Jean-Pierre Robin: «L’État sera dans l’incapacité d’aider les Français en 2024»
ANALYSE - Le ralentissement de la conjoncture en cours, tant en France que chez nos partenaires, complique l’équation budgétaire et Bercy a jugé bon d’alerter les Français au plus vite.
Mise en condition ou mise en garde de l’opinion publique? Bruno Le Maire, ministre des Finances, et François Cazenave, ministre des Comptes publics, viennent de dévoiler avec deux semaines d’avance sur le calendrier officiel les grandes lignes des prévisions économiques et du budget de l’État pour 2024. Le ralentissement de la conjoncture en cours, tant en France que chez nos partenaires (l’Allemagne en récession), complique l’équation budgétaire et Bercy a jugé bon d’alerter les Français au plus vite.
L’exécutif table certes sur une reprise de la croissance du PIB en volume, qui passerait de 1 % cette année à 1,4 % en 2024, mais moindre que le taux de 1,6 % escompté initialement. Bonne nouvelle, l’inflation tomberait de 4,9 % à 2,6 % d’une année sur l’autre. Or cette configuration ne facilitera pasle rééquilibrage des comptes publics, bien au contraire.
Ces deux dernières années, les hausses de prix ont gonflé mécaniquement les rentrées fiscales, en particulier la TVA et l’impôt sur les sociétés. À l’inverse, les dépenses ont été réindexées avec retard ou partiellement, qu’il s’agisse des retraites ou des traitements des fonctionnaires. Ce mécanisme est en train de s’inverser: les recettes fiscales s’amenuisent d’ores et déjà alors que les dépenses doivent être réévaluées. Comme l’observe Olivier Passet, le directeur des synthèses économiques du cabinet Xerfi, «la désinflation risque d’être plus douloureuse que l’inflation».
Tout en déclarant haut et fort que le désendettement est une priorité nationale et que le «quoi qu’il en coûte» a pris fin, Bercy est gêné aux entournures ; le statu quo décidé pour les grandes masses budgétaires témoigne de son embarras. Ainsi le reflux du déficit total (État, Sécurité sociale et collectivités territoriales) sera-t-il minime, revenant de 4,9 % à 4,4 % du PIB en 2024. Il représentera quelque 120 milliards d’euros qui viendront s’ajouter à la dette publique de 3 013 milliards actuellement. Malgré tout, le ratio dette sur PIB pourra être stabilisé à 109,7 % du PIB pourune raison d’arithmétique (l’inflation gonfle le PIB au dénominateur mais pas la dette au numérateur).
De même, les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques affichent une quasi-stabilité de leurs grandeurs respectives. Les impôts et les cotisations sociales représenteront 44,1 % du PIB (au lieu de 44 %) et les dépenses reflueront très légèrement, revenant de 55,9 % à 55,3 % du PIB. Comme l’a reconnu Bruno Le Maire, ce recul sera lié essentiellement au dégonflement progressif des boucliers tarifairessur l’énergie. Notons que la différence considérable entre les dépenses publiques et les prélèvements obligatoires s’explique bien sûr par le déficit, mais plus encore par des recettes autres que les impôts ou les cotisations (sous forme de dividendes notamment). Le chiffre le plus significatif du rôle extrême de la puissance publique en France est donc celui de ses dépenses.
Au total l’exécutif peut se targuer d’un «ni-ni», ni augmentation des impôts ni réduction des dépenses, ce qui relèvera du miracle et de multiples artifices. Nombre de «petits» prélèvements vont être accrus (les franchises médicales entre autres) et Bercy a dû procéder à des redéploiements significatifs de dépenses pour satisfaire des priorités incontournables (de la loi de programmation militaire à la transition énergétique en passant par les revalorisations des traitements des soignants et des enseignants). À quoi s’ajoute la culbute de la charge annuelle de dette publique (48,1 milliards d’euros l’an prochain au lieu de 38,1 milliards en 2023) .
Gouverner, c’est choisir, selon le mot de Pierre Mendès France, et non pas tout faire «en même temps» comme certains ont pu se l’imaginer naïvement. Mais s’agira-t-il de vrais choix ou de simples coups de rabot comptables (telle la réquisition des trésoreries du CNRS et de Pôle emploi)?
Soumis aux regards croisés de Bruxelles, des agences de notation, et des Français eux-mêmes à qui on a fait croire que l’État était garant de leur pouvoir d’achat, l’exécutif est victime de son manque d’anticipation. Qu’on le veuille ou non, la fin programmée des boucliers tarifaires, aussi indispensable soit-elle, intervient au pire moment: la crise immobilière plombe la croissance et la remontée du chômage fragilise les ménages. «N’ayant pas voulu réparer son toit quand il faisait beau» selon le conseil de Christine Lagarde en 2018 lorsqu’elle dirigeait le FMI, l’État est dans l’incapacité d’aider les Français au moment où ils en auraient le plus besoin. Le risque du budget 2024 est d’instaurer une rigueur incontrôléeà contretemps.