Leçon d'investissement : avec ses convictions, le gérant d'actions français Romain Burnand ne performe pas, il surperforme
LES SECRETS DES GÉRANTS STARS (1/3) - Premier volet de notre série de l'été consacrée à trois gérants d’actions français qui surclassent largement le CAC 40 : Romain Burnand, le fondateur de Moneta Asset Management (AM).
«Quand la marée se retire, on voit ceux qui nageaient nus.» À ce bon mot de Warren Buffett, on pourrait ajouter que c’est quand la marée est basse qu’il faut préparer ses affaires de bain. Un adage que Romain Burnand a fait sien. Passionné de Bourse dès l’adolescence, le futur fondateur de Moneta AM choisit d’abord la voie de l’audit au sortir de l’ESSEC, en 1982. «Cela me semblait solide, sérieux, formateur», indique-t-il. Le krach d’octobre 1987 va tout changer. Les investisseurs fuient? Il y voit au contraire l’occasion d’entrer en scène. «Il se passait des choses en Bourse et je n’y étais pas, se souvient-il. Cela m’a semblé le moment de devenir «pro» !»
Cap sur les marchés
Romain Burnand devient analyste financier, d’abord chez Meeschaert-Rousselle, Cholet Dupont, avant de partir à Londres chez Paribas, puis JP Morgan: 15 ans à disséquer les comptes des banques, son secteur de prédilection. En 2003, il saute le pas et fonde sa propre société de gestion Moneta Asset Management. Là encore, l’époque en aurait rebuté plus d’un. Explosion de la bulle internet en 2000, le 11 Septembre, puis la montée des tensions jusqu’à la guerre d’Irak en mars 2003: les marchés sont assommés.
Qu’à cela ne tienne ! L’ambition de départ est certes modeste: gérer 50 millions d’euros. «Il fallait juste trois ordinateurs, deux gérants et une personne au middle office», sourit Romain Burnand. Mais Moneta est allé beaucoup plus loin : c'est aujourd'hui 32 salariés et 3,50 milliards d’euros sous gestion, répartis entre trois fonds principaux et une série de fonds datés consacrés aux micro-capitalisations.
Vive la crise !
Lorsque vous interrogez ce chef d’entreprise sur ce que fut sa pire année boursière, ne vous attendez pas à un millésime évident. La crise de 2008? «Elle nous a servi d’accélérateur, car nous avions des valeurs de qualité qui nous ont différenciés de la concurrence», se souvient le gérant. Son pire souvenir, c’est 2023: le fonds Moneta Multi Caps a sous-performé son indice de référence de 11 points de pourcentage dans des marchés porteurs, mais polarisés sur quelques très grandes valeurs.
«Nous avons aussi fait des erreurs», concède-t-il. L’une d’elles fut de renforcer trop tôt Telepeformance dans la phase de baisse. «Le cours avait déjà été divisé par deux, nous avions de solides arguments sur la controverse ESG, mais forts de ceux-ci et d’une valorisation déjà basse, nous avons sous-estimé l’impact du ralentissement du marché puis l’émotion autour de l’intelligence artificielle», reconnaît-il. Alstom fut une autre déception.
«Il y a toujours des choses à améliorer, mais un gérant actif doit aussi accepter que sa méthode ne fonctionne pas chaque année.» Et c’est bien en prenant des risques que son fonds Moneta Micro Entreprises - victime de son succès et aujourd'hui fermé aux souscriptions – a rapporté aux investisseurs de la première heure 19 fois leur mise de départ!
Gare à l’émotionnel
Et la meilleure année du gérant ? Ce fut 2020 qui avait plutôt mal commencée : le gérant a pris de plein fouet le choc initial de la pandémie de Covid, mais a su réagir ensuite. «Nous avons été agiles, et avons vendu et renforcé ce qu’il fallait. Nous avions pris des positions dans les renouvelables au moment où elles n’intéressaient personne et elles sont vite devenues chères.»
Autre pari gagnant: Peugeot, pour miser sur la fusion Stellantis. En 2020, le fonds a battu son indice de 11 points. «Il faut savoir profiter de mouvements émotifs, non rationnels, du marché», conclut-il.
Écrire pour se souvenir
Il est de ceux qui se lèvent tôt pour lire les nouvelles, comme beaucoup de gérants. Une autre de ses habitudes est peut-être plus originale. «Au lancement de Moneta, un client m’avait conseillé d’écrire quelques lignes pour justifier chaque décision de gestion», se souvient-il. Une démarche insufflée à ses équipes, le système d’information gardant une trace de tous ces commentaires. «Écrire oblige à réfléchir, à se poser des questions. Cela permet de contrôler la partie émotionnelle de la décision», argumente Romain Burnand.
Régulièrement, les gérants de Moneta se replongent ainsi dans leur état d’esprit passé pour analyser d’éventuelles erreurs ou bien retrouver des idées d’investissement. Un exercice réalisé par des professionnels que les amateurs peuvent répliquer chez eux sans danger!
Son avis sur le portefeuille de La lettre
Aux yeux du gérant, le portefeuille de référence de La lettre est constitué de valeurs solides. C’est bien ce qui l’ennuie. «Ce qui me frappe, ce n’est pas tant ce qu’il y a dans le portefeuille que ce qui manque», assène-t-il. Comment? Aucune banque? «Il n’y a même aucun titre du secteur financier au sens large, regrette-t-il. Pour gagner en Bourse, il faut prendre des risques et les banques sont complètement abandonnées, notamment les banques françaises qui ont plutôt souffert de la hausse des taux.»
Avec la baisse de taux qui se profile, elles pourraient prendre leur revanche et quitte à prendre du risque, autant le faire de manière franche. «La Société générale est la plus risquée, mais elle est extrêmement sous-valorisée et sa structure financière est plus solide que ce qu’on croit», estime Romain Burnand. Certes, un tel titre souffrirait d’une dégradation financière de la France. Mais attention à la prédilection pour les valeurs tranquilles, qui se paient cher et s’avèrent donc vulnérables en cas de déception.