis que les dépenses dérivaient de 41,4 milliards. Les entreprises ont supporté l’essentiel de l’alourdissement de la fiscalité, notamment via la surtaxe sur les grandes entreprises, qui a rapporté 7,5 milliards. Le budget pour 2026 a amplifié le matraquage en prévoyant 20 milliards de nouvelles hausses d’impôts, couplées à une nouvelle accélération des dépenses sociales découlant de la suspension de la réforme des retraites.

Les budgets pour 2025 et 2026 ont ainsi poussé à ses limites le modèle français qui consiste pour l’État à cannibaliser le secteur privé pour financer l’explosion des dépenses sociales. Mais la pression fiscale détruit désormais l’économie. Ce qu’Arthur Laffer avait rêvé, avec sa courbe montrant que la hausse des impôts finissait par ruiner l’État en détruisant l’offre et la demande, Emmanuel Macron l’a fait.

Le choc pétrolier a donc percuté une économie non seulement à l’arrêt, mais profondément fragilisée. Alors que le gouvernement s’enferme dans le déni, nul ne peut douter que le capitalisme subit la plus violente crise énergétique de son histoire et que ses conséquences seront dévastatrices pour la France. Indépendamment de sa course à l’arme atomique, la République islamique d’Iran a mis en œuvre avec le blocus du détroit d’Ormuz une arme de destruction massive de l’économie mondiale. Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie, a ainsi mis en garde contre « une crise plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies ». Son jugement a été confirmé par Amin Nasser, président d’Aramco, qui a souligné que le monde était confronté, avec la perte de 1 milliard de barils, à un ébranlement sans précédent et que, même en cas de réouverture rapide d’Ormuz, il n’y aurait pas de retour à la normale avant 2027.

L’accélération de la chute
L’augmentation du prix du pétrole, qui a été contenue à 40 % par la mobilisation des stocks stratégiques - contre un quadruplement en 1973 et un doublement en 1979 - s’amplifiera avec l’insuffisance de la production et le tarissement des réserves, ce qui pourrait porter le prix du baril vers 150 dollars. Elle durera jusqu’à la remise en état des installations et le rétablissement de la liberté de circulation dans le golfe Persique et en mer Rouge. Simultanément s’affirme un manque de carburants spécifiques, comme le kérosène, vital pour le transport aérien. Au choc sur les hydrocarbures s’ajoute enfin la pénurie de matériaux et d’intrants critiques, comme l’aluminium, les molécules pour la chimie et les plastiques, l’hélium - indispensable à la fabrication des microprocesseurs - ou encore les engrais - ce qui prépare une crise alimentaire en 2027 qui est en train de se nouer en Asie, notamment en Inde ou au Vietnam.

La troisième secousse, propre à la France, est financière. Elle découle de la faillite de l’État, qui cumule une dette publique proche de 3 500 milliards d’euros, 180 milliards dus au titre des emprunts de l’Union européenne et 12.300 milliards d’engagements de retraite. La crise financière retentit aussi sur les banques et les assurances ainsi que sur les entreprises cotées, qui subissent une forte décote liée au risque France, ce qui se traduira inéluctablement par des transferts de sièges sociaux et des délocalisations.

À long terme, le choc pétrolier, venant après le krach de 2008, la pandémie de Covid et la guerre d’Ukraine, met définitivement en faillite un modèle économique et social insoutenable. Fondé sur l’euthanasie de l’offre compétitive et du travail - la France ne fabrique plus que 36 % des biens manufacturés qu’elle consomme -, il leur substitue des importations à bas prix venues notamment de Chine, qui répondent aux besoins d’une population paupérisée dont les revenus dépendent entièrement des transferts sociaux (900 milliards d’euros), financés par une dette publique devenue insoutenable.

La menace de désintégration de l’économie française sous l’effet du triple choc fiscal, pétrolier et financier appellerait une réponse stratégique très puissante, engageant la réorientation de l’économie française vers la production et le travail, l’investissement et l’innovation. Le président de la République s’en désintéresse superbement en se consacrant tout entier à sa cérémonie des adieux diplomatique, privée de tout effet utile par l’anéantissement des moyens de puissance de la France. Le gouvernement de Sébastien Lecornu multiplie les mesures conjoncturelles minimalistes en l’absence de toute marge de manœuvre financière. Il réédite ainsi les erreurs des années 1970, contrairement à l’Allemagne qui a engagé une réforme profonde de son État-providence. Pour l’économie française, c’est l’accélération de la chute. Pour notre nation, c’est l’assurance du déclassement. Pour notre démocratie, c’est un coup fatal avec un formidable renfort apporté aux forces populistes dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027.